Jeudi jour de la bibli dans les années 30

« Le jeudi était aussi le jour où Jacques et Pierre allaient à la bibliothèque municipale. De tout temps Jacques avait dévoré les livres qui lui tombaient sous la main et les avalait avec la même avidité qu’il mettait à vivre, à jouer ou à rêver. Mais la lecture lui permettait de s’échapper dans un univers innocent où la richesse et la pauvreté étaient également intéressantes parce que parfaitement irréelles.

(…) La pièce était carrée, les murs entièrement couverts d’étagères de bois blanc et de livres reliés en toile noire. Il y avait aussi une petite table avec quelques chaises autour pour ceux qui voulaient consulter rapidement un dictionnaire, car c’était seulement une bibliothèque de prêt, et un fichier alphabétique que ni Jacques ni Pierre ne consultaient jamais, leur méthode consistant à se promener devant les rayons, à choisir un livre sur son titre et plus rarement sur son auteur, à en noter le numéro et à le porter sur la fiche bleue sur laquelle on demandait communication de l’ouvrage. Pour avoir droit au prêt, il fallait apporter seulement un reçu de loyer et payer une redevance minilme. On recevait alors une carte à dépliants où les livres prêtés étaient inscrits en même temps que sur le registre tenu par la jeune institutrice.

La bibliothèque comprenait une majorité de romans, mais beaucoup étaient interdits au moins de quinze ans et rangés à part. Et la méthode purement intuitive des deux enfants ne faisait pas un vrai choix parmi ceux qui restaient. Mais le hasard n’est pas le plus mauvais aux choses de la culture, et, dévorant tout pêle-mêle, les deux goinfres avalaient le meilleur en même temps que le pire, sans se soucier d’ailleurs de rien retenir, et ne retenant à peu près rien en effet, qu’une étrange et puissante émotion qui, à travers les semaines, les mois et les années, faisait naître et grandir en eux tout un univers d’images et de souvenirs irréductibles à la réalité où ils vivaient tous les jours, mais certainement non moins présents pour ces enfants ardents qui vivaient leurs rêves aussi violemment que leur vie.

Ce que contenaient ces livres au fond importait peu. Ce qui importait était ce qu’ils ressentaient d’abord en entrant dans la bibliothèque, où ils ne voyaient pas les murs de livres noirs mais un espace et des horizons multiples qui, dès le pas de la porte, les enlevaient à la vie étroite du quartier. Puis venait le moment où, munis chacun des deux livres auxquels ils avaient droit, les serrant étroitement du coude contre leur flanc, ils se glissaient dans le boulevard obscur à cette heure, écrasant sous leurs pieds les boules des grands platanes et supputant les délices qu’ils allaient pouvoir tirer de leurs livres, les comparant déjà à celles de la semaines passée, jusqu’à ce que, parvenus dans la rue principale, ils commençaient de les ouvrir sous la lumière incertaine du premier réverbère pour y glaner quelque phrase (par ex. « il était d’une vigueur peu commune ») qui les renforcerait dans leur joyeux et avide espoir.
Ils se quittaient rapidement et couraient vers la salle à manger pour étaler le livre sur la toile cirée, sous la lumière de la lampe à pétrole. Une forte odeur de colle montait de la reliure grossière qui râpait en même temps les doigts.

La manière dont le livre était imprimé renseignait déjà le lecteur sur le plaisir qu’il allait en tirer. Pierre et Jacques n’aimaient pas les compositions larges avec de grandes marges, où les auteurs et les lecteurs raffinés se complaisent, mais les pages pleines de petits caractères courant le long de lignes étroitement justifiées, remplies à ras bord de mots et de phrases, comme ces énormes plats rustiques où l’ont peut manger beaucoup et longtemps sans jamais les épuiser et qui seuls peuvent apaiser certains énormes appétits. Ils n’avaient que faire du raffinement, ils ne connaissaient rien et voulaient out savoir. Il importait peu que le livre fût mal écrit et grossièrement composé, pourvu qu’il fût clairement écrit et plein de vie violente ; ces livres-là, et eux seuls, leur donnaient leur pâté de rêves, sur lesquels ils pouvaient ensuite dormir lourdement.

Chaque livre, en outre, avait une odeur particulière selon le papier où il était imprimé, odeur fine, secrète, dans chaque cas, mais si singulière que Jacques aurait pu distinguer les yeux fermés un livre de la collection Nelson des éditions courantes que publiait alors Fasquelle. Et chacune de ces odeurs, avant même que la lecture fût commencée, ravissait Jacques dans un autre univers plein de promesses [déjà] tenues qui commençait déjà d’obscurcir la pièce où il se tenait, de supprimer le quartier lui-même et ses bruits, la ville et le monde entier qui allait disparaître totalement aussitôt la lecture commencée avec une avidité folle, exaltée, qui finissait par jeter l’enfant dans une totale ivresse dont des ordres répétés n’arrivaient même pas à le tirer. »

(Le premier homme –
Albert Camus)

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