La bibliothèque des Tziganes de l’Ecryme


« Dans un premier temps, elle ne discerna qu’une tour même si d’étranges excroissances lui donnaient l’allure d’un jeu de cubes mal empilés. Cette impression se confirma au fur et à mesure qu’ils approchaient. L’édifice qui s’élevait au bout d’une traverse étroite était un assemblage hétéroclite dressé vers le ciel, un défi à la gravité incarné par l’empilement incongru de plusieurs dizaines de carrosses.

Imbriqués les uns sur les autres, entassés au mépris de l’équilibre, ils formaient un cône étroit dont le sommet culminait à près de quarante mètres de hauteur.
Louise distingua des poutrelles de soutien qui couraient de haut en bas comme un échafaudage de fortune, les roues des carrosses reconverties en rouages pour des monte-charge dont certains oscillaient dangereusement au-dessus de l’écryme. Chaque carrosse faisait office d’habitation. Ceux qui flanquaient les bords du cône se prolongeaient en terrasses coquettes sous des auvents de couleurs vives. Le crépuscule aidant, des familles entières s’y pressaient déjà pour dîner à l’éclat des bougies. Louise reconnut certains costumes, ceux qu’elle avait entrevus sur les musiciens convoqués par Koropouskine.
Les lieux appartenaient aux Tziganes.

[…]
Sur l’invitation d’un Pierrot, elle monta à bord d’une vaste nacelle en osier qui se mit immédiatement en branle. Elle s’éleva et dépassa un à un les carrosses sous le regard curieux des Tziganes. A les voir d’aussi près, elle comprit qu’une hiérarchie particulière régnait à la verticale de l’édifice. Plus on la hissait vers le haut, plus l’intérieur des carrosses dévoilait des trésors inestimables. Elle entrevit de vaisselles et des étoffes précieuses, des robes de couturier, des armes, des horloges, des banquettes de train empilées pour devenir des lits superposés, des lampes, des phonographes rutilants. Un gigantesque capharnaüm qui résumait l’activité des Tziganes: le pillage. […]

Elle se trouvait à présent au coeur d’un cratère artificiel aux parois abruptes esquissées par les châssis de carrosses plantés à la verticale. Des lanternes capuchonnées formaient un cercle de lumière à mi-hauteur. Etagés sur trois niveaux, les châssis reconvertis composaient les étagères d’une immense bibliothèque circulaire. La poitrine comprimée par l’émotion, Louise tournoya sur elle-même. Des milliers de disques, des parchemins, des reliures de cuir et de vélin, des codex, des plaques de cuivre, de zinc et d’écorce. Un tel trésor n’avait rien de comparable. »

(Bohême, Les rives d’Antipolie,

 Mathieu Gaborit)

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