Confessions d’un automate mangeur d’opium (Fabrice Colin & Mathieu Gaborit)

Ca commençait à faire un sacré bon moment que ce titre attendait dans mes Pistes, puis dans ma PAL… M’enfin il me faisait de l’oeil malgré tout et il fallait bien que je l’attaque un jour.

Rien que le titre aurait suffi à m’allécher séance tenante.
Une écriture à deux mains, encore plus. Des mains de deux noms que je commence petit à petit à connaître et à apprécier grandement: décidément on passe à la priorité supérieure.
Et j’en ai toujours toujours entendu le plus grand bien, notamment sur le fait qu’il soit unanimement reconnu comme un chef d’oeuvre steampunk: un must-read que je ne pouvais pas laisser passer, donc.

Le problème dans ces cas-là c’est que l’engouement général a pour contre-effet de me tiédir un poil, rendue dubitative face à l’effet de mode et méfiante parce que quoi que je fasse je vais le lire avec déjà une arrière-pensée, et la barre est placée tellement haute que j’ai peur d’être déçue – ce qui m’arrive souvent dans ce genre de cas.

Mais ici, non, j’ai fini ma lecture en adhérant des deux mains à tous les adeptes de ce livre: j’ai encore eu un coup de coeur, un énorme! 

Et avec ça c’est édité chez une maison généraliste, le Serpent à Plumes, avec une couverture très sympa (et beaucoup plus belle que la Mnémos qui a rarement fait aussi pourri, nocif à la rétine et au-delà du supportable) :

vous l’aurez voulu !

Paris, 1899… L’industrie, portée par la force de l’Éther, a révolutionné le monde. Le ciel bourdonne de machines volantes, les automates sont partout qui agissent au service des hommes, hommes qui communiquent entre eux par téléchromos d’un continent à un autre. Dans cette ville moderne où s’ouvre une éblouissante Exposition Universelle, une jeune comédienne, Margo, aidée de son frère psychiatre, enquête sur la mort mystérieuse de son ex-maîtresse et d’un singulier personnage créateur de robots…

Le prologue est déroutant, et il vaut mieux ne pas s’y attacher et passer vite dessus (quitte à le relire une fois fini), jusqu’au vrai début où on entre de plein fouet sur les planches d’une représentation de Roméo et Juliette où l’on suit les pensées de la comédienne principale.

Femme talentueuse, audacieuse et sensible, mondaine et libérée, Margaret Saunders est une parfaite héroïne de steampunk.
Malgré ses nombreux soupirants elle préfère ses compagnes de la gent féminine, mais sa plus grande complicité est pour son frère, Théo, éminent docteur en psychiatrie qui s’efforce d’aider et de comprendre ses patients du panoptique – un bâtiment circulaire dans l’asile Sainte-Anne qu’il a conçu lui-même pour y mener ses recherches  -, en étudiant les effets de l’éther, cette source d’énergie encore méconnue et pourtant utilisée partout dans cette Belle Epoque uchronique.

La mort tragique d’Aurélie, la meilleure amie de Margo, va les précipiter sur des traces de plus en plus dangereuses, par des péripéties à rebondissement, jusqu’à échapper de justesse à un fabricant d’automates passablement siphoné et à devoir assister au repas de gala donné à la Tour Eiffel en l’honneur de la reine Victoria en visite à l’Exposition Universelle, tout en guettant officieusement un automate dément et sanguinaire.

* * *

« Assurément, il fallait que je retrouve la trace de mon songe. Ecoutant le vague instinct qui me semblait vivre, respirer au creux de ma fièvre, je me dirigeai vers les artères qui s’éparpillaient au sud comme des faisceux, boulevard Lannes, avenue de Malakoff, et en empruntai une un peu moins fréquentée que les autres. Quelques passants relevaient la tête en me croisant, sans doute intrigués par ma démarche hésitante, mes yeux hantés par le démon. Mais ils me laissaient en paix.
J’étais perdue dans mes pensées, ou bien mes pensées étaient perdues en moi, et j’avançai ainsi pendant quelque temps, marchant droit devant moi, oubliant le temps qui passait, et le monde était une chose floue, toujours en mouvement. »

*

« Prenez garde, car il me semble qu’il tuera encore. Les ondes que je perçois sont mauvaises, même à travers le prisme mourant qu’est devenu votre esprit.
– Prisme mourant?
Nous arrivâmes devant la porte.
– Bientôt, vous ne saurez plus ce qu’il pense, ni même ce qu’il ressent. Le contact qui s’est établi entre vos deux âmes est en train de disparaître. Vous avez eu de la chance.
– Et maintenant, que dois-je faire, que puis-je faire pour…?
(…)
Je crus le vois hausser les épaules. Puis la porte claqua et je me retrouvai seule. Cette nuit, j’avais rçu les confessions d’un automate mangeur d’opium. A présent je devais en faire quelque chose. Vite. »

* * *

C’est aussi prenant qu’un feuilleton. J’ai beaucoup apprécié la référence à Métropolis, et adoré le décor du Paris de la fameuse Expo Universelle, qui est vraiment un des piliers de ma vision du steampunk.

L’atmosphère vintage et uchronique est incroyablement bien plantée et « sent » authentique. Les personnages sont diablement attachants et crédibles. L’intrigue tient en haleine et l’ensemble est absolument, complètement, entièrement passionnant.

Tout à fait à la hauteur de ses promesses, et même largement au-delà, ce livre m’a totalement conquise et entre en toute légitimité dans mon panthéon!



{moshide hidden * citation * SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}
« A tort ou à raison, il luttait pour le triomphe de l’esprit, pour la permanence de la pensée humaine. Belle utopie, n’est-ce pas? Imaginez qu’il eût trouvé les moyens de réaliser son rêve, les moyens de peupler nos villes d’automates… Un monde de fer et de rouages! Nous n’aurions redouté que la rouille, l’huile serait devenue notre philtre de jouvence. Et l’esprit, épargné, se serait onsacré aux arts…
Il sourit faiblement et eut un gest de dépit:
– Je sais, cette utopie pèche par omission. Personne, pas même Lazare, ne pouvait concevoir un monde de purs esprits. Quels démons l’humanité se serait-elle inventée, quelles croyances auraient-elles vu le jour? Je l’ignore. Mais pour Owen, j’ai espéré de toutes mes forces que Lazare avait le droit de courtiser cette chimère. »
[…]
« Il avait oublié qu’un poète se nourrit d’émotions. Elles sont le filtre par lequel il ressent le monde. »
{/moshide}

*

« Je ne suis qu’une machine, disait l’un des passages, mais derrière ma poitrine de métal, mon coeur n’a jamais cessé de battre. Tu ne l’entends pas, personne ne peut l’entendre mais je sais, moi, qu’il pulse au rythme de tes regards, car le sang qu’il charrie suinte parfois entre mes jointures et je me réveille la nuit avec un goût de sel dans la bouche, et mes lèvres de métal ânonnent des impressions perdues. »

*
*  *
*  *  *

Pour ne rien gâcher, j’ai eu l’immense joie de gagner le tout nouveau roman de Mathieu Gaborit, « Chronique du soupir », chez Bookenstock en même temps que Olya et Lord Orkan (je l’ai entamé et je me régale).

En ce moment même et jusqu’à demain soir, Mathieu Gaborit est l’invité du forum d’ActuSF pour répondre à toutes les questions qu’on voudra bien lui poser: courez-y, c’est fichtrement intéressant!



Il dit par exemple, à propos justement des Confessions:

« On y pose les bases de l’univers, les lignes de force. Puis on écrit le synopsis avant de formaliser un principe simple : un chapitre en alternance avec un personnage identifié. En l’occurrence, Fabrice fait la femme. Cool
Deux regards subjectifs qui rebondissent de chapitre en chapitre, qui nous permettent d’être au plus près de nos sensibilités tout en déroulant l’histoire.
C’est un procédé que je trouve particulièrement savoureux. Parce qu’on peut se surprendre (on prenait soin de laisser ça et là quelques patates chaudes pour corser le chapitre suivant), parce qu’on peut écrire sans se trahir.
L’écriture a été plutôt fluide, c’est le souvenir que j’en ai.
Fluide et surtout harmonieuse. On n’a jamais eu le sentiment de devoir limer nos écritures dans un sens ou dans un autre pour conserver une tonalité unique. Le choix de deux personnages distincts et de leur regard subjectif rend l’écriture à quatre mains très naturelle. »


Et ma foi je ne peux qu’acquiescer vigoureusement, ça rejoint tout à fait mes impressions à la lecture.

Il y parle aussi de plein d’autres trucs et dit des choses très belles, dont celle-ci que je ne résiste pas à la tentation de partager:

« Je crois à un virus de l’imaginaire. Un petit chuchotement qui parle d’une sensibilité à la rêverie. »

*

Well well, et donc évidemment c’était une lecture toute indiquée pour le Défi Steampunk:



Passons-le à la moulinette du
mano-steampunkomètre, mais je ne doute pas que cette fois ça va monter…

– Technologie uchronique = 10/10 > OUI, complètement, entre les automates, l’Ether, les aéroscaphes etc.
– Dirigeables = 10/10 > l’espace aérien est très bien occupé, oui!
– Automates = 10/10 > ça se passe de commentaires…
– Goggles = 2/10 > hmm, pas tant que ça en fait. Il faut dire qu’il n’y a pas tellement lieu.
– Machines à vapeur = 3/10 > ma foi, pas des masses non plus, c’est surtout supplanté par le reste…
– Savant fou = 10/10 > alors là oui, sans conteste
– Ère victorienne = 8/10 > plutôt Belle Epoque, mais y’a la reine Victoria…
– Métal riveté (mécanique) = 10/10 > plein!
– Engrenages = 8/10 > je pense surtout aux bidouillages de Posthumus avec les automates, mais je pense que je peux l’y apparenter
– Célébrités d’époque = 4/10 > peu de réelles

Ce qui nous fait un total de steampunkitude de: 75%

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