Le goût de l’immortalité (Catherine Dufour)

* Ceci était la lecture de septembre du Cercle d’Atuan *

 

     

 

Mandchourie, an 2113.
La ville de ha rebin dresse ses tours de huit kilomètres dans un ciel jaune de toxines. Sous ses fondations grouille la multitude des damnés, tout autour s’étendent les plaines défoliées de la Chine. Le brillant cmatic est mandaté par une transnationale pour enquêter sur trois nouveaux cas d’une maladie qu’on croyait éradiquée depuis un siècle.
Ses recherches le mènent à ha rebin, où il rencontre une adolescente étrange.
Avec elle, il va tenter de mener à bien sa mission dans un monde qui s’affole décadence américaine, pandémie sanglante, massacres génétiques, conquêtes planétaires et montée de l’extrémisme vaudou. Et affronter le rêve le plus fou de l’humanité : l’immortalité, ou ce qui y ressemble…

 

La première chose qui frappe dans ce livre, c’est l’orthographe détournée: les noms propres sans majuscules, et des noms communs avec des majuscules…

C’est pour marquer l’une des principales caractéristiques de cet univers: la Terre est devenue tellement technologique et sur-polluée que tout produit de la nature en est rarissime ou rien qu’un lointain souvenir d’un paradis révolu.

C’est extrêmement bien vu, réaliste, et ça fait froid dans le dos.

Mais c’est aussi l’histoire de la narratrice, qui nous la conte à travers une lettre à un vieil ami, ce qui donne au texte une structure un peu décousue, « comme ça vient », avec des digressions, des allers et retours – ce que je ne peux pas dire que j’aime habituellement, mais là c’est très naturel, vivant, on « voit » vraiment la narratrice derrière les mots, en train de dévider sa confession.

Car c’est bien d’une confession qu’il s’agit, à propos de machinations, d’actes atroces et d’âmes damnées errant dans une société violente, terne et impitoyable…

La narratrice – dont, si je ne m’abuse, on ne saura jamais le nom -, commence par hésiter sur le style à employer, étant une traductrice apparement très érudite. Mais ce n’est qu’une hésitation de pure forme, car le fond est déjà abondant, varié et fort en émotions, comme elle en accroche le lecteur en même temps que son interlocuteur:

« […] Quant au fond, je peux déjà vous promettre de l’enfant mort, de la femme étranglée, de l’homme assassiné et de la veuve incosolable, des cadavres en morceaux, divers poisons, d’horribles trafics humains, une épidémie sanglante, des spectres et des sorcières, plus une quête sans espoir, une putain, deux guerriers magnifiques dont un démon nymphomane et une… non, deux belles amitiés brisées par un sort funeste, comme si le sort pouvait être autre chose.
A défaut de style, j’ai au moins une histoire.
En revanche, n’attendez pas une fin éditifiante. N’attendez pas non plus, de ma part, ni sincérité, ni impartialité: après tout, j’ai quand même tué ma mère. Ce n’est pas un sujet qui peut se passer de mensonges. »

Et elle n’a pas à rougir non plus de son style: Catherine Dufour manie une langue extrêmement riche et travaillée, que je n’ai pourtant pas trouvée saoûlante pour autant, ce qui est un très bon point pour moi ^^

Ce bouquin est une véritable mine de belles phrases.
En voici un petit florilège:

« Cette femme m’avait élevée, c’est-à-dire contrainte: ce sont des choses qu’on ne pardonne qu’aux dieux, auxquels on ne pardonne rien d’autre et surtout pas un moment de faiblesse. »

*

« Tenir dans une case, c’est toujours faire partie de l’humanité. »

*

« Je n’ai jamais compris que l’être humain se gargarise autant de son amour pour la vérité, lui chez qui ce gaz rare ne provoque que des poussées meurtrières. »

*

« Le plus ennuyeux, en matière politique, est que chacun des participants croit qu’il est seul à avoir lu sun tzu et machiavel. Résultat, vous croisez cent mille connards qui nomment « tactique » leur sauvagerie, « influence » le goût des autres pour leur argent, « efficacité » leur absence de vues à long terme, « réalisme » leur manque de conviction et « victoire » les bourdes du camps d’en face. Le pire, c’est que tous ces abrutis osent donner le beau nom de « vie de la cité » à ce qui n’est qu’un sport sanglant. »

*

« Vous savez comme moi la différence qui existe entre connaître et savoir. Vous aussi vous avez connu des situations pénibles dans lesquelles vous êtes resté enferré. Vous avez eu des manies dangereuses en toute connaissance de cause jusqu’au moment où cette connaissance abstraite s’est incarnée, et où vous avec su que vous ne supporteriez pas ça une minute de plus. »

*

« Pour eux [les européens], un spectre n’est qu’un signe extérieur de richesse: il prouve surtout qu’on a les moyens de mettre un château autour. »

*

« Il [cmatic] a repiqué la Fleur:
« Fleurs-stases… pseudo-peau, élastithe, fibroverre, voyages sur place, siliester, dermes de fête, plascose, sensisexe, Légume-like, copyfruits, fiches funéraires, avatars, greffones, familiers, plats-built et maintenant morts-vivants! »
cmatic, brusquement, s’est mis à postillonner de rage:
« Mais c’est quoi, ce monde? » « 

(cette énumération, ajoutée au verbe « canceler », résume très bien la recherche néologique qui imprègne tout l’univers de ce livre)

*

« Pardonnez-moi, mais je ne crois pas à cette sagesse des anciens pour laquelle vous avez tant de respect. Car les vieillards sont ceux qui ont beaucoup vécu et donc beaucoup souffert. Je suis morte et j’ai tué, j’ai vu tuer et mourir, j’ai eu un temps immense pour la douleur et la méditation, ai-je pour autant grandi en force morale? En discernement? La souffrance n’élève pas, elle abaisse. Elle ne rend pas intelligent, elle abrutit ; elle ne rend pas plus fort, elle fêle ; elle n’éclaircit pas la vue, elle crève les yeux ; elle ne mûrit pas l’esprit, elle le blettit. »
 

*

Et surtout, surtout, cette obsédante constatation désabusée à laquelle on revient souvent:

« La vie est une drogue terrible. »

*

Il y a aussi quelques réflexions plus générales qui m’ont beaucoup plu, comme la notion d’une Ville en tant qu’entité dont ha rebin ou n’importe quelle autre n’est qu’un avatar, ou encore qu’une bonne histoire naît d’un bon conflit d’atmosphères.
Le ghetto suprême de la suburb est aussi assez criant de vérité.
 
 
Au moment où je me faisait la réflexion que l’arme biologique par moustiques tueurs aurait trouvé une forte résonnance à l’époque de la première vague de chikungunyas, une nouvelle alerte à ce dangereux moustique est justement arrivée dans le sud de la France…


Pour finir, ce livre laisse un goût amer de pessimisme absolu, un anéantissement de tout espoir en l’humain, qui a déjà basculé dans Terre ravagée dont la vraisemblabilité est terrifiante (surtout pour les déjà convaincus de notre auto-condamnation – dont je suis), et qui n’est pas parti pour s’arrêter en si bon chemin.

Une lecture marquante et unique!

 


Et je dois remercier Anilori de me l’avoir gentiment prêté lors de la mini bibli improvisée à l’IRL Fondue Toulousaine !

 

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