Le Protectorat de l’Ombrelle, 1: Sans âme (Gail Carriger)

Encore un bouquin dont j’ai énormément entendu parler et en bien, et que j’ai enfin fini par tâter de moi-même. Les couvertures et résumés m’attiraient déjà, mais j’hésitais sur l’aspect bit-lit et tout cet engouement massif… Si bien qu’en fait, ça se révèle une bien bonne surprise!

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Miss Alexia Tarabotti doit composer avec quelques contraintes sociales. Primo, elle n’a pas d’âme. Deuxio, elle est toujours célibataire. Tertio, elle vient de se faire grossièrement attaquer par un vampire qui ne lui avait même pas été présenté ! Que faire ? Rien de bien, apparemment, car Alexia tue accidentellement le vampire. Lord Maccon – beau, compliqué, écossais et loup-garou – est envoyé par la reine Victoria pour démêler l’affaire. Des vampires indésirables s’en mêlent, d’autres disparaissent, et tout le monde pense qu’Alexia est responsable. Mais que se trame-t-il réellement dans la bonne société londonienne ?

J’ai tout de suite accroché, à commencer par Alexia Tarabotti, vieille fille qui ne s’en laisse pas conter – et pourtant, il y a fort à faire, entre sa famille superficielle, les mondanités et les codes de la bonne société… Une société mêlée d’être surnaturels, ce qui ajoute des règles et des protocoles parfaitement étudiés.
Tout ce que j’aime.

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« Les créatures surnaturelles, qu’elles fussent des vampires, des loups-garous ou des fantômes, devaient leur existence à une surabondance d’âme, un excès qui refusait de mourir. La plupart savaient qu’il existait des êtres, telles mademoiselle Tarabotti, qui naissaient sans âme du tout. L’estimable Bureau du registre des non-naturels (le BUR), une division des services administratifs de Sa Majesté, appelait ses semblables des paranaturels. »

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« Un vampire affamé avait deux solutions socialement acceptables à son problème: prendre quelques gorgées de sang à divers drones consentants appartenant à lui-même ou à sa ruche, ou payer des prostituées dans les docks. On était au XIX° siècle, après tout, et l’on n’attaquait tout simplement pas les gens sans être annoncé ou invité! Même les loups-garous, qui ne pouvaient se contrôler à la pleine lune, s’assuraient d’avoir assez de porte-clés pour les enfermer. »
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« Les isolés étaient rares chez les suceurs de sang. Il fallait à un vampire beaucoup de force, psychologique, politique et surnaturelle, pour se séparer de sa ruche. Et une fois autonomes, les isolés avaient tendance à devenir un peu bizarres dans leur tête et à glisser vers le côté excentrique de l’acceptabilité sociale. »
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Dès les premières pages le ton est donné avec une collation auto-octroyée au calme de la bibliothèque lors d’une soirée mondaine navrante, grossièrement interrompue par un combat impliquant un vampire zozotant, une ombrelle solide, une épingle à cheveux, et une part de tarte à la mélasse.

J’ignore si c’est déjà aussi savoureux à l’original ou si l’excellente traduction de Sylvie Denis en rajoute une couche, mais c’est truffé d’humour et de distinction à toute épreuve, et c’est particulièrement agréable à lire.

L’ambiance victorienne teintée de steampunk est aussi magnifique, avec des rouages, de la vapeur, des savants fous, et cet ébullissement enthousiaste de la grande époque des découvertes techniques…

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« Cette prairie à ciel ouvert située hors des sentiers battus était depuis peu utilisée par une compagnie de dirigeables. Elle possédait des machines à vapeur de type Giffart pourvues de propulseurs de Lôme. C’était la toute dernière mode en matière de voyage d’agrément. La crème de la bonne société en particulier avait adopté le royaume des airs avec enthousiasme. S’y promener avait presque éclipsé la chasse comme loisir favori de l’aristocratie. Les vaisseaux étaient splendides à voir et Alexia les aimait particulièrement. (…)
[L’un des dirigeables] s’approcha de la prairie, puis, comme les deux jeunes femmes observaient la manoeuvre, coupa ses moteurs et abaissa son propulseur avant de descendre lentement pour atterrir.
– Nous vivons vraiment à une époque remarquable, commenta Alexia, dont le regard étincelait. Ivy n’était pas aussi impressionnée.
– Ce n’est pas naturel que l’homme se mette ainsi à vivre dans les cieux.
Alexia émit un tss tss agacé.
– Ivy, pourquoi dois-tu toujours te montrer aussi vieux jeu? Nous sommes à l’époque des inventions miraculeuses et des avancées extraordinaires de la science. Le fonctionnement de ces engins est tout à fait fascinant, en fait. Les calculs pour le décollage sont…
Elle fut interrompue par une douce voix féminine. Ivy poussa un soupir de soulagement – tout était bon pour empêcher Alexia de se lancer dans ce charabia intellectuel emberlificoté. »

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« Êtes-vous au courant? On fabrique des bijoux avec ce nouveau métal léger extraordinaire – de l’alu-mini-minimum, quelque chose comme ça. Il ne se ternit pas, comme l’argent. Bien entendu, il est très cher pour l’instant, et papa ne nous as pas autorisées à acheter quoi que ce soit.
Elle fit la moue.
Mademoiselle Tarabotti s’illumina. Ses journaux scientifiques s’étaient extasiés sur les nouvelles méthodes de production de ce métal, découvert quelque vingt ans auparavant.
– Aluminium, dit-elle. J’ai lu des articles dessus dans plusieurs publications de la Royal Society. Il a donc enfin fait son apparition dans les magasins de Londres. C’est merveilleux! Vous savez, il n’est pas magnétique, ni éthérique, mais anticorrosif.
– Il est quoi et quoi? »

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Avec ça, tous les personnages sont bien taillés, avec leurs personnalités propres et bien identifiables, parmi une galerie haute en couleurs et qui peut rappeller les feuilletons victoriens par ses stéréotypes assumés.

Je dois dire que j’ai une affection toute particulière pour lord Akeldama et ses incessants surnoms sirupeux et ridicules (« ma jonquille adorée », « mon minuscule cornichon »…) qui m’ont rappelé Thursday Next avec grand plaisir arf Sans oublier son usage des italiques qu’on entend quand il parle, y compris par la voix intérieure de la lecture.

Bien sûr, il y a aussi tout le jeu haine-amour, ça reste de la bit-lit, et les passages « olé-olé » () peuvent devenir un peu saoûlants à force, mais heureusement l’auteure a su doser ça avec assez de modération pour éviter d’arriver à saturation et que les « occasionnelles » situations de ce genre restent appréciables. Et la confrontation de ces deux caractères forts est distrayante ^^

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« Mademoiselle Tarabotti continua de se diriger vers la porte. La peur lui serrait la gorge. Elle comprenait désormais ce que pouvaient ressentir de peites créatures couvertes de fourrure piégées dans l’antre d’un reptile.
Elle s’arrêta lorsqu’elle trouva un obstacle sur son chemin. Lord Ambrose s’était déplacé avec la rapidité caractéristique des vampires. Il lui sourit d’un air méprisant, toujours aussi grand et d’une beauté troublante. Alexia découvrit qu’elle préférait de beaucoup le type de physique imposant de lord Maccon: rude et un peu débraillé sur les bords.
– Ecartez-vous de mon chemin, monsieur! siffla mademoiselle Tarabotti en regrettant de ne pas avoir pris son ombrelle de cuivre. Pourquoi l’avait-elle laissée chez elle? Si cet homme avait besoin de quel chose, c’était d’un bon coup dans les parties. »
* * *
« Alexia se demanda comment il la voyait – comme un chat, peut-être? D’après son expérience, les chats n’avaient pas beaucoup d’âme. C’étaient en général de petites créatures prosaïques et pleines de sens pratique. Etre comparée à un chat lui convenait parfaitement. »
* * *
« Lord Maccon, en un mouvement plus rapide que ce que quiconque pouvait voir, apparut près de madame Loontwill, une main de fer autour de son poignet. « Je ne recommencerais pas, si j’étais vous, madame » dit-il. Sa voix était douce et basse et son expression neutre. Mais il ne faisait pas de doute que la colère qui flottait dans l’air était celle d’un prédateur: froide, impartiale et mortelle. Une colère qui voulait mordre et qui avait les dents pour le faire. C’était là un aspect de lord Maccon que personne n’avait jamais vu avant – pas même mademoiselle Tarabotti. »
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Bref, le tout fut encore bien plus appréciable que ce à quoi je m’attendais, et c’est un coup de coeur!

J’ai hâte de lire les autres tomes pour retrouver cette ambiance, ces personnages et ce style.

Allez, encore deux extraits parmi mes préférés :

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« Le professeur Lyall se souvint des origines de son Alpha. Il était peut-être relativement vieux, mais il avait passé la plus grande partie de son existence dans une petite ville à peine civilisée des Highlands. Toute la bonne société londonienne considérait l’Ecosse comme un endroit barbare. Là-bas, les meutes faisaient peu de cas des raffinements des gens diurnes. Les loups-garous des Highlands avaient la réputation de faire des choses atroces et totalement injustifiées, comme porter des vestes d’intérieur à la table du dîner. Lyall frémit à cette idée délicieusement épouvantable. »

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« – Oh, Floote, cessez de materner, s’il vous plaît. C’est tout à fait inconvenant de la part d’un homme de votre âge et de votre profession. Je ne serai sortie que quelques heures, et je serai en parfaite sécurité. Regardez.
Elle indiqua le côté de la maison derrière Floote ; deux silhouettes sortirent de l’ombre avec une grâce surnaturelle pour venir se placer à quelques pas du fiacre d’Alexia, de toute évidence prêtes à le suivre.
Floote ne parut pas rassuré. Il renifla de façon tout à fait non majordomesque et claqua avec fermeté la porte du fiacre.
Etant des vampires, les gardes du BUR de mademoiselle Tarabotti n’avaient pas besoin de fiacre. Bien entendu, ils auraient sans doute préféré en emprunter un. Trotter derrère une véhicule public ne faisait pas vraiment partie de la maystique surnaturelle. Mais cela ne leur coûtait aucun effort physique. Aussi fut-ce exactement ce que mademoiselle Tarabotti les obligea à faire, en demandant au cocher d’avancer sans leur laisser le temps de trouver un moyen de transport. »
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Et donc, ça me fait un jalon de plus dans le Défi Steampunk :

 

– Technologie uchronique = 0/10 > justement rien d’uchronique, tout me paraît authentique et documenté, là-dessus
– Dirigeables = 4/10 > d’assez loin certes, mais ils font partie intégrante du décor
– Automates = 9/10 > oh que oui, oh que oui.
– Goggles = 4/10 > non mais y’a les verribles
– Machines à vapeur = 3/10 > un peu trop tôt pour le décor général, mais elles ne sont pas absentes malgré tout
– Savant fou = 10/10 > oh voui, oh voui.
– Ère victorienne/Belle Epoque = 10/10 > complètement
– Métal riveté (mécanique) = 4/10 > ouais, on en voit quand même
– Engrenages = 4/10 > idem
– Célébrités d’époque = 3/10 > pas flagrant, hormis la jeune reine Victoria.

Ce qui nous fait donc 55% au steam-o-mètre, et ça correspond effectivement à mon ressenti: il y a des éléments, une touche de steampunk, mais ça pourrait l’être plus. (n’empêche! ^^)


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