Kulgan, Pug, et le Bureau de Macros le Noir

« Pug acquiesca et sortit précipitamment, laissant son maître regarder le tas de livres qui s’étalait devant lui. Avec regret, Kulgan prit le plus proche et le plaça sur une étagère. Au bout d’un moment, il en attrapa un autre et le fourra dans son sac.
– Un seul, ça ne peut pas faire de mal, dit-il à l’adresse du spectre invisible d’un Tully réprobateur en train de secouer la tête.
Il remit les restes des livres sur l’étagère, sauf le dernier volume, qu’il glissa dans son sac.
– Très bien, ajouta-t-il d’un air de défi, va pour deux! »

*

« Les magiciens, le chasseur et le prince regardèrent tous les quatre ce que contenait la pièce. A l’exception d’un mur nu duquel on avait récemment dû enlever une bibliothèque ou un placard, la pièce entière était tapissée de grandes étagères qui montaient du sol au plafond, lourdement chargées de livres et de parchemins. Pug et Kulgan étaient presque paralysés par la masse de tous ces écrits, incapables de choisir par où commencer leurs investigations. »


(Krondor/La Guerre de la Faille, 1: Magicien –
R.E. Feist)

My Librarian’s Tales

J’aime bien quand les livres parlent de livres et de bibliothèques, de rapport à la lecture. Et ce depuis toujours, mais évidemment ça m’intéresse encore plus maintenant que je travaille dans la partie.

Il y a un best of de Tori Amos que j’aime beaucoup pour son concept:
intitulé « Tales of a Librarian », il est émaillé de lignes de classification Dewey se rapportant aux thèmes de chaque chanson, par exemple « Playboy Mommy » se voit classé en « 610: Médecine et santé ; 618: Fausse couche ». Je trouve que c’est une idée géniale…

Et c’est donc ce qui m’a donné l’idée de cette petite collection d’extraits de livres qui parlent des livres, des bibliothèques, et de la lecture.

Le Cimetière des livres oubliés à Barcelone

« Nous suivîmes le gardien dans le couloir du palais et débouchâmes dans une grande salle circulaire où une véritable basilique de ténèbres s’étendait sous une coupole percée de rais de lumière qui descendaient des hauteurs. Un labyrinthe de corridors et d’étagères pleines de livres montaient de la base au faîte, en dessinant une succession compliquée de tunnels, d’escaliers, de plates-formes et de passerelles qui laissaient deviner la géométrie impossible d’une gigantesque bibliothèque.
(…)
– Ce lieu est un mystère, Daniel, un sanctuaire. Chaque livre, chaque volume que tu vois, a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. Chaque fois qu’un livre change de mains, que quelqu’un promène son regard sur ses pages, son exprit grandit et devient plus fort. Quand mon père m’a amené ici pour la première fois, il y a de cela bien des années, ce lieu existait déjà depuis longtemps. Aussi longtemps, peut-être, que la ville elle-même. Personne ne sait exactement depuis quand il existe, ou qui l’a créé. Je te répéterai ce que mon père m’a dit. Quand une bibliothèque disparaît, quand un livre se perd dans l’oubli, nous qui connaissons cet endroit et en sommes les gardiens, nous faisons en sorte qu’il arrive ici. Dans ce lieu, les livres dont personne ne se souvient, qui se sont évanouis avec le temps, continuent de vivre en attendant de parvenir un jour entre les mains d’un nouveau lecteur, d’atteindre un nouvel esprit. »

« Je parcourus des corridors et des galeries en spirale, peuplés de milliers de volumes qui semblaient en savoir davantage sur moi que je n’en savais sur eux. Bientôt, l’idée s’empara de moi qu’un univers infini à explorer s’ouvrait derrière chaque couverture tandis qu’au-delà de ces murs le monde laissait s’écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n’avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril. »
(L’Ombre du vent –
Carlos Ruiz Zafon)

La Bibliothèque de la Schole à Wardenberg, au Pays des Mères

« La Schole était encore fermée mais la Bibliothèque ouvrait dès le surlendemain de la Célébration. La gardienne de service, une vieille Bleue nommée Olcya qui commençait à bien connaître les habitudes de travail de Lisbeï, lui ouvrit la porte sans commentaire à propos de l’heure et retourna à son interminable tricot. (Lisbeï avait trouvé mention dans un fragment de légende d’une femme censée faire et défaire sans cesse le même ouvrage pour retarder on ne savait quoi. Quand elle voyait la vieille Olcya, elle se disait que c’était peut-être sa mort.)

Lisbeï aimait venir très tôt à la Schole ; elle aimait arpenter les corridors et les escaliers déserts, les salles silencieuses, avoir l’impression, pour quelques heures, que la Bibliothèque lui appartenait avec tous ses livres, tous ses documents, toutes ses archives… Elle avait depuis longtemps sa salle de travail favorite, une petite pièce dont l’unique fenêtre donnait sur un minuscule jardinet deux étages en contrebas auquel il n’y avait apparemment aucun accès et qui pourtant était très bien entretenu, comme tous les jardins de Warenberg. »

(Chroniques du Pays des Mères –
Elisabeth vonarburg)

La bibliothèque des Tziganes de l’Ecryme


« Dans un premier temps, elle ne discerna qu’une tour même si d’étranges excroissances lui donnaient l’allure d’un jeu de cubes mal empilés. Cette impression se confirma au fur et à mesure qu’ils approchaient. L’édifice qui s’élevait au bout d’une traverse étroite était un assemblage hétéroclite dressé vers le ciel, un défi à la gravité incarné par l’empilement incongru de plusieurs dizaines de carrosses.

Imbriqués les uns sur les autres, entassés au mépris de l’équilibre, ils formaient un cône étroit dont le sommet culminait à près de quarante mètres de hauteur.
Louise distingua des poutrelles de soutien qui couraient de haut en bas comme un échafaudage de fortune, les roues des carrosses reconverties en rouages pour des monte-charge dont certains oscillaient dangereusement au-dessus de l’écryme. Chaque carrosse faisait office d’habitation. Ceux qui flanquaient les bords du cône se prolongeaient en terrasses coquettes sous des auvents de couleurs vives. Le crépuscule aidant, des familles entières s’y pressaient déjà pour dîner à l’éclat des bougies. Louise reconnut certains costumes, ceux qu’elle avait entrevus sur les musiciens convoqués par Koropouskine.
Les lieux appartenaient aux Tziganes.

[…]
Sur l’invitation d’un Pierrot, elle monta à bord d’une vaste nacelle en osier qui se mit immédiatement en branle. Elle s’éleva et dépassa un à un les carrosses sous le regard curieux des Tziganes. A les voir d’aussi près, elle comprit qu’une hiérarchie particulière régnait à la verticale de l’édifice. Plus on la hissait vers le haut, plus l’intérieur des carrosses dévoilait des trésors inestimables. Elle entrevit de vaisselles et des étoffes précieuses, des robes de couturier, des armes, des horloges, des banquettes de train empilées pour devenir des lits superposés, des lampes, des phonographes rutilants. Un gigantesque capharnaüm qui résumait l’activité des Tziganes: le pillage. […]

Elle se trouvait à présent au coeur d’un cratère artificiel aux parois abruptes esquissées par les châssis de carrosses plantés à la verticale. Des lanternes capuchonnées formaient un cercle de lumière à mi-hauteur. Etagés sur trois niveaux, les châssis reconvertis composaient les étagères d’une immense bibliothèque circulaire. La poitrine comprimée par l’émotion, Louise tournoya sur elle-même. Des milliers de disques, des parchemins, des reliures de cuir et de vélin, des codex, des plaques de cuivre, de zinc et d’écorce. Un tel trésor n’avait rien de comparable. »

(Bohême, Les rives d’Antipolie,

 Mathieu Gaborit)

La classification à l’U.I.


« Le bibliothécaire, malgré les apparences, aimait l’ordre.

Les livres sur les choux étaient classés dans les rayonnages des crucifères, (blit) UISSFY890-9046 (antiblit I.I), même si La Grande Aventure de monsieur Choufleur aurait été mieux à sa place en UISS J3.2 (>blit) 9, alors que Le Tau du chou serait sûrement un candidat pour UISS (blit+) 60-sp55-09 hl (blit).

Pour les habitués du système de bibliothèque à sept dimensions dans un espace dimensionnel de blit, c’était clair comme de l’eau de roche, du moment qu’on ne perdait pas le blit de l’oeil. »

(Les Annales du Disque-monde, 33: Allez les mages –
Terry Pratchett)

Jeudi jour de la bibli dans les années 30

« Le jeudi était aussi le jour où Jacques et Pierre allaient à la bibliothèque municipale. De tout temps Jacques avait dévoré les livres qui lui tombaient sous la main et les avalait avec la même avidité qu’il mettait à vivre, à jouer ou à rêver. Mais la lecture lui permettait de s’échapper dans un univers innocent où la richesse et la pauvreté étaient également intéressantes parce que parfaitement irréelles.

(…) La pièce était carrée, les murs entièrement couverts d’étagères de bois blanc et de livres reliés en toile noire. Il y avait aussi une petite table avec quelques chaises autour pour ceux qui voulaient consulter rapidement un dictionnaire, car c’était seulement une bibliothèque de prêt, et un fichier alphabétique que ni Jacques ni Pierre ne consultaient jamais, leur méthode consistant à se promener devant les rayons, à choisir un livre sur son titre et plus rarement sur son auteur, à en noter le numéro et à le porter sur la fiche bleue sur laquelle on demandait communication de l’ouvrage. Pour avoir droit au prêt, il fallait apporter seulement un reçu de loyer et payer une redevance minilme. On recevait alors une carte à dépliants où les livres prêtés étaient inscrits en même temps que sur le registre tenu par la jeune institutrice.

La bibliothèque comprenait une majorité de romans, mais beaucoup étaient interdits au moins de quinze ans et rangés à part. Et la méthode purement intuitive des deux enfants ne faisait pas un vrai choix parmi ceux qui restaient. Mais le hasard n’est pas le plus mauvais aux choses de la culture, et, dévorant tout pêle-mêle, les deux goinfres avalaient le meilleur en même temps que le pire, sans se soucier d’ailleurs de rien retenir, et ne retenant à peu près rien en effet, qu’une étrange et puissante émotion qui, à travers les semaines, les mois et les années, faisait naître et grandir en eux tout un univers d’images et de souvenirs irréductibles à la réalité où ils vivaient tous les jours, mais certainement non moins présents pour ces enfants ardents qui vivaient leurs rêves aussi violemment que leur vie.

Ce que contenaient ces livres au fond importait peu. Ce qui importait était ce qu’ils ressentaient d’abord en entrant dans la bibliothèque, où ils ne voyaient pas les murs de livres noirs mais un espace et des horizons multiples qui, dès le pas de la porte, les enlevaient à la vie étroite du quartier. Puis venait le moment où, munis chacun des deux livres auxquels ils avaient droit, les serrant étroitement du coude contre leur flanc, ils se glissaient dans le boulevard obscur à cette heure, écrasant sous leurs pieds les boules des grands platanes et supputant les délices qu’ils allaient pouvoir tirer de leurs livres, les comparant déjà à celles de la semaines passée, jusqu’à ce que, parvenus dans la rue principale, ils commençaient de les ouvrir sous la lumière incertaine du premier réverbère pour y glaner quelque phrase (par ex. « il était d’une vigueur peu commune ») qui les renforcerait dans leur joyeux et avide espoir.
Ils se quittaient rapidement et couraient vers la salle à manger pour étaler le livre sur la toile cirée, sous la lumière de la lampe à pétrole. Une forte odeur de colle montait de la reliure grossière qui râpait en même temps les doigts.

La manière dont le livre était imprimé renseignait déjà le lecteur sur le plaisir qu’il allait en tirer. Pierre et Jacques n’aimaient pas les compositions larges avec de grandes marges, où les auteurs et les lecteurs raffinés se complaisent, mais les pages pleines de petits caractères courant le long de lignes étroitement justifiées, remplies à ras bord de mots et de phrases, comme ces énormes plats rustiques où l’ont peut manger beaucoup et longtemps sans jamais les épuiser et qui seuls peuvent apaiser certains énormes appétits. Ils n’avaient que faire du raffinement, ils ne connaissaient rien et voulaient out savoir. Il importait peu que le livre fût mal écrit et grossièrement composé, pourvu qu’il fût clairement écrit et plein de vie violente ; ces livres-là, et eux seuls, leur donnaient leur pâté de rêves, sur lesquels ils pouvaient ensuite dormir lourdement.

Chaque livre, en outre, avait une odeur particulière selon le papier où il était imprimé, odeur fine, secrète, dans chaque cas, mais si singulière que Jacques aurait pu distinguer les yeux fermés un livre de la collection Nelson des éditions courantes que publiait alors Fasquelle. Et chacune de ces odeurs, avant même que la lecture fût commencée, ravissait Jacques dans un autre univers plein de promesses [déjà] tenues qui commençait déjà d’obscurcir la pièce où il se tenait, de supprimer le quartier lui-même et ses bruits, la ville et le monde entier qui allait disparaître totalement aussitôt la lecture commencée avec une avidité folle, exaltée, qui finissait par jeter l’enfant dans une totale ivresse dont des ordres répétés n’arrivaient même pas à le tirer. »

(Le premier homme –
Albert Camus)

Les visiteurs à la grande bibliothèque de l’U.I.


Les visiteurs y viennent néanmoins en masse, en quête de réponses que seuls les bibliothécaires, pensent-ils, sont capables de donner aux questions qu’ils se posent, comme : « C’est ici, la blanchisserie ? » ou : « Comment est-ce que vous écrivez subrepticement ? » et régulièrement : « Est-ce que vous avez un livre que je me rappelle avoir lu dans le temps ? Il avait une couverture rouge, et en fin de compte ils étaient jumeaux. »

(La grande bibliothèque de l’U.I. –
Les Annales du Disque-monde, 30: Terry Pratchett)