Taupe (Nico Bally)

Eeeeh oui… Ca fait un bail, hin ?!
Mais il y a décidément beaucoup de chamboulements dans ma vie, et je ne fais que ce que je peux – une notion extrêmement variable et couvrant de moins en moins d’activités, y compris dans celles qui me tiennent à coeur…

Ce qui m’avait amené à d’abord refuser la proposition de SP des éditions Malpertuis, que pourtant j’aime beaucoup, lors des dernières Imaginales, puis à hésiter et me laisser tenter en essayant de respecter un délai raisonnable… Ce que je n’ai pas vraiment réussi, hélàs, mais ça a été une lecture agréable que j’ai bien apprécié après une certaine panne, et je tenais à en faire un retour.

taupe-bally

Un beau jour de 1864, Jules Scartaris, un jeune garçon, se retrouve victime de sa curiosité. Entré discrètement dans une étrange machine, en compagnie d’un chat tout aussi fouineur, il voit, impuissant, l’appareil se refermer sur lui et commencer à s’enfoncer dans le sol.
Car Taupe (puisque tel est le nom de cet engin aux faux airs de Nautilus) vient d’entamer sa mission, et celle-ci consiste à atteindre le centre de la Terre…
Passager clandestin malgré lui, Jules devra travailler pour justifier sa présence à bord. Louvoyant entre les personnages hauts en couleur – parfois amicaux, mais pas toujours – qui composent l’équipage, il lui faudra participer à toutes les tâches qui contribuent à faire fonctionner le vaisseau souterrain. Il y découvrira les secrets de la machine, mais aussi ceux des hommes…

Comme indiqué sur la 4° de couv, on me l’a présenté comme un roman jeunesse, un peu d’inspiration steampunk et surtout très Vernienne. Ayant raffolé de Jules Verne et de vieux feuilletons dans mon enfance, et étant attirée à la fois par la couverture, le résumé et le nom de l’auteur que j’avais déjà croisé sur des nouvelles, ça méritait d’essayer…

Et c’est très justement ça : du jeunesse un peu steampunk et surtout bien dans la lignée de Verne.

Au début, j’avoue que je lisais avec une curiosité plutôt dubitative, un peu ennuyée par le style « jeunesse » qui n’est plus forcément ma tasse de thé… et surtout, l’ambiance et le rythme propres à ce roman, effectivement fidèles au tempo Vernien – auquel il me faut toujours un certain temps d’acclimatation, sous peine de voir le livre me tomber des mains.

Passé ce moment d’adaptation et de mise en place, je me suis facilement prise au jeu de l’exploration du projet Taupe à travers les yeux du jeune Jules, clandestin malgré lui, voix de la morale et de la curiosité – sinon scientifique, du moins extérieure.

Son affectation successive aux différentes équipes de travail lui permet d’acquérir une vision d’ensemble de ce projet risqué et très réfléchi, fruit d’une analyse implacable et très organisée servie par une discipline très stricte. Là encore : Jules Verne.
Avec sa position d’enfant, qui plus est issu d’un milieu favorisé, et son statut d’intrus – ce « parasite »  comme le surnomment certains membres de l’équipage avec plus ou moins d’humour -, c’est aussi un regard critique et une mise en perspective qui veut se poser sur cette expérience et le microcosme de société qu’elle implique… Jules Verne !

Sans oublier les cas de conscience, les amitiés et inimitiés qui se développent, les périls qui menacent notre jeune narrateur, les rebondissements, les secrets et les manigances…

L’intrigue parallèle du chat, l’autre clandestin que l’équipage recherche, nous ramène au jeune âge du personnage principal, et ajoute une certaine fraîcheur au milieu de tout ça.

Comme on ne tarde pas à le voir, chaque taupiste (oui, c’est le nom donné aux membres d’équipage de Taupe) a son caractère – souvent bien trempé -, son passé trouble et/ou son handicap.
La galerie des personnages est variée et bien construite, et chacun a un développement et une psychologie intéressants.

Au final, Taupe est à la fois un hommage réussi aux feuilletons de science-fiction pédagogique tels que Verne en était le maître, un roman jeunesse actuel intelligent, et tout simplement un roman original, bien documenté et réfléchi, qui parle de scientifiques visionnaires, d’expérimentations risquées, de nature humaine dans ce qu’elle a de bon et de mauvais mais toujours immuable, de tolérance, de réinsertion, de rédemption et de sacrifice, de persévérance et de foi en certaines valeurs et espoirs, et de grandir et de mûrir, et de la vie jusque dans ses leçons les plus rudes.

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* Le coin des citations *
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« Je comprenais ce que devaient ressentir les accusés qui traversaient la rue, menottes aux poignets, tandis que les badauds se demandaient s’il y aurait bientôt une nouvelle pendaison à regarder. On allait décider de mon sort, et je ne pourrais probablement rien faire pour changer ça. »

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« A la place de mon confort habituel, je n’avais qu’une couchette froide, sans drap, sans couverture, avec un bloc de mousse dure en guise d’oreiller, dans un cabinet où circulaient des taupistes en blouse.
Les vibrations finirent tout de même par me bercer, et je replongeai dans mes rêves infra-terrestres. J’y étais juché sur une sorte de géant bouclier d’argent, propulsé vers le haut par la lave jaillissante d’un volcan. Mon ascension était infinie, alors que je guettais l’arrivée, le moment où le volcan me cracherait vers le ciel.
C’était comme une chute libre à l’envers. Les rêves sont farceurs ! Alors que je m’enfonçais lentement vers le centre de la Terre, je rêvais que j’en étais violemment éjecté.
Mon sommeil fut bref. Je devrais sûrement m’habituer à ce nouveau rythme de repos rapides. Je n’étais pas sûr d’y arriver. L’absence du soleil était étrange. Il avait toujours agi comme un repère discret, comme un domestique qui m’indiquait quand me lever et quand me coucher. »

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« Tu as vu la tête, mon petit Jules. L’amiral et le pilote sont le cerveau de Taupe. Les sondeurs en sont les yeux. Les vrilles forment la gueule qui creuse la terre. »
(…)

« Les trieurs sont le système digestif de Taupe. On ne rejette pas tout ce que l’on creuse. Il y a de l’eau dans la terre, on l’absorbe dans ces tuyaux. »
(…)

« L’eau est filtrée, on la boit, elle nous lave et lave nos vêtements, etc. On récupère également le charbon et les combustibles. Mais pour les différencier des minerais inexploitables, il faut des hommes et des femmes. »

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« Oh mon pauvre parasite, me dit-elle. Tu ne sais pas dans quoi tu t’es embarqué.
– Une machine qui s’enterre toute seule, avec plein de prisonniers à bord, dis-je.
– Ah ! Pire que ça. Viens ici. »

 

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« J’imaginais avec une grimace triste le corps désarticulé de JS reposant sur un tas de dépouilles brûlées.
– L’amiral a fait une cérémonie ? demandai-je d’une voix étranglée.
– Il… il n’y a pas eu d’enterrement. Tout est détraqué, il n’y a plus aucune place pour la dignité. On est comme sur un radeau à la dérive, tu comprend?
Je ne comprenais pas. Qu’avaient-ils fait ?
– Où sont-ils ? demandai-je. Qu’avez-vous fait du concepteur ?
La bouche du cuisinier tremblait.
– On ne pouvait plus les conserver. Ca n’est pas bon pour l’atmosphère. Et on ne pouvait pas se permettre de s’arrêter à nouveau…
– Qu’avez-vous fait du concepteur? répétai-je en haussant le ton.
Ma tête me faisait mal, une douleur pulsait en appuyant sur mon front.
– On les a jetés… avoua le cuisinier. On les a laissés derrière nous.
– Comme des déchets ?
– Nous n’avions pas le choix !
Je partis, brûlant de colère. Le concepteur avait été éjecté, digéré par sa propre machine. Et avec lui les taupistes morts dans l’explosion.
Qu’était devenue notre noble mission, notre fière colonisation du Centre ? Nous n’étions plus que des naufragés, poussant les cadavres hors du radeau. Cela m’horrifiait. A quoi bon continuer ? Nous étions devenu des monstres ! Ou pire : des machines, rejetant le surplus, la matière morte, pour avancer aveuglément vers notre but absurde.
Le jardin était détruit. Taupe y avait perdu son bout de nature, son âme, le seul petit espace de la Surface que nous avions emporté avec nous. Tout le reste n’était plus que des rouages usés. »

 


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Je remercie donc chaleureusement les éditions Malpertuis que j’aime toujours autant, et avec mes plus plates excuses pour le retard éhonté

   

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