Sylvo Sylvain, détective privé, 1: Rue Farfadet (Raphaël Albert)

Aux Imaginales 2011, je m’étais offert ce bouquin dont j’avais entendu beaucoup de bien et qui m’alléchait grandement:

ruefarfadet    

Panam, dans les années 1880 : les humains ont repris depuis longtemps la main sur les Peuples Anciens. Sylvo Sylvain a posé son havresac dans la rue Farfadet, gouailleuse à souhait. Chapeau melon vissé sur le crâne, clope au bec, en compagnie de son fidèle ami Pixel, il exerce la profession exaltante de détective privé et les affaires sont nombreuses ! Des adultères à photographier, des maris jaloux, des femmes trompées, etc. Ni très rémunérateur, ni très glorieux que tout ceci. Alors, Sylvo fréquente assidûment les bars, les cafés et les lieux de plaisir en tout genre où son charme envoûte ces dames…

Jusqu’au jour où, lors d’une banale enquête de routine, il se trouve mêlé à une machination dépassant l’entendement. Le voilà, bien malgré lui, chargé de l’affaire par l’un des trois puissants ducs de Panam. Saura-t-il tirer son épingle de ce jeu compliqué et dangereux ?


Je l’ai finalement lu il y a qelques mois.
Eh ben, c’est du bon polar fantasy comme je les aime.

Dans un univers bien construit qui transpose Paris à un Panam fantastique, où elfes et nains côtoient les humains dans un melting-pot plutôt malheureux.

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« Etranglé entre deux mondes hostiles, semi-renégat indésirable parmi les siens, nain honni parmi les autres, il n’était nulle part le bienvenu. Au jeu de la patate chaude, il tenait le rôle de la patate. »
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Les jours et les heures s’y nomment différemment: maigredi, l’heure du Second Vin… ça donne une vraie patte fantasy, et puis bien sûr on retrouve certains échos altérés de notre Paris, tel ce quartier Mygale que j’ai mis quelques temps à reconnaître comme Pigalle… C’est vraiment sympa 

Et puis il y a quelques traits d’humour succulents et tout un tas de petites références glissées ici et là qui m’ont collé de grands sourires au fil de l’intrigue, l’air de rien, et rien que pour ça je suis fan

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 « Au comptoir, un début de bagarre libéra opportunément un tabouret dont je m’emparai. Je me sentais bien seul. A ma gauche, un vieux loup de mer fumait sa pipie en vantant les mérites de épinards à une bande de marins d’eau douce, à ma droite, un jeune homme enterrait bruyamment sa vie de garçon avec une demi-douzaine d’amis. »

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 « Pour cela, il me fallait mettre la main sur ce garnement de Broons. Avec son aide, je me faisais fort de déjouer n’importe quelle filature. Par chance, je l’aperçus devant l’épicerie de Grüdi. Il discutait avec une amie à lui, une petite brune au visage lunaire, excentrique, connue de tout le quartier pour ses idées farfelues. Elle portait un nom marrant, Cheval ou quelque chose comme ça. »

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On y rencontre même un journaliste nommé Jacques Londres

Et le style général est bon, fluide et vivant, cool et agréable à lire…
L’intrigue recoupe bien les ficelles du genre et je l’ai trouvée bien ficelée.

Avec ça, j’aime beaucoup le personnage de Sylvo, détective elfe atypique, classy et désabusé, un brin glandeur – tout ce qui fait un bon détective sympatique, quoi – et son co-équipier l’espiègle pillywiggin Pixel.

Et les personnages ont de vraies histoires, de riches backgrounds dont on découvre quelques pans savamment distillés pour mieux les savourer.

J’aime bien aussi les parallèles avec notre propre société, et la critique par ce biais de certains de ses aspects les plus moches. Ca ajoute encore au personnage de Sylvo et à l’étoffe du décor.

Tout comme les coupures de presse à l’ancienne qui prennent parfois le relai de la narration  

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Bref: je me souvenais que j’avais bien aimé, et maintenant que je l’ai presque entièrement relu alors que j’étais juste partie à le refeuilleter pour cette chronique, je peux confirmer que c’est un énorme coup de coeur!

Et pour une fois, j’approuve assez le commentaire d’accroche qui chapeaute la 4° de couverture:

« Peuplé de références, de personnages truculents, d’humour et d’humeur, Rue Farfadet est un roman que le lecteur gardera longtemps en mémoire. »

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* Le coin des (longues) citations *
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« Autour de moi, c’était l’hystérie. La foule massée autour du café s’était débandée comme un seul homme à la vue du monstre, mais à présent qu’il avait fui, les gens affluaient de nouveau. Des cris fusaient de toutes parts, on appelait la garde, les blessés gémissaient de plus belle. Chacun y allait de son commentaire, on réclamait la tête du troll, sa capture, son exécution publique! Les plus inconscients appelaient à le poursuivre: étripons-le! sus à la bête! et autre joyeusetés de cet acabit. Non, décidément, les trolls n’étaient plus ce qu’ils avaient été, tout juste des bêtes nuisibles, un conte effrayant, un genre de croquemitaine. Etais-je le seul à me souvenir qu’un seul d’entre eux, même moribond, était plus puissant que mille crétins? »
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« Je ne sais comment t’expliquer ce qui nous sépare. Elfes et humains ne vivent pas dans le même univers, ma belle, c’est tout. Pour les elfes, les humains sont… insensés. C’est le mot: insensés. Pour nous, vous êtes une race de fous furieux, un peuple girouette chez qui tout n’est que déraison.
– C’est exactement ce que disent les hommes des elfes. Vous n’êtes que des barbares. »
Je me resservis en ouisk.
– Ah oui, c’est vrai… C’est un mot qui revient souvent dans votre bouche, à propos de vous-mêmes, civilisés. Vous êtes le rempart de la civilisation face à la barbarie. Quelle comédie! Civilisés! Ha!… Oh, pour ce qui est de vous gargariser de mots nobles, partage, justice, vous êtes champions, ça oui! Mais dans le même temps, votre profusion de lois autorise le fort à écraser le faible en toute impunité. Et il le fait! Sans honte ni remords! Alors maintenant, imagine… L’elfe regarde les hommes et se dit, troublé: quelle étrange façon de partager les fruits de la terre! Pourquoi celui-ci a-t-il dix fois, cent fois plus que le nécessaire, quand celui-là est démuni de tout? Et pourquoi cet homme a-t-il privé cet autre homme de ressources? Ce type est un dangereux malade! Qu’attendent donc les autres pour réagir?… Quoi? Il a le droit de le faire? C’est impossible, voyons! Personne n’a le droit de priver quelqu’un de subsistance! »
Bon sang, quelle tirade! J’en étais tout assoiffé.
« Ah oui? s’insurgea Eléonore. Que dire, alors, de ton peuple? Pour ce que j’en sais, vous avez la justice sommaire. La peine de mort est quasiment votre seule réponse au crime, paraît-il.
– Notre seule réponse au meurtre, c’est exact. Celui qui tue volontairement, l’assassin, celui-là doit mourir. Comme sa victime.
– Voilà qui n’est pas très civilisé.
– Pour nous, c’est justice. Et il y a si peu de meurtres dans nos Forêts! »

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