[BD] Locke & Key, 5: Rouages (Joe Hill & Gabriel Rodriguez)

Comme vous avez sans doute pu le remarquer, j’aime bien participer aux opérations Masse critique de Babelio. C’est toujours cool de pouvoir découvrir des bouquins récents comme ça.

Alors j’essaye toujours de bien choisir et cibler mes demandes, mais parfois il y a tellement de  tentations et de trucs à l’air alléchant… comme là, où j’ai longuement hésité sur Locke & Key en voyant que c’était le tome 5 – ce qui embêtant quand on n’a jamais lu les précédents.
Mais l’esthétisme des couvertures m’attirait, j’étais curieuse de jeter un oeil à ce que fait le fils de Stephen King, et puis j’en avais tellement entendu de bien par Acr0 et d’autres…
Je me suis dit que, sûrement, ça pouvait se lire indépendemment, hin, voyons?
Eh ben non. Mais alors absolument pas.

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A Lovecraft, les enfants Locke n’ont jamais été aussi près des ténèbres. Tyler et Kinsey n’imaginent pas un seul instant que Lucas « Dodge » Caravaggio est revenu d’entre les morts pour s’emparer du corps de leur petit frère. Grâce à la clé Oméga, Dodge sera bientôt en mesure d’ouvrir la Porte Noire et de libérer les démons aux pouvoirs hypnotiques qui se tapissent derrière.
Depuis des siècles, le destin semble s’acharner sur la famille Locke. Mais Tyler et Kinsey détiennent eux aussi une arme redoutable: la clé du Temps.
Sauront-ils contrer leur Nemesis et renverser le cours de l’Histoire ?

*

Alors déjà, sorti de la couverture, je n’ai que moyennement accroché au graphisme, voire pas du tout. J’ai du mal à poser des mots dessus, je crois que je l’ai trouvé trop cru, les traits des personnages trop nets… trop « comics », en fait. Hum.

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Cela dit, les ouvertures de chapitres sont très belles, et il y a des passages où je n’ai pas eu cette impression, mais…

Indéniablement, je perd beaucoup à avoir pris ce tome en chemin alors qu’il est plutôt là pour répondre aux mystères égrenés auparavant – mais je n’ai pas éprouvé la moindre empathie pour cette bande d’ados, certes dotés d’une certaine accointance avec le surnaturel, mais surtout des étudiants plutôt banaux, avec leurs peines de coeur et leurs imbroglios qui m’ont agacée et m’ont plutôt fait penser à un mauvais soap bien amerloque.

Je crois que c’est surtout ça qui m’a gâché la lecture, accentué par le graphisme des personnages.

Et pourtant, j’ai aussi trouvé du bon dans cette lecture !
Surtout les passages dans le passé et/ou en plein surnaturel, et ces clés chacune doté d’un pouvoir particulier, avec mention spéciale pour la clé de tête qui permet d’ouvrir cette dernière pour en extraire pensées, sentiments et souvenirs comme d’une boîte…

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D’autres trucs très jolis :

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Et il y a aussi quand même quelque chose de King dans les expressions de la folie pure, sadique et maléfique…

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Au final, je ne suis pas convaincue, mais je sens bien que ne pas commencer par le début y a été pour beaucoup, ce n’était vraiment pas une idée judicieuse
(j’le f’rai pu, promis!)


*
Je remercie malgré tout les éditions Milady Graphics et le site Babelio qui m’ont offert ce livre dans le cadre d’une opération Masse Critique

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[Dr Who Book] L’horloge nucléaire (Oli Smith)

Je redoutais un peu les romans Dr Who en version française, mais celui-ci est traduit par Pierre Pevel alors ça m’a donné envie d’essayer quand même… (et puis des Dr Who books récents en France, l’initiative mérite d’être saluée, même si c’est de Milady)

Eh bien c’est une bonne surprise, en tous cas pour celui-là: les termes en français ne m’ont pas gênée pour deux sous, et comme pour les romans anglais, ce n’est pas transcendant et ne remplacera jamais un vrai épisode vidéo de la série – tout en voulant s’en rapprocher au plus près -, mais ça reste fort sympa, et ce titre en particulier est vraiment bien et agréable à lire

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Colorado, 1981. Perdu dans le désert, Appletown est un petit village où il fait bon vivre. Mais l’entrée en scène de deux étrangers va tout chambouler. Le premier est un savant fou, dont les mises en garde sont abrégées par sa mort soudaine. Le second est le Docteur. La mort tombe du ciel et le TARDIS s’en trouve endommagé. Pris au piège, le Docteur se rend compte que le temps s’écoule pour lui à l’envers, tandis qu’Amy et Rory sont menacés dans un futur qui s’éloigne de plus en plus au fil des secondes. Le Seigneur du Temps doit percer les secrets d’Appletown avant qu’il soit trop tard…


Et je n’y avais d’abord pas fait attention, mais sur la couverture, y’a quand même une femme avec un circuit imprimé à la place du visage qui brandit un rouleau à pâtisserie. Just saying.

On y retrouve donc (avec grand plaisir) le Doctor version Eleven, avec Amy et Rory, et un petit parfum de Far West mâtiné de cyber, pour très vite se retrouver dans une situation impossible et désespérée (pour ne pas dire dans un merdier innomable jusqu’au-dessus de la tête).

Ce qui va demander au Doctor et au TARDIS une sacrée dose de leur réactivité, d’idée de génie à-la-con, de traficotage avec le Temps et l’Univers, et de joyeuse improvisation.

C’est vraiment fidèle et bien rendu: le Doctor court partout, parle tout seul, s’en veut, s’interrompt pour des futilités, gesticule, fait de la bicyclette en plein désert… Amy et Rory passent leur temps à sauver leurs vies ; et l’histoire qui a amené le TARDIS ici implique un savant génial et dingue, un officier désabusé, la guerre froide – et des bataillons d’IA programmées pour l’espionnage, l’infiltration et l’élimination, robots remarquables mais tueurs imprévisibles.

Les petites introspections sont intéressantes, tous les personnages sont attachants à leur manière, et le micmac des temps alternatifs m’a beaucoup plu.

Et puis c’est bourré d’humour. Tout plein. Et de dinguerie.

Du bon Dr Who, en somme, pour une petite lecture qui se fait très vite, en petit interlude sans prétention entre deux morceaux plus gros, tout simplement un bon moment

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* Le coin des citations *
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« Albert attendit quelques secondes avant de serrer les poings et de recommencer à se déhancher en rythme avec la musique. Il chanta :
– Going keep on keepin’ on, if I don’t, she’ll do me wrong !
– Au fait, professeur. J’ai oublié de vous dire…
Sam ayant passé la tête entre les battants de la porte entrebâillée, Albert se mit en quête de son stylo avec une rare énergie et fit tomber ses papiers de recherche par la même occasion.
– Vous ne le savez peut-être pas si vous êtes resté enfermé ici toute la journée. (Le concierge marqua un temps.) Mais la guerre est finie.
Il fallut une seconde à Albert pour se ressaisir.
– Ah, vraiment? Ouah. (Il rajusta sa cravate.) Et qui a gagné? »

*

« Ils trouvèrent le Docteur à genoux dans le jardin d’un particulier, en train d’examiner la pelouse. Derrière un buisson, ils le regardèrent cueillir des brins d’herbe, les inspecter et les jeter par-dessus son épaule, puis se baisser pour plonger son nez dans la pelouse et respirer profondément. Lorsqu’il ouvrit la bouche dans l’intention évidente de brouter, Amy décida qu’il était temps d’intervenir et de sauver ce qui restait de dignité au Docteur. Elle fit claquer le portillon et le rejoignit.
– Le Colorado, donc, dit-elle.
– Vi.
Le Docteur s’accroupit sur ses talons et se gratta la tête.
– En 1981, ajouta Amy.
– Vi.
– Sympa. Et qu’est-ce qui s’est passé ici? »

*

« Le regard rivé au bleu profond du ciel, il se demanda combien de temps il était resté inconscient et si cela avait été assez pour bronzer un peu.
Puis la mémoire lui revint subitement.
Le Docteur se redressa d’un coup. Il leva une main à la hauteur de son visage et grimaça en y découvrant un coup de soleil. Si longtemps que ça? »

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Neuromancien (William Gibson)

A l’occasion de sa venue initialement prévue aux Utos 2013, j’ai voulu en profiter pour m’intéresser à William Gibson, le père du cyberpunk.

Eh ben, j’ai envie de dire… non.

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Jusqu’à aujourd’hui, Case était le meilleur hacker à croiser sur les autoroutes de l’information. Le cerveau directement relié à la matrice, il savait comme personne se frayer un chemin parmi les labyrinthes du cyberspace et pirater des données confidentielles pour le compte de ses clients richissimes.
Mais il a commis l’erreur de vouloir doubler un de ses employeurs qui, en guise de représailles, l’a amputé de son système nerveux, le privant ainsi de son accès à la matrice. De retour dans la prison de chair de son corps, Case tente de s’échapper à nouveau par le biais des drogues, jusqu’à ce qu’une obscure conspiration lui offre une seconde chance… mais à quel prix?

Eh ben pfouh, je l’ai trouvé très indigeste.
Le concept est central mais plutôt abstrait, l’intrigue traîne en longueur et les personnages n’ont rien d’attachant (malgré la maigre tentative d’ancre affective avec Linda Lee) ; c’est plat, confus, répétitif, et finalement assez creux…

Et je ne sais pas si la traduction y est pour grand chose, notamment pour le parler vulgaire et l’argot (mais elle a peut-être été révisée depuis, c’est la première édition française que j’ai emprunté), mais j’ai plutôt l’impression que c’est le style qui péche dès la base…

Je l’ai quand même fini, parce que je suis persévérante et que dans le dernier quart j’ai cru que ça démarrait enfin pour de bon, mais c’est vite retombé.

Alors j’ai peut-être raté quelque chose, et je crois que je peux concevoir la révolution science-fictionnelle que ça a été pour l’époque, mais je m’attendais à mieux et je suis un peu déçue.

Je retenterai peut-être avec un titre plus récent, et j’attend avec curiosité de lire sa nouvelle dans l’antho des utopiales, mais pour le classique j’en resterai là

* * *

« La Villa Lumierrante ne connaît aucun ciel, préenregistré ou autre.
Au noyau de silicone de la Villa se trouve une pièce exigüe, unique salle rectiligne de tout le complexe. C’est ici, sur un banal piédestal de verr, que repose un buste décoré, en émail cloisonné de platine, incrusté de perles et de lapis-lazuli. Les billes éclatantes de ses yeux ont été taillées dans le rubis sythétique des hublots du vaisseau qui a fait monter le premier Tessier en haut du puits avant de redescendre chercher le premier Ashpool…
La tête se tut.
– Eh bien? demanda Case, s’attendant presque à voir l’objet lui répondre.
– C’est tout ce qu’elle a écrit, dit le Finnois. Elle ne l’a jamais achevé. Ce n’était qu’une gosse, à l’époque. Cet objet est un terminal de cérémonie, en quelque sorte. Mais j’ai besoin que Molly se trouve ici, avec le mot juste, au bon moment. C’est la question-piège. Tu peux t’enfoncer tant que tu veux avec ton Trait-plat et ce virus chinois, cette chose n’en a rien à secouer tant qu’elle n’aura pas entendu le mot magique…
(…)
– Que se passe-t-il, alors?

– Je n’existe plus, après ça. Je cesse.
– Personnellement je n’y vois pas d’inconvénient, dit Case.
– Bien sûr. Mais fais gaffe à tes miches, Case. Mon…, euh, mon autre lobe est sur nous, apparemment. Un buisson ardent peut en cacher un autre. Et Armitage s’est mis en branle.

– Ce qui veut dire?
Mais la porte cloisonnée se repliait déjà selon une douzaine d’angles impossibles, culbutant dans le cyberspace comme une grue en origami. »

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EDIT 13/01/14: J’avais complètement oublié, mais en fait cette lecture constitue ma deuxième participation au Challenge des Chefs-d’Oeuvre de la SFFF chez Snow ! schesh

Le visage de la bête (Romain Billot)

Voilà une nouvelle qui m’est revenue en tête pendant que je chroniquais L’antho noire pour nuits blanches, sûrement parce que je l’avais lue à peu près au même moment (sur le blog de Romain Billot) et que cette lecture en était une bonne continuité dans le thème..

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Et elle m’a marquée.

C’est l’histoire d’un « drame passionnel » comme dans les faits divers… avec une part de surnaturel en plus.

« La neige tombait si abondamment qu’Alice ne distinguait presque plus la route. Les essuie-glaces balayaient en grinçant les flocons qui s’abattaient sur le pare-brise. Il faisait nuit. La lande disparaissait sous l’épais manteau blanc. »

C’est la fuite d’une femme battue, revenue de ses illusions, jusqu’à enfin se rendre à l’évidence et tenter de réagir – jusqu’au point de non-retour, et la dernière décision possible: se sauver tant qu’elle le peut encore.

Mais les petites routes de montagne en hiver ne sont pas sûres, surtout quand on a les nerfs en pelote… Et le maigre plan de rejoindre un semblant de civilisation et le début d’une nouvelle vie, déjà incertain en songeant à l’opiniâtreté de son tortionnaire, se retrouve réduit à la simple survie, livrée à elle-même au beau milieu de la campagne désertique et enneigée, hantée par ses traumatismes enfouis et ses peurs ancestrales (sans parler de l’état de choc).

L’égarement est physique et mental, oscillant entre terreur incontrôlée et les tentatives de se reprendre, de s’accrocher aux minuscules lueurs d’espoir de salut…

« La fugitive sentit la peur se frayer un passage à grands coups de griffes dans son esprit. Elle était victime d’une hallucination. Il n’y avait rien. « Je déraille à cause du froid, de l’épuisement… » se rassura-t-elle.
Tout cela faisait resurgir de vieilles terreurs enfouies en elle. Il fallait  se ressaisir si elle voulait s’en sortir. »

Elle affronte ses démons, dont le pire est la dure réalité de sa Némésis déjà lancé sur ses traces, la traquant comme un prédateur en chasse.

Au royaume de la sauvagerie, c’est toujours l’instinct qui finit par parler, quitte à basculer dans la folie la plus dérangeante.

« A l’instant où il fut suffisamment près, il sursauta en découvrant la figure sanglante et blafarde de sa femme, ses lèvres presque bleues, ses grands yeux noirs brûlants d’un feu qu’il ne lui connaissait pas. »

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C’est vraiment bien ficelé, et ça se relit volontiers pour mieux comprendre les implications de la chute. Et c’est très bien écrit, malgré une petite poignée de coquilles qu’on oublie vite.

Ce texte mérite bel et bien le Prix Merlin 2012 (quoi qu’on puisse penser de ce prix, moi la première), et sa publication dans deux fanzines et anthologies.

* * *

Et c’est à la fois ma deuxième participation au challenge JLNN de chez Lune, et ma participation poltergeist au Challenge Halloween 2013 de Lou & Hilde !

   

Antho-Noire …pour Nuits Blanches (collectif)

 J’avais commencé à m’intéresser à cette anthologie juste parce que ma coupine Sol² avait tenté l’Appel à Textes.
Et puis, j’ai aimé le concept du titre, et l’illustration de couverture… Au final j’étais vraiment très curieuse de voir ça de plus près

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…du fantastique au polar …du steampunk à l’humour noir
Quinze nouvelles qui vous laisseront toutes un étrange goût de sang dans la bouche !
Pour cela retrouvez tous les quatorze auteurs de ces histoires et venez frissonner avec eux jusqu’au bout de la nuit !

Le jeu de mot sur l’entonnoir est bien sûr le fil conducteur, servi à toutes les sauces, jusqu’aux photos retouchées des auteurs dans leur présentation avant leur texte
J’ai par contre plus de mal avec le smiley imprimé dans chacune ces présentations, mais ce n’est qu’un détail.

Dans l’ensemble, c’est surtout une anthologie amateur partie d’une idée un peu folle, et en tant que telle c’est vraiment pas mal !

Comme d’habitude, je reprend chaque texte en quelques mots…

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** Le gant noir (Sylvie Arnoux)
J’aime bien celle-là, la chute est bonne, bien amenée, et ça ajoute un autre vision sur le texte ^^

« Un râle lui parvient à travers la porte. Elle reconnaît son prénom: ‘Juuuuuuuuuuuuuuuulieeee !’ Mon Dieu ! Ce pervers la traque donc depuis des jours ; il l’a repérée comme on repère une proie. Il sait tout d’elle puisqu’il connaît son prénom, son adresse, et même son lieu de travail. Car elle en est sûre maintenant, il l’a suivie depuis qu’elle a quitté le bureau. »

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**Histoire de l’entonnoir (Elodie Baillot aka Péléane)
Celle-ci tient en deux pages, et elle est toute mignonne ! C’est inattendu et une bonne idée.

« Je suis un entonnoir et je viens juste de sortir de l’usine pour être vendu en magasin. Dans les rayons, nous sommes plusieurs et nous nous demandons à quoi on peut bien servir. »

 
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**Ordinem Niger Caprarum (Rémy Catalan)
Ouch, celle-là, elle est dure. Très sombre, extrêmement cynique et désabusée… Et c’est assez percutant de réalisme.

« Chaque cellule de l’Ordre est une entité unique, close, égocentrée sur elle seule et versée dans un occultisme provincial dévoué à la fin des temps. Et si toutes ces cellules embrassent la même cause, chacune dévoie à sa manière l’idéologie originelle ; c’est ainsi que dans la consanguinité métaphysique sont nées les névroses mortifères les plus démoniaques, grandes consommatrices de vierges dont il est le pourvoyeur. »

 
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**Les vieilles (Sophie Dabat)
Ah! Une auteure que j’ai déjà vue (brièvement) en festis/salons ^^
Cette nouvelle est originale aussi, ambiance polar franchouillard en plein Marseille, saupoudrée d’humour… Petit bémol: j’ai trouvé le ton parfois un peu forcé, et la chute un peu faiblarde. Mais ça reste un texte bien sympa!

« Chaque fois qu’une sortait de la salle, elle prévenait la suivante, ‘pour vous éviter d’avoir à monter les escaliers, par cette chaleur’ et les deux inspecteurs n’avaient eu que le temps d’aller boire un verre d’eau en catastrophe entre chaque déposition. Ils en seraient presque venus à admirer les vieillardes pour leur endurance, s’ils ne les avaient pas déjà haïes de leur imposer ça. »

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**Le maître du temps (Delphine Dumouchel aka Kinder Phinette)
Londres victorienne, montre magique et rêves déments de coeur mécanique… Les ingrédients sont très bons. Hélàs, là aussi j’ai trouvé le ton un peu forcé, le style parfois trop didactique… Dommage, ça freine un bon potentiel.

« L’air est froid dans les rues de Londres, mais pas aussi glacial que le regard de Tempus. Le maître du temps, comme il aime se nommer, est debout dans l’obscurité d’une ruelle crasseuse. Il contemple sa nouvelle oeuvre, sa jeune victime semble désarticulée telle une poupée de chiffon. »

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**L’héritier de Lucifer (Anne Feugnet)
J’aime beaucoup celle-ci, du fantastique bien écrit, avec la bonne dose de réalisme et d’ambiance bien réussis.

« A le côtoyer quotidiennement, il m’arrive parfois de me demander si le mutisme de Maxence n’est pas volontaire. J’en ai parlé au docteur Calfan, c’est son psychiatre référant, un médecin d’une rare compétence, très à l’écoute de ses patients et des observations de l’équipe médicale. Je ne suis qu’une modeste infirmière, mais je n’étais pas peu fière quand il m’a dit penser la même chose, tout comme les médecins qui l’ont soumis à toute une batterie d’examens après le drame. »

 
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**Massacre au nylon (Barbara Fouquin)
Très bien aussi, celle-là! Comme dans « Histoire d’un entonnoir », on donne la parole et le point de vue d’un objet, ici c’est juste un peu plus long et donc ça va un peu plus loin ^^ Dans un bon style, aussi.

« Et moi, je me glissai telle une anguille sous la table rouge sang du bar. L’atmosphère enfumée de l’endroit me comblait, j’avais les fibres qui s’éveillaient, l’extase n’était pas loin. »

 
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**Le noir en ent’onnoir (petit entracte offert par Delphine Dumouchel)

Un joli calligramme pour marquer une pause dans le recueil ^^

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**Les confitures d’Angeline (Corinne Gatel-Chol)
Là aussi, un très bon texte, avec une atmosphère très présente.

« Soudain, quelqu’un sonna. Elle sursauta, prête à ronchonner, car, comme tous les artistes, elle n’aimait guère être dérangée en pleine création. Toutefois, étant foncièrement de nature délicieuse, aimable et plaisante, à tous petits pas feutrés tous petits pas calculés, elle se dirigea doucettement pressée, vers la porte qu’elle ouvrit. »

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**De l’intérieur (Kyoko)
Très sombre, un suspense et une atmosphère bien plantés ici aussi…

« La boîte contenait une splendide poupée. Son teint pâle, ses joues roses, ses boucles blondes, ses yeux bleus, sa tenue de dentelle rouge et blanche assortie au chapeau… Elle était la poupée que Célia avait toujours rêvé d’avoir. »

 

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**Le sang noir (Lanael Logan)
Un texte plutôt fantasy, très bien ficelé et tourné. Et ça fait plaisir de voir aussi ce genre parmi la grande diversité de cette antho ^^

« Ses yeux masqués par un étrange dispositif fait de métal et de verres bleutés intriguaient les clients, mais aucun n’était assez courageux pour lui en demander l’utilité. Ses longs cheveux blonds, nattés, retombaient sur son épaule gauche. Sa puissance le mettait à l’abri de beaucoup de problèmes, mais pouvait aussi en être la cause.
Il ne bougeait donc pas. Il attendait. »

 
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**La trame du temps (Menerahn)
J’ai particulièrement aimé celui-ci, un polar fantastique très réussi et bien foutu, avec des personnages géniaux ^^

« Quelque chose n’allait pas, pensa Tabatha en fixant l’écran. Elle n’avait pas pour habitude de se mêler des affaires judiciaires, mais une phrase de la journaliste avait retenu son attention. Comment avait-elle dit que les filles s’appelaient? »

 

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**Jamais seul (Solenne Pourbaix)
Honnêtement, et aussi objectivement que possible, je crois que c’est un des meilleurs textes de ma coupine.
Du fantastique légèrement détourné, on pense à la schizophrénie, à la manipulation, aux logiques psychopathiques et enfantines… Ca fait froid dans le dos avec le minimum d’éléments surnaturels, voire aucun selon la lecture qu’on en fait.

« Quand il s’affala sur son lit, en colère contre la terre entière, il entendit soudain quelque chose bouger. Il tourna la tête vers son placard et vit une ombre pleine de points lumineux qui le regardait.
– Tu es là?
Glissant dans les ombres de la chambre, la chose vint s’installer sous le lit. Nathan se laissa lui aussi glisser par terre et sourit. »


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**Bêtise (Béatrice Ruffié Lacas)
Un bon texte là aussi, psychologique et réaliste, en à peine quatre pages une progression évasive mais vers les deux derniers paragraphes percutants.
 
« Bien que le thermostat soit réglé sur vingt degrés, elle frissonnait. Elle sortit le plaid du coffre et s’enroula à l’intérieur. Elle se sentit tout de suite mieux et se dit qu’elle allait enfin pouvoir se reposer. La journée avait été longue et à cette heure tardive, d’ordinaire, elle dormait depuis bien longtemps. »

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**A jamais réunis (Jérémy Semet)
J’ai moins accroché à celle-ci, je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être une certaine froideur dans le thème qui m’a moins parlé…

« La centrifugeuse ronronnait faiblement et les tubes disposés en croix tournoyaient comme les pales d’une hélice en plein vol. Les appels s’étaient multipliés, mais Tom n’y avait pas répondu. Qu’aurait-il pu lui dire? »

 
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**BONUS : Les dernières corrections de Cali (Collectif)
Une nouvelle écrite à 14 mains, sur le principe du cadavre exquis, avec un nom de personnage imposé (d’après la gagnante d’un concours organisé spécialement à cette intention).
Evidemment, c’est très touffu – bien que ça garde une certaine cohérence pour un tel défi, mais il y a aussi une espèce de rythme saccadé, des décalages de styles, je ne sais pas trop exactement, toujours est-il que je n’arrive pas à apprécier le texte en lui-même.
Cela dit, si on garde en tête toutes les contraintes et les conditions de son écriture, c’est un sacré délire qui est assez marrant à lire, on imagine bien les pièges et patates chaudes que les auteurs se sont refilés les uns aux autres ^^

« Cali, les yeux écarquillés, tomba à la renverse. Après quelques minutes, la douce reprit ses esprits et s’aperçut qu’elle tenait entre ses mains le fameux livre qu’elle devait corriger.
L’arme, l’homme, la neige… plus rien! Elle ouvrit le livre, les écritures avaient disparu, juste une seule phrase restait et on pouvait lire:
‘Tu m’as lu, tu m’as tué, tu dois me retrouver…’ « 

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Dans tout ça, il y a donc pas mal de bonnes choses, malgré les quelques textes moins aimés, inévitables à chaque anthologie, et les quelques maladresses de style et fautes récalcitrantes ici et là, mais qui restent en proportions très correctes pour un projet amateur – qui à ce titre tient plutôt bien la route.

**
***
Or donc, il se trouve que j’en ai gagné un exemplaire supplémentaire lors d’un concours organisé par La Cabane à Mots, et je vais donc bientôt l’offrir à mon tour ici-même… stay tuned !
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…D’autant plus que c’est ma première chronique pour le challenge JLNN de chez Lune !

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CITRIQ

Extraits des archives du district (Kenneth Bernard)

J’ai obtenu ce livre lors de l’opération Masse Critique en septembre dernier sur Babelio. Parmi mes demandes, c’était un de mes choix complètement inconnus misant sur la découverte, parce qu’il me semblait avoir de quoi faire une bonne dystopie… Et c’est bien le cas ^^

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Dans un monde délabré et sans nom, un homme, dit « la Taupe », écrit son journal. Il mène une vie banale, organisée autour de quelques obsessions quotidiennes: acheter de quoi manger, attendre à la banque, aller à la poste, éviter un voisin brutal.
Ses déboires prêtent à rire… jusqu’à ce qu’on découvre que le district de sa ville est placé sous le contrôle d’une administration mystérieuse, qui surveille les habitants et tient des archives sur chacun d’eux.
Passé un certain âge, la population doit rejoindre des clubs d’enterrement. Des personnes disparaissent, d’autres sont sauvagement battues. Des groupes de résistants se réunissent dans la clandestinité.
La Taupe, seul, misérable et craintif, va tenter d’échapper à ce monde clos.

Ca commence plutôt gentiment, en effet, on pourrait même s’ennuyer si on n’a pas l’optique d’une analyse de société. Ca ressemble au bavardage anodin d’un vieux monsieur comme on en connaît tous, qui s’interroge sur la vie privée de ses compatriotes et râle contre le système de file unique en serpentin pour plusieurs guichets à la banque, ou contre le comportement des caissières.

Le style est riche mais prosaïque, s’attachant à décrire méticuleusement le quotidien du narrateur, le monde dans lequel il vit autant que ses constatations et interrogations minimes.

Très vite, pourtant, on est frappé par la violence et le surcontrôle qui émanent de cette société…
Et cela va s’accentuer particulièrement quand le narrateur aborde le sujet des clubs d’enterrement, obligatoires pour les personnes âgées (qui semblent être considérées comme telles dès la cinquantaine), un système extrêmement régulé qui révèle d’autant plus un totalitarisme pur et dur – à nos yeux de lecteur extérieur et averti, bien sûr.

Notre narrateur se questionne de plus en plus, à mesure que certains points le dérangent, et frôle d’autres rebelles clandestins qui réalisent comme lui que quelque chose n’est pas normal, quelque chose ne tourne pas rond dans cette façon de régenter les vies de chacun.

Peu à peu, il se rebelle très prudemment, puis repousse ses limites, jusqu’au point de non-retour: le danger existe bel et bien pour ce genre de personnes, contestataires – même si ce n’est qu’en catimini et en sourdine – et donc indésirables pour le système.

C’est bien écrit et bien pensé, j’ai été complètement immergée durant les quelques jours de ma lecture, je me suis attachée à ce Taupe qui s’accroche aux plus belles valeurs de l’humanité, et j’ai frémi face à ce système si pervers, qui maintient une façade proprette tant qu’on n’y gratte pas trop sous peine de révéler sa toute-puissance froide, aliénatrice et corrosive…

Bien souvent on ne peut s’empêcher de faire des parallèles avec notre propre société, et le trait n’est pas nécessairement beaucoup forcé. Et pour un livre qui a déjà vingt ans, ça n’a guère vieilli !

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* Le coin des citations *
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« Sans le moindre doute, il s’agit d’une société en miniature, mais une société malgré tout, avec l’essentiel de ses dynamiques, toutes assourdies qu’elles soient. Ce pourrait même être une représentation réaliste de notre monde: une sorte de pyramide renversée dont l’issue naturelle est une société, statique et silencieuse, d’un homme seul au fond d’un trou. »

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« Nous avions beaucoup de choses en commun, en particulier un amour pour tout ce qui était fantastique. Jiri aimait mes histoires quand il allait se coucher, et parfois il inventait ses propres histoires, que je trouvais vraiment bonnes. Nous avions découvert plusieurs séries de vieux recueils de contes de fées et nous y trouvions tous deux un plaisir immense.
[…]
Certaines rues, certains murs semblaient bel et bien nous parler, nous communiquer un peu de ce dont ils avaient été les témoins muets. A cet égard, les taches et les décolorations des murs étaient pour nous comme les cartes de nouveaux royaumes, et nous les examinions avec respect, avançant parfois une explication ou une description, en général assez sombre, car telle était notre inclination.
[…]
Et puis tout a changé (…) Quand je lui proposais ses contes de fées, il était évasif et embarrassé. Son esprit ne pouvait pas comprendre pourquoi je lui demandais de rester un enfant. En même temps il était en colère contre moi parce qu’un plaisir avait disparu de sa vie et que, d’une façon ou d’une autre, ça devait être de ma faute. »

*

« Tout comme j’ai lu l’histoire dans la pierre, je vois la beauté dans les décombres. Nous créons nos propres frontières, nos propres limites. Grossie, toute beauté est hideuse. Nos yeux sont comme des microscopes et des télescopes. Ils se posent où ils veulent, ou bien sont orientés, et envoient sa dose au cerveau.
J’aime les marges. »

*

« Ce n’est pas seulement que tout m’incite à croire à la magie ; j’y crois. Car la magie est l’un des langages du monde silencieux dans lequel j’ai emménagé. »

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Je remercie les éditions Attila et le site Babelio qui m’ont offert ce livre dans le cadre de l’opération Masse Critique

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CITRIQ

Le Trône de fer, intégrale 1 [A Game of Thrones] (G.R.R. Martin)

Bon, Le Trône de Fer, j’en entend parler depuis des lustres, et de plus en plus, et toujours en bien. Mon premier réflexe de réticence face au phénomène de masse est depuis longtemps passé, ma curiosité prenant le dessus et étant alléchée par tout ce que j’en entend dire. La série tv m’intrigue aussi.

J’ai donc fini par en attaquer la lecture. Et maintenant que j’ai l’expérience du charcutage éditorial français (suite à mes lectures de Robin Hobb), on ne m’y reprendra pas deux fois: j’ai choisi dès le départ de lire et chroniquer dans l’ordre et le découpage de la V.O. (à défaut de lire la V.O. directement, par manque de temps), selon les 5 tomes initialement conçus par l’auteur plutôt que le grand n’importe nawak des 15 morceaux repris en 5 « intégrales » qui ne font que restituer le découpage original qui n’aurait jamais dû être explosé de la sorte. Mais bon, passons ^^

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Après avoir tué le monarque dément Aerys II Targaryen, Robert Baratheon est devenu le nouveau souverain du royaume des Sept Couronnes. Tandis qu’en son domaine de Winterfell, son fidèle ami le Duc Eddard Stark rend paisiblement la justice. Mais un jour, le roi Robert lui rend visite, porteur de sombres nouvelles : le trône est en péril. Stark, qui s’est toujours tenu éloigné des affaires du pouvoir, doit alors abandonner les terres du Nord pour rejoindre la cour et ses intrigues. L’heure est grave, d’autant qu’au-delà du Mur qui protège le royaume depuis des siècles, d’étranges créatures rôdent.
Mais comment protéger le roi Robert Baratheon des complots alors que celui-ci, imprévisible, n’aspire qu’à braver le danger ? Comment imposer la paix à des barons qui ne rêvent que de batailles et de pouvoir, et de plus, comment résister a cet engrenage infernal alors qu’au-delà des mers, une armée s’assemble pour fondre sur le royaume ?

Le chaos et la guerre semblent inévitables…

De tout ce qu’on m’avait dit, j’avais aussi retenu quand même deux a-priori négatifs: la traduction des premiers tomes qui paraît-il pouvait laisser à désirer, et la complexe multitude de personnages à rattacher à leurs familles et clans, ainsi que leurs alliances et tensions, et bien sûr leurs intérêts et devoirs personnels.

Comme je n’ai pas lu la V.O., je ne peux pas juger de la fidélité de la traduction, mais elle ne m’a pas fait tiquer. Certaines tournures (pseudo-)archaïques sont effectivement spéciales, mais ça ne m’a pas dérangé, bien au contraire!

Et je n’ai eu aucun mal à m’y retrouver dans les personnages, certes nombreux et avec des liens de parenté et d’arrangement et des intérêts multiples, et souvent désignés tantôt par des diminutifs, tantôt par leur nom plus ou moins complet ou des paraphrases, mais tous bien marqués de leur identité propre qui aide à les repérer.

Pour le reste, ma foi, c’est assez plaisant, ça tient plutôt bien en haleine… L’univers de dark med, si j’ose tenter une étiquette, est bien planté, les intrigues aussi avec toutes les implications imbriquées, les revirements et les tactiques dans le jeu des trônes et des vies, et les personnages sont tous très intéressants et bien creusés.

J’ai une nette préférence pour Tyrion, le nain retors et sarcastique, et Arya, la garçon manqué qui s’échappe des convenances à la moindre occasion.
J’aime beaucoup Luwin, la figure de vieux-barbu-sage-espiègle que j’affectionne à peu près partout où il y en a un représentant
J’aime beaucoup aussi Daenerys, la princesse déchue que son frère fou martyrise, la khaleesi aux oeufs de dragon. Elle me touche particulièrement, et je la sens très prometteuse.

Par moments j’aime bien Jon Snow et sa lucidité de marginal par son staut d’enfant bâtard, mais il tombe un peu trop dans le mélo à mon goût… Tout comme Ned Stark, toujours pris entre deux feux.

Les tournois de joute m’ont rappelé ma lecture d’Ivanhoé quand j’étais ado biggrin
Mais j’ai plus aimé les batailles arf
En général je m’ennuie vite des manigances et autres jeux d’influence et de pouvoir, mais ici c’est si bien foutu et omniprésent que je me suis laissée embarquer sans aucune réticence. smi

Je suis très intriguée par la Garde de Nuit, les Autres, et cette ancienne religion avec les arbres-dieux…

Et, bien sûr, je suis curieuse de voir comment tout ce petit monde va évoluer, pour s’en sortir ou plonger, conquérir ou prendre sa revanche, etc etc…

En un mot: j’ai hâte de lire la suite
(et de passer à la série après).

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* Le coin des citations *
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« Je te jure, il est mille fois plus dur de régner que de conquérir un trône.
Je ne sache rien de si ennuyeux que de faire des lois, hormis compter des sous. Et le peuple… Avec lui, c’est sans fin. Assis sur ce maudit siège de fer, il me faut écouter geindre jusqu’à en avoir la cervelle gourde et le cul à vif. Et tous demandent quelque chose, argent, terre, justice. Des menteurs fieffés… Et les gentes dames, les nobles sires de ma cour ne valent pas mieux. Je suis entouré d’imbéciles et de flagorneurs. De quoi devenir fou, Ned. La moitié d’entre eux n’osent pas me dire la vérité, les autres sont incapables de la trouver. Il m’arrive, certaines nuits, de déplorer notre victoire du Trident. Bon non, pas vraiment, mais… »
*

« [Mestre Luwin] C’était un petit homme gris aux yeux gris, vifs et pénétrants. L’âge avait passablement clairsemé ses mèches grises. Sa robe de laine grise à parements de fourrure blanche l’avouait assez de la maisonnée. De ses longues manches flottantes munies de poches intérieures où il ne cessait de fourrer des objets, le vieil homme extrayait avec la même prodigalité tantôt des livres, tantôt des messages ou bien des tas de trucs bizarres ou encore des jouets pour les enfants, tant de choses enfin que Catelyn s’émerveillait toujours qu’il pût encore lever, si peu que ce fût, les bras. »
*

« – Que le gosse survive, il sera infirme. Pire qu’infirme. Un repoussoir. Parle-moi plutôt d’une bonne mort proprette.
Tyrion ne daigna répondre que d’un haussement d’épaules qui souligna sa difformité.
– En matière de repoussoirs, tu me permettras d’avoir un autre avis. La mort a quelque chose d’effroyablement définitif. La vie ouvre, elle, sur d’innombrables virtualités. »
*

« Tous les corridors mènent quelque part. Toute entrée implique l’existence d’une sortie. La peur est plus tranchante qu’aucune épée. »
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« Les rues de Port-Réal étaient sombres et désertes. La pluie les avaiet vidées. Chaude comme du sang, opiniâtre comme de vieux remords, elle battait la tête de Ned et gouttait à grosses gouttes sur son visage. »
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CITRIQ

Un bonheur insoutenable (Ira Levin)

Voilà une référence en SF que je n’ai pas hésité à lire quand j’en ai eu l’occasion:

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Dans le futur, les nations ont aboli les guerres et la misère. Mais à quel prix? Gouvernés par un ordinateur géant, les hommes sont – à l’aide d’un traitement hormonal mensuel adéquat – uniformisés, privés de toute pensée originale. Dans un univers où il n’existe que quatre prénoms différents pour chaque sexe, le jeune Li RM35M4419 va hériter de son grand-père d’un étrange cadeau : un surnom, Copeau. Ce sera le début pour lui d’une odyssée qui va l’amener d’abord à s’accepter en tant qu’individu, puis à la révolte. Il n’est heureusement pas seul, d’autres ont décidé de se rebeller. Mais seront-ils assez forts pour lutter contre Uni, le super-cerveau informatique de cette humanité déshumanisée ?

Ce livre est flippant… Une société entièrement uniformisée, contrôlée, maîtrisée, où tout est lissé, et l’individualité comme les sentiments forts sont soigneusement étouffés par un « traitement » que chacun doit prendre régulièrement et systématiquement. 

Tout est réglé comme du papier à musique – ou plutôt du code informatique, puisque c’est plutôt ça: Uni sait tout, UniOrd fait tout.
Inutile de s’inquiéter, inutile de se poser des questions, inutile de réfléchir plus que de raison.

La manipulation est parfaite, le moindre écart est aussitôt repéré, alerté et corrigé par la délation et l’auto-dénonciation sous couvert de confession… Le système est implacable.

Les quelques rares qui en viennent à penser et ressentir par eux-mêmes doivent déployer des trésors de vigilance et d’astuce pour garder leur lucidité et sortir du système.

Cette poignée de rebelles va tenter le tout pour le tout et en baver sacrément, dans un périple inégal contre la toute-puissance d’Uni… Et tout ça pour se heurter à une amère désillusion.

Malgré tout, un certain projet finit par aboutir, mais avec un goût bien différent…

En fait, ce bouquin est désespéré, c’est très dur. Mais c’est aussi une vraie réflexion sur le libre arbitre, la manipulation de masse, l’extrêmisme des dictatures, des religions, de la société… et tant d’autres choses!

A mon sens, c’est vraiment un livre qu’il est bon d’avoir lu une fois dans sa vie.

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* Le coin des citations *
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« – Ecoute-moi, Li RM 35M26J449988WXYZ, lui dit Papa Jan. Ecoute-moi bien, car je vais te dire une chose fantastique, une chose incroyable. De mon temps – tu m’écoutes? – il y avait plus de vingt noms différents rien que pour les garçons! L’aurais-tu cru? Par l’Amour de la Famille, c’est la vérité. Il y avait Jan et Jean, Amu et Lev, Higa, Mike et Tonio! Et du temps de mon père, il y en avait encore davantage, peut-être quarante ou même cinquante! Tu ne trouves pas ça grotesque? Tant de noms, alors que les membres se ressemblent tous et sont parfaitement interchangeables? As-tu déjà entendu chose plus stupide?

Copeau marmonna un vague assentiment, sentant que Papa Jan voulait dire juste le contraire, et qu’en fait ce n’était ni stupide ni ridicule d’avoir quarante ou cinquante noms rien que pour les garçons. »
*

« Dans un coin, il y avait une porte munie d’un lecteur, mais Papa Jan saisit la main de Copeau, le forçant à rabaisser le bras.
– Mais le lecteur… dit Copeau.
– Non, dit Papa Jan.
– Nous n’allons pas…
– Si, dit Papa Jan.
Copeau regarda fixement Papa Jan, et Papa Jan le fit passer à côté du lecteur, ouvrit la porte, le poussa à l’intérieur puis vint le rejoindre, tirant sur la porte pour la refermer rapidement malgré la lenteur de la fermeture automatique.
Copeau le regarda en frissonnant.
– Tout va bien, dit Papa Jan sèchement. (Puis, plus du tout sèchement, il répéta en prenant la tête de Copeau entre ses deux mains: ) Tout va bien. Il ne t’arrivera rien. Je l’ai déjà fait très souvent.
– Nous n’avons pas demandé, dit Copeau, encore tremblant.
– Tout va bien, répéta une fois de plus Papa Jan. Ecoute. A qui appartient UniOrd?
– Appartient?
– Oui. A qui appartient l’ordinateur?
– A… A toute la Famille.
– Et tu es un membre de la Famille, exact?
– Oui…
– En partie, il est donc à toi, n’est-ce pas? Il t’appartient, et non le contraire. Tu ne lui appartiens pas.
– Peut-être, mais nous devons demander avant de faire quelque chose!
– Aie confiance en moi, Copeau, je t’en prie. Nous n’allons rien prendre, nous n’allons même rien toucher. Nous allons tout simplement regarder, rien d’autre. C’est pour cela que je suis venu aujourd’hui. Pour te montrer le vrai UniOrd. Tu m’as dit que tu voulais le voir, n’est-ce pas? »
*

« Crois-nous. Nous ne sommes pas malades, nous sommes sains. C’est le monde qui est malade – malade de chimie et d’efficacité, d’humilité et de bonne volonté. »
*

« Flocon de Neige regarda Copeau d’un air sinistre.
– Pourquoi a-t-il fallu que tu nous le dises?
Roi répondit pour lui:
– Afin que nous connaissions une heureuse tristesse. Ou était-ce un bonheur triste, Copeau? »
*

« Et que ferions-nous du monde, lorsque plus rien ne serait contrôlé – lorsque les usines se seraient arrêtées, lorsque les voitures se seraient écrasées et que les carillons auraient cessé de sonner – faudrait-il que nous devenions pré-U au point de dire une prière pour lui? »
*

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CITRIQ

Sylvo Sylvain, détective privé, 1: Rue Farfadet (Raphaël Albert)

Aux Imaginales 2011, je m’étais offert ce bouquin dont j’avais entendu beaucoup de bien et qui m’alléchait grandement:

ruefarfadet    

Panam, dans les années 1880 : les humains ont repris depuis longtemps la main sur les Peuples Anciens. Sylvo Sylvain a posé son havresac dans la rue Farfadet, gouailleuse à souhait. Chapeau melon vissé sur le crâne, clope au bec, en compagnie de son fidèle ami Pixel, il exerce la profession exaltante de détective privé et les affaires sont nombreuses ! Des adultères à photographier, des maris jaloux, des femmes trompées, etc. Ni très rémunérateur, ni très glorieux que tout ceci. Alors, Sylvo fréquente assidûment les bars, les cafés et les lieux de plaisir en tout genre où son charme envoûte ces dames…

Jusqu’au jour où, lors d’une banale enquête de routine, il se trouve mêlé à une machination dépassant l’entendement. Le voilà, bien malgré lui, chargé de l’affaire par l’un des trois puissants ducs de Panam. Saura-t-il tirer son épingle de ce jeu compliqué et dangereux ?


Je l’ai finalement lu il y a qelques mois.
Eh ben, c’est du bon polar fantasy comme je les aime.

Dans un univers bien construit qui transpose Paris à un Panam fantastique, où elfes et nains côtoient les humains dans un melting-pot plutôt malheureux.

*
« Etranglé entre deux mondes hostiles, semi-renégat indésirable parmi les siens, nain honni parmi les autres, il n’était nulle part le bienvenu. Au jeu de la patate chaude, il tenait le rôle de la patate. »
*

Les jours et les heures s’y nomment différemment: maigredi, l’heure du Second Vin… ça donne une vraie patte fantasy, et puis bien sûr on retrouve certains échos altérés de notre Paris, tel ce quartier Mygale que j’ai mis quelques temps à reconnaître comme Pigalle… C’est vraiment sympa 

Et puis il y a quelques traits d’humour succulents et tout un tas de petites références glissées ici et là qui m’ont collé de grands sourires au fil de l’intrigue, l’air de rien, et rien que pour ça je suis fan

*

 « Au comptoir, un début de bagarre libéra opportunément un tabouret dont je m’emparai. Je me sentais bien seul. A ma gauche, un vieux loup de mer fumait sa pipie en vantant les mérites de épinards à une bande de marins d’eau douce, à ma droite, un jeune homme enterrait bruyamment sa vie de garçon avec une demi-douzaine d’amis. »

*

 « Pour cela, il me fallait mettre la main sur ce garnement de Broons. Avec son aide, je me faisais fort de déjouer n’importe quelle filature. Par chance, je l’aperçus devant l’épicerie de Grüdi. Il discutait avec une amie à lui, une petite brune au visage lunaire, excentrique, connue de tout le quartier pour ses idées farfelues. Elle portait un nom marrant, Cheval ou quelque chose comme ça. »

 *

On y rencontre même un journaliste nommé Jacques Londres

Et le style général est bon, fluide et vivant, cool et agréable à lire…
L’intrigue recoupe bien les ficelles du genre et je l’ai trouvée bien ficelée.

Avec ça, j’aime beaucoup le personnage de Sylvo, détective elfe atypique, classy et désabusé, un brin glandeur – tout ce qui fait un bon détective sympatique, quoi – et son co-équipier l’espiègle pillywiggin Pixel.

Et les personnages ont de vraies histoires, de riches backgrounds dont on découvre quelques pans savamment distillés pour mieux les savourer.

J’aime bien aussi les parallèles avec notre propre société, et la critique par ce biais de certains de ses aspects les plus moches. Ca ajoute encore au personnage de Sylvo et à l’étoffe du décor.

Tout comme les coupures de presse à l’ancienne qui prennent parfois le relai de la narration  

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Bref: je me souvenais que j’avais bien aimé, et maintenant que je l’ai presque entièrement relu alors que j’étais juste partie à le refeuilleter pour cette chronique, je peux confirmer que c’est un énorme coup de coeur!

Et pour une fois, j’approuve assez le commentaire d’accroche qui chapeaute la 4° de couverture:

« Peuplé de références, de personnages truculents, d’humour et d’humeur, Rue Farfadet est un roman que le lecteur gardera longtemps en mémoire. »

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* Le coin des (longues) citations *
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« Autour de moi, c’était l’hystérie. La foule massée autour du café s’était débandée comme un seul homme à la vue du monstre, mais à présent qu’il avait fui, les gens affluaient de nouveau. Des cris fusaient de toutes parts, on appelait la garde, les blessés gémissaient de plus belle. Chacun y allait de son commentaire, on réclamait la tête du troll, sa capture, son exécution publique! Les plus inconscients appelaient à le poursuivre: étripons-le! sus à la bête! et autre joyeusetés de cet acabit. Non, décidément, les trolls n’étaient plus ce qu’ils avaient été, tout juste des bêtes nuisibles, un conte effrayant, un genre de croquemitaine. Etais-je le seul à me souvenir qu’un seul d’entre eux, même moribond, était plus puissant que mille crétins? »
*

« Je ne sais comment t’expliquer ce qui nous sépare. Elfes et humains ne vivent pas dans le même univers, ma belle, c’est tout. Pour les elfes, les humains sont… insensés. C’est le mot: insensés. Pour nous, vous êtes une race de fous furieux, un peuple girouette chez qui tout n’est que déraison.
– C’est exactement ce que disent les hommes des elfes. Vous n’êtes que des barbares. »
Je me resservis en ouisk.
– Ah oui, c’est vrai… C’est un mot qui revient souvent dans votre bouche, à propos de vous-mêmes, civilisés. Vous êtes le rempart de la civilisation face à la barbarie. Quelle comédie! Civilisés! Ha!… Oh, pour ce qui est de vous gargariser de mots nobles, partage, justice, vous êtes champions, ça oui! Mais dans le même temps, votre profusion de lois autorise le fort à écraser le faible en toute impunité. Et il le fait! Sans honte ni remords! Alors maintenant, imagine… L’elfe regarde les hommes et se dit, troublé: quelle étrange façon de partager les fruits de la terre! Pourquoi celui-ci a-t-il dix fois, cent fois plus que le nécessaire, quand celui-là est démuni de tout? Et pourquoi cet homme a-t-il privé cet autre homme de ressources? Ce type est un dangereux malade! Qu’attendent donc les autres pour réagir?… Quoi? Il a le droit de le faire? C’est impossible, voyons! Personne n’a le droit de priver quelqu’un de subsistance! »
Bon sang, quelle tirade! J’en étais tout assoiffé.
« Ah oui? s’insurgea Eléonore. Que dire, alors, de ton peuple? Pour ce que j’en sais, vous avez la justice sommaire. La peine de mort est quasiment votre seule réponse au crime, paraît-il.
– Notre seule réponse au meurtre, c’est exact. Celui qui tue volontairement, l’assassin, celui-là doit mourir. Comme sa victime.
– Voilà qui n’est pas très civilisé.
– Pour nous, c’est justice. Et il y a si peu de meurtres dans nos Forêts! »

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CITRIQ

Krondor/La Guerre de la Faille, 1: Magicien (R.E. Feist)

J’ai longtemps été attirée par « Le Boucanier du roi », de R.E. Feist, pour sa superbe couverture. Or, c’est un tome situé assez loin dans les nombreux cycles des Chroniques de Krondor ; je m’étais donc dit qu’un jour je m’y mettrais correctement.

L’occasion est arrivée quand Raymond E. Feist a été annoncé comme invité d’honneur à Trolls & Légendes 2013, et même s’il n’y est finalement pas venu parce qu’il était malade au mauvais moment, ben voilà, je m’y suis mise.
(ma lecture remonte donc au mois de mars dernier)

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Pug est un apprenti dans le château du Duc de Crydee dans le royaume de Krondor, sur Midkemia. Son maître est Kulgan le magicien de la cour. Mais si Pug est indéniablement doué pour la magie, aucune des formes que l’on donne à cet art en Krondor ne semble lui convenir. C’est en changeant de monde qu’il trouve sa voie et apprend d’un magicien immortel que son destin est de sauver le monde d’une menace divine millénaire.

Il faut déjà dire que le fait d’avoir lu les deux premiers tomes de la Trilogie de l’Empire co-écrite avec Janny Wurtz (il faudrait que je la chronique et finisse, un jour) m’a sûrement servi: j’avais déjà une bonne connaissance de l’Empire Tsurani et cet autre monde ainsi que ses coutumes m’étaient donc déjà familiers.

Et si ce monde inspiré du Japon médiéval m’avait paru intéressant mais un peu longuet dans la Trilogie de l’Empire, ici il apporte un intérêt et un dépaysement bien plus grands

Mais je préfère de beaucoup Midkemia, du côté med-fantasy très traditionnel avec ses fiefs, ses épées, ses chevaux, ses elfes, ses dragons anciens, ses nains, ses pirates, etc…

Bon, j’ai un peu de mal avec le nom du Duc de Crydee, là, conDoin, mais j’ai beaucoup aimé le suivre, lui et sa cour et sa famille, dans cette guerre de longue haleine pour tenir tête à l’envahisseur. Amos Trask me paraît également un personnage très prometteur…

J’ai bien aimé aussi comment tout se goupille à la fin, un nouvel ordre du monde (*des* mondes) qui prend la succession et marque le jalon d’un cycle, presque une période générationnelle, dans l’histoire de cet univers et de ses personnages principaux.

Malgré tout, je ne peux m’empêcher de trouver le tout très classique, et il me manque un petit je-ne-sais-quoi.

C’est assez contradictoire, puisque j’apprécie le parallèle entre les deux mondes et leurs cultures, leurs visions de la magie, la quête aux accents initiatiques de Pug/Milamber et celle de Tomas… que je ne me suis pas spécialement ennuyée, que j’ai repéré quelques traits d’humour, que l’ambiance générale me plait bien… Mais faut croire que ça ne (me) suffit pas.

Le style (ou la traduction) est peut-être trop simpliste. Peut-être une psychologie des personnages trop convenue.

Je verrai comment ça tourne par la suite… 

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* Le coin des citations *
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« C’est une marque de sagesse de savoir ce que l’on veut et c’est une marque de sagesse encore plus grande de savoir que l’on y est arrivé, approuva Dolgan.
– En efft. Et il est plus sage encore d’être conscient de ce qu’on ne pourra jamais avoir, car l’envie peut rendre fou. »
*

« Il y a bien des manières d’aimer quelqu’un. Parfois on a tellement envie d’être amoureux qu’on n’est pas trop regardant sur la personne. D’autre fois, on fait de l’amour quelque chose de si pur et de si noble que nul ne peut correspondre à la vision que l’on en a. Mais pour la plupart, l’amour est une reconnaissance, l’opportunité de dire: « Il y a quelque chose en toi que je chéris. » Cela n’oblige pas les gens à se marier, ou même à avoir des relations physiques.
On aime ses parents, on aime sa ville ou son pays, on aime la vie, on aime les gens. Tout cela a beau être différent, c’est le même terme. »
*

« – Vous parlez par énigmes.
Macros eut un sourire triste et amer.
– La vie est une énigme, qui repose entre les mains des dieux. Leur volonté doit être faite et de nombreux mortels verront leur vie changée. »
*

« Le temps passé à l’Assemblée lui avait rendu sa véritable identité, comme on le lui avait dit. Cette identité fut pour lui la clé de sa maîtrise si inhabituelle de la magie supérieure. Il était lié à deux mondes réunis par une grande faille. Tant que ces deux mondes resteraient ensemble, il tirerait son pouvoir des deux à la fois, ce qui lui donnait deux fois plus de pouvoir que ce dont disposaient les autres Robes Noires. Il eut ainsi la révélation de son véritable nom, ce nom qu’il ne devait jamais prononcer s’il ne voulait pas qu’un autre puisse le contrôler. Dans l’ancien langage tsurani, inusité depuis le temps de la Fuite, cela voulait dire: ‘celui qui se tient entre les mondes’. « 

*

« Pug acquiesca et sortit précipitamment, laissant son maître regarder le tas de livres qui s’étalait devant lui. Avec regret, Kulgan prit le plus proche et le plaça sur une étagère. Au bout d’un moment, il en attrapa un autre et le fourra dans son sac.
– Un seul, ça ne peut pas faire de mal, dit-il à l’adresse du spectre invisible d’un Tully réprobateur en train de secouer la tête.
Il remit les restes des livres sur l’étagère, sauf le dernier volume, qu’il glissa dans son sac.
– Très bien, ajouta-t-il d’un air de défi, va pour deux! »
*

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CITRIQ

Le Protectorat de l’Ombrelle, 1: Sans âme (Gail Carriger)

Encore un bouquin dont j’ai énormément entendu parler et en bien, et que j’ai enfin fini par tâter de moi-même. Les couvertures et résumés m’attiraient déjà, mais j’hésitais sur l’aspect bit-lit et tout cet engouement massif… Si bien qu’en fait, ça se révèle une bien bonne surprise!

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Miss Alexia Tarabotti doit composer avec quelques contraintes sociales. Primo, elle n’a pas d’âme. Deuxio, elle est toujours célibataire. Tertio, elle vient de se faire grossièrement attaquer par un vampire qui ne lui avait même pas été présenté ! Que faire ? Rien de bien, apparemment, car Alexia tue accidentellement le vampire. Lord Maccon – beau, compliqué, écossais et loup-garou – est envoyé par la reine Victoria pour démêler l’affaire. Des vampires indésirables s’en mêlent, d’autres disparaissent, et tout le monde pense qu’Alexia est responsable. Mais que se trame-t-il réellement dans la bonne société londonienne ?

J’ai tout de suite accroché, à commencer par Alexia Tarabotti, vieille fille qui ne s’en laisse pas conter – et pourtant, il y a fort à faire, entre sa famille superficielle, les mondanités et les codes de la bonne société… Une société mêlée d’être surnaturels, ce qui ajoute des règles et des protocoles parfaitement étudiés.
Tout ce que j’aime.

*

« Les créatures surnaturelles, qu’elles fussent des vampires, des loups-garous ou des fantômes, devaient leur existence à une surabondance d’âme, un excès qui refusait de mourir. La plupart savaient qu’il existait des êtres, telles mademoiselle Tarabotti, qui naissaient sans âme du tout. L’estimable Bureau du registre des non-naturels (le BUR), une division des services administratifs de Sa Majesté, appelait ses semblables des paranaturels. »

* * *

« Un vampire affamé avait deux solutions socialement acceptables à son problème: prendre quelques gorgées de sang à divers drones consentants appartenant à lui-même ou à sa ruche, ou payer des prostituées dans les docks. On était au XIX° siècle, après tout, et l’on n’attaquait tout simplement pas les gens sans être annoncé ou invité! Même les loups-garous, qui ne pouvaient se contrôler à la pleine lune, s’assuraient d’avoir assez de porte-clés pour les enfermer. »
* * *
« Les isolés étaient rares chez les suceurs de sang. Il fallait à un vampire beaucoup de force, psychologique, politique et surnaturelle, pour se séparer de sa ruche. Et une fois autonomes, les isolés avaient tendance à devenir un peu bizarres dans leur tête et à glisser vers le côté excentrique de l’acceptabilité sociale. »
*

Dès les premières pages le ton est donné avec une collation auto-octroyée au calme de la bibliothèque lors d’une soirée mondaine navrante, grossièrement interrompue par un combat impliquant un vampire zozotant, une ombrelle solide, une épingle à cheveux, et une part de tarte à la mélasse.

J’ignore si c’est déjà aussi savoureux à l’original ou si l’excellente traduction de Sylvie Denis en rajoute une couche, mais c’est truffé d’humour et de distinction à toute épreuve, et c’est particulièrement agréable à lire.

L’ambiance victorienne teintée de steampunk est aussi magnifique, avec des rouages, de la vapeur, des savants fous, et cet ébullissement enthousiaste de la grande époque des découvertes techniques…

*

« Cette prairie à ciel ouvert située hors des sentiers battus était depuis peu utilisée par une compagnie de dirigeables. Elle possédait des machines à vapeur de type Giffart pourvues de propulseurs de Lôme. C’était la toute dernière mode en matière de voyage d’agrément. La crème de la bonne société en particulier avait adopté le royaume des airs avec enthousiasme. S’y promener avait presque éclipsé la chasse comme loisir favori de l’aristocratie. Les vaisseaux étaient splendides à voir et Alexia les aimait particulièrement. (…)
[L’un des dirigeables] s’approcha de la prairie, puis, comme les deux jeunes femmes observaient la manoeuvre, coupa ses moteurs et abaissa son propulseur avant de descendre lentement pour atterrir.
– Nous vivons vraiment à une époque remarquable, commenta Alexia, dont le regard étincelait. Ivy n’était pas aussi impressionnée.
– Ce n’est pas naturel que l’homme se mette ainsi à vivre dans les cieux.
Alexia émit un tss tss agacé.
– Ivy, pourquoi dois-tu toujours te montrer aussi vieux jeu? Nous sommes à l’époque des inventions miraculeuses et des avancées extraordinaires de la science. Le fonctionnement de ces engins est tout à fait fascinant, en fait. Les calculs pour le décollage sont…
Elle fut interrompue par une douce voix féminine. Ivy poussa un soupir de soulagement – tout était bon pour empêcher Alexia de se lancer dans ce charabia intellectuel emberlificoté. »

* * *

« Êtes-vous au courant? On fabrique des bijoux avec ce nouveau métal léger extraordinaire – de l’alu-mini-minimum, quelque chose comme ça. Il ne se ternit pas, comme l’argent. Bien entendu, il est très cher pour l’instant, et papa ne nous as pas autorisées à acheter quoi que ce soit.
Elle fit la moue.
Mademoiselle Tarabotti s’illumina. Ses journaux scientifiques s’étaient extasiés sur les nouvelles méthodes de production de ce métal, découvert quelque vingt ans auparavant.
– Aluminium, dit-elle. J’ai lu des articles dessus dans plusieurs publications de la Royal Society. Il a donc enfin fait son apparition dans les magasins de Londres. C’est merveilleux! Vous savez, il n’est pas magnétique, ni éthérique, mais anticorrosif.
– Il est quoi et quoi? »

*

Avec ça, tous les personnages sont bien taillés, avec leurs personnalités propres et bien identifiables, parmi une galerie haute en couleurs et qui peut rappeller les feuilletons victoriens par ses stéréotypes assumés.

Je dois dire que j’ai une affection toute particulière pour lord Akeldama et ses incessants surnoms sirupeux et ridicules (« ma jonquille adorée », « mon minuscule cornichon »…) qui m’ont rappelé Thursday Next avec grand plaisir arf Sans oublier son usage des italiques qu’on entend quand il parle, y compris par la voix intérieure de la lecture.

Bien sûr, il y a aussi tout le jeu haine-amour, ça reste de la bit-lit, et les passages « olé-olé » () peuvent devenir un peu saoûlants à force, mais heureusement l’auteure a su doser ça avec assez de modération pour éviter d’arriver à saturation et que les « occasionnelles » situations de ce genre restent appréciables. Et la confrontation de ces deux caractères forts est distrayante ^^

*
« Mademoiselle Tarabotti continua de se diriger vers la porte. La peur lui serrait la gorge. Elle comprenait désormais ce que pouvaient ressentir de peites créatures couvertes de fourrure piégées dans l’antre d’un reptile.
Elle s’arrêta lorsqu’elle trouva un obstacle sur son chemin. Lord Ambrose s’était déplacé avec la rapidité caractéristique des vampires. Il lui sourit d’un air méprisant, toujours aussi grand et d’une beauté troublante. Alexia découvrit qu’elle préférait de beaucoup le type de physique imposant de lord Maccon: rude et un peu débraillé sur les bords.
– Ecartez-vous de mon chemin, monsieur! siffla mademoiselle Tarabotti en regrettant de ne pas avoir pris son ombrelle de cuivre. Pourquoi l’avait-elle laissée chez elle? Si cet homme avait besoin de quel chose, c’était d’un bon coup dans les parties. »
* * *
« Alexia se demanda comment il la voyait – comme un chat, peut-être? D’après son expérience, les chats n’avaient pas beaucoup d’âme. C’étaient en général de petites créatures prosaïques et pleines de sens pratique. Etre comparée à un chat lui convenait parfaitement. »
* * *
« Lord Maccon, en un mouvement plus rapide que ce que quiconque pouvait voir, apparut près de madame Loontwill, une main de fer autour de son poignet. « Je ne recommencerais pas, si j’étais vous, madame » dit-il. Sa voix était douce et basse et son expression neutre. Mais il ne faisait pas de doute que la colère qui flottait dans l’air était celle d’un prédateur: froide, impartiale et mortelle. Une colère qui voulait mordre et qui avait les dents pour le faire. C’était là un aspect de lord Maccon que personne n’avait jamais vu avant – pas même mademoiselle Tarabotti. »
*

Bref, le tout fut encore bien plus appréciable que ce à quoi je m’attendais, et c’est un coup de coeur!

J’ai hâte de lire les autres tomes pour retrouver cette ambiance, ces personnages et ce style.

Allez, encore deux extraits parmi mes préférés :

*

« Le professeur Lyall se souvint des origines de son Alpha. Il était peut-être relativement vieux, mais il avait passé la plus grande partie de son existence dans une petite ville à peine civilisée des Highlands. Toute la bonne société londonienne considérait l’Ecosse comme un endroit barbare. Là-bas, les meutes faisaient peu de cas des raffinements des gens diurnes. Les loups-garous des Highlands avaient la réputation de faire des choses atroces et totalement injustifiées, comme porter des vestes d’intérieur à la table du dîner. Lyall frémit à cette idée délicieusement épouvantable. »

* * *

« – Oh, Floote, cessez de materner, s’il vous plaît. C’est tout à fait inconvenant de la part d’un homme de votre âge et de votre profession. Je ne serai sortie que quelques heures, et je serai en parfaite sécurité. Regardez.
Elle indiqua le côté de la maison derrière Floote ; deux silhouettes sortirent de l’ombre avec une grâce surnaturelle pour venir se placer à quelques pas du fiacre d’Alexia, de toute évidence prêtes à le suivre.
Floote ne parut pas rassuré. Il renifla de façon tout à fait non majordomesque et claqua avec fermeté la porte du fiacre.
Etant des vampires, les gardes du BUR de mademoiselle Tarabotti n’avaient pas besoin de fiacre. Bien entendu, ils auraient sans doute préféré en emprunter un. Trotter derrère une véhicule public ne faisait pas vraiment partie de la maystique surnaturelle. Mais cela ne leur coûtait aucun effort physique. Aussi fut-ce exactement ce que mademoiselle Tarabotti les obligea à faire, en demandant au cocher d’avancer sans leur laisser le temps de trouver un moyen de transport. »
*

 
– –
– – –

Et donc, ça me fait un jalon de plus dans le Défi Steampunk :

 

– Technologie uchronique = 0/10 > justement rien d’uchronique, tout me paraît authentique et documenté, là-dessus
– Dirigeables = 4/10 > d’assez loin certes, mais ils font partie intégrante du décor
– Automates = 9/10 > oh que oui, oh que oui.
– Goggles = 4/10 > non mais y’a les verribles
– Machines à vapeur = 3/10 > un peu trop tôt pour le décor général, mais elles ne sont pas absentes malgré tout
– Savant fou = 10/10 > oh voui, oh voui.
– Ère victorienne/Belle Epoque = 10/10 > complètement
– Métal riveté (mécanique) = 4/10 > ouais, on en voit quand même
– Engrenages = 4/10 > idem
– Célébrités d’époque = 3/10 > pas flagrant, hormis la jeune reine Victoria.

Ce qui nous fait donc 55% au steam-o-mètre, et ça correspond effectivement à mon ressenti: il y a des éléments, une touche de steampunk, mais ça pourrait l’être plus. (n’empêche! ^^)


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CITRIQ

Le Sidh, 1: Âmes de verre (Anthelme Hauchecorne)

Depuis La Tour des illusions aux Imaginales 2011, Anthelme Hauchecorne a su attirer et maintenir ma curiosité et mon intérêt: cet auteur a du potentiel, des idées qui me plaisent, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il sait vendre son bout de gras, avec une tchatche infatiguable et fort sympathique dont vous ne pourrez manquer de vous régaler si vous le croisez en festival ^^

Ayant eu la joie et l’honneur de me voir offrir son receuil de nouvelles, Baroque’n’roll (que je n’ai pas encore pris le temps de finir de lire, honte à moi), puis son nouveau roman, joli pavé déjà en gestation ou du moins en projet (je me souvenais du titre) la première fois que je l’avais rencontré, je me suis (cette fois) empressée d’en attaquer la lecture.

« Ce livre vous attendait. Il était écrit que vous feriez sa connaissance. Car peut-être êtes-vous, à votre insu, un(e) Éveillé(e). Auquel cas, vous êtes en grand danger. Les rues de cette ville ne sont pas sûres. Pour vous, moins que pour tout autre. Car les Streums rôdent, à l’affût d’une âme à briser. Je ne vous mentirai pas : vos options ne sont pas légion. Votre meilleure chance de survie git selon toute probabilité entre ces pages. 
Qui sont les Streums, demanderez-vous ? Pourquoi convoitent-ils les fragments du Requiem du Dehors? Quel avantage espèrent-ils retirer de cette partition funeste? Si vous ignorez les réponses à ces questions, vous vous trouvez alors face à un choix. Pour lequel il est de mon devoir de vous aiguiller. 
Souhaitez-vous rejoindre la Vigie, risquer votre vie et sans doute plus encore, dans une lutte désespérée pour déjouer les intrigues du Sidh ? …Ou bien demeurer parmi le troupeau des Dormeurs, à jamais ? 
Pareille aventure ne se présente qu’une fois. Sachez la saisir. »

Enki, enquêteur et logicien de la Vigie

Eh ben je suis épatée. C’est très consistant, on ne le lâche pas facilement, et il y a une certaine forme d’aboutissement du talent…

Tout d’abord, cette répartition entre Dormeurs et Eveillés: ceux qui ont la Vue ou pas, qui voient par-delà les apparences du monde « normal », distinguent les auras de chacun, humains ou streums – ces créatures difformes, vicieuses, malsaines et encore mal connues, même de la Vigie, regroupement d’Eveillés organisés pour les contrer dans cette guerre occulte.

Le monde parallèle intriqué au monde réel, ceux qui le voient et ceux qui ne le voient pas: assez classique, me direz-vous, simple ingrédient du genre fantastique, ou même de fantasy urbaine.
Les streums ou Daedalos, aussi, monstres-croquemitaines, âmes damnées, pompeurs de moral et incarnation du mal à travers les siècles (on notera au passage l’évocation du temps de la peste, sujet de prédilection de l’auteur (voir notamment son texte dans l’anthologie « Hommage à sir Terence ») et ça se sent, la passion est communicative): ils recouvrent tellement de choses pré-existantes qu’on pourrait juger le procédé facile.

Mais tout ça est complètement réapproprié, d’une manière très personnelle, et ça crée un univers riche et solidement construit.

J’aime beaucoup l’intégration de divers éléments de culture celtique, aussi – c’est le premier tome d’une trilogie appelée Le Sidh, et c’est pas pour rien – ; et l’aspect régionaliste qui se balade allégrement dans Lille et ses environs, allant jusqu’à glisser du patois lorrain dans la langue fleurie du Craqueuhle.

Ce dernier est justement un protagoniste assez ambigu, streum dans toute sa splendeur… Bon, je me suis douté dès le début de ses véritables motivations, mais il n’en reste pas moins un personnage haut en couleurs qui marque tout du long par sa présence doucereuse et étrange – un délice (si, si )

Et il y a des scènes de baston absolument superbes – et pas mal de tripaille et de trucs bien gore, y’a des fois où vaut mieux avoir le coeur bien accroché… Je ne suis pourtant pas spécialement adepte de ce genre de choses – quoique, je n’ai rien contre non plus, mais ce n’est pas ce que je recherche, quoi – mais c’est clairement une lecture qui fait exception à la règle: c’est beau!

Par ailleurs, j’ai trouvé difficile de s’attacher aux principaux personnages, alors qu’ils sont pourtant bien construits et dotés d’une psychologie travaillée – mais peut-être justement un peu trop, et j’ai l’impression qu’ils sont desservis par les accès de lyrisme et une certaine grandiloquence qui restent indéniablement la patte du style d’Anthelme… Ce qui a aussi son charme et donne pas mal de merveilles, mais parfois (assez souvent pour le relever, hélàs) c’est juste too much à mon goût.

Par exemple, je n’aime pas cette façon de s’adresser directement au lecteur, de l’interpeller et le prendre à parti pour l’intégrer à sa lecture (voir par exemple la 4° de couv’ plus haut) – j’ai jamais aimé ça, et je ne l’aime pas plus ici.
Certains trouvent peut-être que ça rend plus vivant, moi je trouve juste que ça fait trop forcé, et qu’au lieu de rapprocher le lecteur, au contraire ça casse le lien intime qu’il se crée lui-même en mêlant son propre imaginaire, son identité et son ressenti à sa lecture.

Il y a aussi le Codex Metropolis, ouvrage de référence des Eveillés de la Vigie, qui réunit les conseils, témoignages et analyses de ses piliers. Une bonne manière de glisser plus d’infos utiles à mieux saisir le contexte et les implications en jeu, et de faire des interludes – mais là encore, les voix sont trop alpagueuses et forcées, et ces interruptions ont parfois le désagréable effet de couper l’élan et casser le rythme.

Car rythme il y a bien, entre les (més)aventures à train d’enfer, les transitions plus posées, et le tempo de ce Requiem du Dehors, le véritable ennemi et personnage principal de toute l’intrigue, une partition chimérique, maléfique, inconcevable, et dotée d’une vie propre… 

Et l’ensemble est malgré tout une fresque superbe, de fantastique urbain glauque, merveilleux et réaliste – saupoudré, que ne l’ai-je précisé, d’un humour certain, de moult références et de réflexions sociales toujours aussi appréciables.

En un mot: ça vaut vraiment le détour.

Et moi j’attend la suite

* * *
*
« Camille traverse Euralille, le coeur inerte du quartier d’affaires, mégalithe moderne érigé entre les deux gares ferroviaires de la ville. Un ensemble de buildings dont la silhouette évoque quelque gigantesque Goliath pétrifié de béton et de verre, voguant sur une mer figée d’asphalte et de lumière, vaisseau conçu pour fendre les flots sinueux du temps, colosse impassible faisant cap vers l’inconnu. »

*

« Enfin, parce que les races de Daedalos sont innombrables, leurs faiblesses le sont tout autant. Ne soyez pas surprise. Il est entendu que certaines armes (popularisées par la littérature et le cinéma) se sont taillé une réputation d’efficacité contre les créatures surnaturelles: ail, argent, eau bénite, feu, soleil… Mais quelle chercheuse minable je ferais si j’en étais restée à de telles évidences? La cuirasse de nos adversaires comporte bien d’autres failles. Me croiriez-vous si j’affirmais que certains Daedalos souffrent d’une allergie mortelle au beurre de cacahuètes, ou à la pâte de spéculoos? D’une intolérance létale au patchouli, ou à la musique country?
Ôtez vos oeillères et laissez vos préjugés aux vestiaires.
Quoi que vous pensiez savoir de nos ennemis, vous n’avez fait qu’effleurer l’épiderme de la réalité. Chaussez vos gants en latex. A mes côtés, vous en explorerez les entrailles. »

*

« Quel danger une musique pourrait-elle présenter? murmure-t-elle.
– L’art sauve. L’art tue. L’art est une porte sur d’autres mondes, rauque le Craqueuhle. L’art reste la seule magie à portée des Hommes. En cette matière, votre race compte des virtuoses que vous envient les autres peuples… »

*

« Toutes les connaissances des Onze Piliers résident entre ces lignes. Hé, bas les pattes! C’est l’édition originale. On touche avec les yeux! Il y a du sang et des larmes sur ces pages.
Il y a des lectures qui vous changent à jamais, il paraît. Mais ce bouquin-là, il vous avale, il vous mâchouille et il fait des bulles avec votre cerveau.
Le CODEX METROPOLIS n’est pas exactement un livre, mais plutôt un capharnaüm de papiers divers, variés et avariés ; une pagaille de textes raturés, liés les uns aux autres par un égal mépris de l’orthographe, de la grammaire et par plusieurs kilos de colle industrielle. Un monstre de Frankenstein littéraire, cousu et recousu, aux pages tranchantes et à l’encre qui vous poisse les doigts.
Malheureusement, c’est encore la meilleure source d’informations pour qui espère survivre aux horreurs qui hantent les rues. »
*
* * *

Et c’est chez Lokomodo/Misgard/Asgard, petit éditeur-diffuseur qui fait du bon.

 

[BD] Orbital, 1: Cicatrices (Pellé & Runberg)

logo 48hbdHier et aujourd’hui, il y a l’opération des 48h de la BD. Alors à défaut de pouvoir me déplacer chez un libraire indé à soutenir et dévaliser pour l’occasion, je me suis tournée vers la version numérique de l’évènement, parce que c’est une belle initiative qui part d’une bonne idée, et que c’est toujours cool de pouvoir faire des découvertes gratuitement.

J’ai donc lu en streaming le premier tome de Orbital, le seul dont le graphisme m’attirait autant que le résumé dans la sélection numérique.

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Caleb et Mézoké forment un binôme exemplaire : c’est la première fois dans l’histoire de la galaxie que leurs peuples respectifs accèdent à cet honneur.
Les Sandjarr, le peuple de Mézoké, s’étaient tenus à l’écart des instances politiques intermondiales jusqu’à ce que les guerres humano-sandjarr éclatent.
Les humains avaient été écartés jusqu’à présent des plus hautes instances.
Leur binôme revêt donc une importance symbolique.

À peine sortis de leurs séances d’entraînement, les voilà embarqués pour leur première mission. Ils partent pour Senestam où un groupe de parias humains tentent d’exploiter illégalement une mine détenue par les Jävlodes.

Bon, c’est peut-être pas exceptionnel, mais c’est de la bonne SF, plutôt bien ficelé et j’aime vraiment le dessin.

J’aime bien cette optique diplomatique, dans un monde interplanétaire où l’espèce humaine est marginalisée, déchue de sa sacro-sainte vision égocentrique par la force des choses.
On touche là à des notions très actuelles d’exclusion, de minorités ethniques, et tout ce qui va avec…

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Et un peu d’écologie ne fait jamais de mal, par-dessus le marché.

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Il y a un peu de baston quand même, mais la mission diplomatique rend les choses beaucoup plus intéressantes qu’un combat classique…

Et pour tout dire, j’ai bien envie de lire la suite pour savoir comment la situation va se décanter ^^

Le tracé des personnages, la diversité des espèces aliens, et les panoramas de cet univers futuriste spatial me séduisent grandement.

Et l’intrigue et intéressante, avec tous les enjeux politiques et sociaux, et assez bien construite, à mon avis – bien que ça soit un peu court pour vraiment en juger, sur un seul tome qui n’est que la première partie d’un ensemble.

En tous cas, ça s’est très bien lu, et si ce n’est pas la révélation du siècle, ce fut une petite découverte fort sympathique que je ne regrette pas

L’odyssée du temps, 1: L’oeil du temps (Arthur C. Clarke & Stephen Baxter)

Pour ma première lecture avec Odilon, je me suis laissée tenter par ce titre co-écrit par deux auteurs réputés de la SF que je voulais découvrir de plus près.

En un instant, une force inconnue a morcelé la Terre en une mosaïque d’époques, de la préhistoire à l’an 2037. Un gigantesque puzzle qui résume l’évolution de l’espèce humaine.
Depuis, des sphères argentées planent sur toute la planète, invulnérables et silencieuses.
Une poignée de cosmonautes et de casques bleus sont jetés dans cette situation incroyable, les uns dans l’armée d’Alexandre le Grand, les autres aux côtés des hordes de Gengis Khan !
Tous convergent vers Babylone, dont proviennent des signaux radios mystérieux…

Il se trouve que l’an dernier, Terry Pratchett a publié un livre co-écrit avec Stephen Baxter, The Long Earth, donc à force de m’y intéresser pour relayer sur le Vade-mecum (bien que je ne l’aie pas (encore) lu), Baxter ne m’était plus si inconnu, et j’ai reconnu tout de suite un shéma de narration, une similitude dans le scénario.

Ne serait-ce que cette planète morcelée en tranches temporelles qui évoque les univers parallèles, et les personnages de plusieurs époques qui se retrouvent confrontés les uns aux autres dans un monde perturbé.

Malgré tout, cela donne des situations très intéressantes, avec des personnages et des faits historiques qui semblent bien documentés, et pas mal de philosophie des personnages et de réflexions psychologiques, sociologiques, et science-fictives…

*
« Parfois, dans l’austérité de ce lieu antique, ses souvenirs du XXIe siècle semblaient absurdes, des images bariolées parfaitement illusoires et déplacées. Mais l’absence de Myra lui pesait toujours autant.
Ce n’était pas comme si sa fille lui avait été arrachée pour poursuivre sa vie quelque part ailleurs dans le monde. Cela ne lui était d’aucun réconfort d’imaginer quel âge elle aurait maintenant, quelle pouvait être son apparence, où elle devait en être de sa scolarité, ce qu’elles auraient fait ensemble si elles avaient été réunies.
Aucune de ces situations humaines compréhensibles ne s’appliquait, parce qu’il lui était impossible de savoir si elles avaient le moindre repère chronologique en commun.
L’existence de nombreuses copies de Myra sur une multiplicité de mondes fragmentés – dont certains allant jusqu’à comporter des copies d’
elle-même – n’était même pas exclue, et comment était-elle censée y réagir?
La Discontinuité avait été un évènement inhumain, la perte que Bisesa avait subie était elle aussi inhumaine et un être humain n’avait aucun moyen de supporter cette perte. »
*

Bien sûr, c’est aussi passionnant d’en profiter pour replonger dans notre passé historique, avec des personnalités telles que Rudyard Kipling, Alexandre le Grand ou Gengis Khan ; et des pans archéologiques entiers miraculeusement revenus à la vie sous les yeux émerveillés d’humains d’un lointain futur – mais aussi exposés à des civilisations d’autres époques qui peuvent être des prédateurs aveugles et sanguinaires. Le mélange des civilisations a bien sûr son intérêt, notamment dans de nouvelles batailles.

*
« Mais elle se sentait déprimée en songeant à tout ce passé irrémédiablement perdu ; cette miette d’un mode de vie disparu, sortie de son contexte, n’était qu’une page de plus arrachée à un livre sans titre rescapé d’une bibliothèque anéantie. »
*
« Voici pourquoi les humains se font la guerre, se dit-il; voici pourquoi nous pratiquons cette activité aux enjeux immenses: pas pour le profit, ni pour le pouvoir ou pour la conquête de territoires, mais pour ce plaisir intense. Kipling a raison: la guerre est distrayante. Tel est le sombre secret de notre espèce. »
*

Malgré tout, c’est un peu faiblard, un peu trop sommaire, ça tourne un peu en rond… Il manque quelque chose, la petite étincelle qui ferait la différence.

En fait l’écriture est assez « américaine », on accumule des clichés et stéréotypes quasi hollywoodiens, et il n’y a pas grand chose en face pour compenser…

Dommage, parce qu’il y a quand même quelques bons ingrédients.
Mais je ne suis pas très chaude pour lire la suite, pour l’instant.
(d’autres romans des mêmes auteurs, en revanche, pourquoi pas!)

Anno Dracula (Kim Newman)

Une éternité qu’il me faisait de l’oeil, celui-là, et je n’en avais entendu que du bien.
Je l’avais dégoté avant que Bragelonne le réédite avec sa nouvelle couverture à tomber…
J’ai fini par le sortir des tréfonds de ma PAL, celui-là aussi, pour lui faire un sort en une traite.

          

Le comte Dracula n’est pas mort à la fin du roman de Bram Stoker. Il a épousé la reine Victoria, et règne sur la Grande-Bretagne. Chaque soir, au crépuscule, les non-morts poursuivent les sang-chauds pour leur donner « le baiser des Ténèbres » et boire le sang qui leur assure l’immortalité. La terreur règne, toute révolte est impitoyablement réprimée, mais un mystérieux tueur au scalpel d’argent, en s’attaquant aux prostituées vampires, menace la stabilité du nouveau régime.
~*~

C’est un postulat ambitieux, mais tout à fait réussi! Enfin, quand on connaît le Dracula de Bram Stoker, sinon je doute qu’on puisse l’apprécier à sa juste valeur.

Personnellement, c’était pile ce qu’il me fallait pour me refaire aimer ce classique, puisque les longueurs et miévreries d’époque sont ici complètement effacées pour ne garder que le meilleur, en développant même les personnages dans des directions très intéressantes et crédibles.

On ajoute à ça l’uchronie d’un règne vampire sur une Londres victorienne très bien plantée, en croisant au passage bon nombre de personnalités fictives ou historiques avec jubilation – il ne manque que la dimension mécanique pour en faire du steampunk -, et une intrigue bien ficelée et captivante qui rejoue la déjà passionnante affaire de Jack l’Eventreur dans une version complètement réappropriée, dans un style que j’ai trouvé très bon: c’est juste que du bonheur!

Et puis les personnages de Beauregard et Geneviève sont hyper attachants et classy…

*
« La vampire se mordilla la lèvre inférieure, et pendant une seconde elle offrit l’image d’une sérieuse adolescente de seize ans vêtue d’une robe destinée à une soeur aînée plus frivole. Puis sa personnalité plusieurs fois centenaire reprit le dessus. »
*
* *
« – Une arme assez onéreuse, certainement?
– C’est exact, Mr B. Ceci est le modèle Reid, du nom du gentleman yankee qui a dit que les balles devaient être chères, pour rappeler que la vie n’est pas une denrée qu’on doit gaspiller.
– Une pensée admirable. Et étonnante de la part d’un Américain…
[…]
« Beauregard dénoua les ficelles et ouvrit le carré de toile. Sa canne-épée avait été polie et laquée. Le bois noir luisait doucement d’un éclat parfait.
– Il est bien agréable de voir une telle qualité d’ouvrage, Mr B. L’homme qui l’a fabriquée était un véritable artiste.
Beauregard appuya sur le minuscule cliquet, dégaina l’épée et posa le fourreau de bois. Un mouvement de son poignet et la lame effilée accrocha les reflets rougeoyants des charbons dans la forge. Le poids était inchangé, l’équilibre parfait. L’épée ne pesait presque rien dans sa main, mais un geste et elle pouvait tuer. Beauregard la fit siffler dans l’air en souriant de contentement.
[…]
– Je vais vous demander une faveur, dit l’orfèvre. N’utilisez pas ce bijou pour découper des saucissons. »

*

Et y’a aussi quelques touches d’humour qui complètent bien le tableau

Sinon, au début je ne me souvenais plus trop des détails de l’oeuvre de Stoker, et tout du long j’ai eu un peu de mal à resituer qui était qui et tout ce que ça impliquait pour l’intrigue. Du coup je me suis beaucoup laissée porter, et malgré les indices plutôt flagrants je me suis demandé jusqu’au bout qui était le vrai coupable…

Mais c’est surtout l’ambiance qui est géniale.
Tous les mythes du vampire sont réunis avec intelligence pour n’en former qu’un, avec plusieurs stades qui distinguent les différentes caractéristiques, et les variations de comportement – tout y est, et ça coule tout seul.
L’invasion vampire et son impact sur la société victorienne est très bien réfléchie et poussée jusqu’au bout, c’est très intéressant aussi.
Les deux sont présentés avec pittoresque mais sans complaisance, la bestialité des vampires comme la misère et les travers de cette Londres ne sonnent pas faux, ce n’est pas là juste pour le décor.

C’est vivant et réaliste, voilà. Et y’a même des jolies petites réflexions quand l’occasion s’en présente…

*
« L’étalage de l’autre boutique étincelait de toutes ses pierres précieuses ornant bagues, bracelets et broches en forme de chauve-souris, de crâne, d’oeil, de scarabée, de dague, de tête de loup ou d’araignée ; ce genre de colifichets était très prisé des non-morts qui se qualifiaient eux-mêmes de « gothiques ». Les Londoniens de la rue leur avaient fabriqué un surnom tout exprès: « les gargouillardins ». Les habitants de Soho étaient nettement plus excentriques que leurs cousins désespérées de Whitechapel, et parmi eux les gothiques portaient une attention toute particulière à leur apparence. »
* * *

« Charles, dit Geneviève, presque un mois s’est écoulé depuis le « double évènement ». Peut-être que ce cauchemar est terminé?
Beauregard secoua la tête avec une moue dubitative. (…)
– Non. Les bonnes choses prennent fin d’elles-mêmes. Les mauvaises doivent être interrompues. »
*

Et, bien sûr, on ne se prive pas d’une bonne psychologie des personnages, particulièrement intéressante dans ce contexte et avec toutes ces données en jeu, notamment les personnages repris de Stoker et tout spécialement vers le dénouement. Là encore, le style me met en joie.

*
« 

Mon comportement est-il si différent de celui de Renfield amassant des petites morts comme un avare ses piécettes? Le Comte a fait de lui un monstre, comme de moi. Et je suis un monstre, Jack l’Eventreur, Jack le Sanglant, Jack le Rouge. Je serai rangé auprès de Sweeney Todd, Sawney Beane, Mrs Manning, Jonathan Wild, et on parlera de moi dans « Crimes célèbres passés et présents ». Il y a déjà des romans à deux sous ; bientôt des numéros de music-hall, des mélodrames à sensation, une statue de cire dans la Chambre des Horreurs du Musée Tussaud. 

J’ai voulu détruire un monstre, et j’en ai créé un. »
* * *
« 

Godalming avait compris que Seward n’avait plus toute sa tête. La dernière fois qu’il l’avait vu – dans Purfleet street alors qu’encore sang-chaud, Arthur Holmwood avait osé défier Dracula et avait fini par fuir en laissant derrière lui ses compagnons face au Comte -, Seward lui avait semblé nerveux, mais maître de lui-même.

  Aujourd’hui ce n’était plus qu’un homme brisé. Toujours actif, mais totalement brisé de l’intérieur, et semblable à une horloge qui sauterait des heures et reviendrait en arrière à la recherche de la minute perdue. »
*

Bref: c’est clairement mon premier gros coup de coeur de l’année!

Et j’ai une raison d’avoir bien envie de mettre la main sur les suites et les autres titres de cet auteur, maintenant


– –
– – –

Bon, pour la forme, je le passe au steam-o-mètre du Défi Steampunk :


– Technologie uchronique = 0/10 > rien…
– Dirigeables = 0/10 > non…
– Automates = 0/10 > non plus
– Goggles = 0/10 > nope
– Machines à vapeur = 0/10 > je ne crois pas
– Savant fou = 5/10 > oui!
– Ère victorienne/Belle Epoque = 10/10 > complètement
– Métal riveté (mécanique) = 0/10 > hmm non…
– Engrenages = 0/10 > idem
– Célébrités d’époque = 10/10 > fictives, mais oui!

Ce qui nous fait donc 25% au steam-o-mètre, et effectivement c’est surtout victorien plutôt que steampunk.


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CITRIQ

Bilbo le Hobbit (J.R.R. Tolkien)

Comme je le disais plus tôt, j’ai récemment relu ce livre que je n’avais pas retouché depuis mes quinze ans, il y a une dizaine d’années. J’avais encore quasiment tout à découvrir, à ce moment-là, y compris la trilogie du Seigneur des Anneaux, et la plus grande part de ce qui fait ma culture de lectrice et SFFF aujourd’hui…

Je le préférais déjà au Seigneur des Anneaux, et c’est toujours le cas. Peut-être parce qu’on y voit plus les nains et Bilbon qui m’est plus sympathique que Frodon, et Gandalf avant qu’il soit trop Mithrandir (comme je préfère Grand Pas avant qu’il soit trop Aragorn). Peut-être aussi du fait que c’est plus ciblé jeunesse et que ça se ressent dans le rythme et un peu dans le style.

Malgré tout, ça a beau être plus « light » que le SdA, c’est quand même très dense, j’avais oublié à quel point! C’est incroyablement foisonnant, on va tellement d’aventure en aventure que rien que ce petit bouquin justifie bien une trilogie de films à lui tout seul, tout compte fait (et d’autant plus si on étoffe avec d’autres sources, mais ceci est une autre chronique).

Du coup, par moments on frôlerait presque la saturation, et bon nombre d’épisodes de transition, où le voyage se poursuit dans l’expectative ou sans action notable, en deviennent longuets.

Avec ça, je me suis retrouvée à tiquer sur certains éléments de la traduction (comme « Combe Fendue » pour Fondcombe), mais il n’y en a finalement pas tant que ça qui piquent vraiment et dans l’ensemble c’est tout à fait acceptable (comme l’indique aussi le très bon comparatif d’Acta Est Fabula).

Sinon, j’ai retrouvé avec jubilation cette petite touche d’ironie espiègle que Tolkien distille parcimonieusement – et toujours accompagnée d’au moins une graine de sagesse (qu’on retrouve à tout bout de champ, celles-là), souvent à travers Gandalf, mais aussi par des pirouettes de narrateur…

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« – Cela ne servirait à rien, dit le magicien, tout au moins sans un puissant guerrier, pour ne pas dire un héros. J’ai essayé d’en trouver un ; mais les guerriers sont occupés à batailler entre eux dans des pays lointains, et dans cette région les héros sont rares, sinon introuvables. Par ici, les épées sont pour la plupart émoussées, les haches, on s’en sert pour les arbres, et les boucliers servent de berceaux ou de couvercles de plats ; quant aux dragons, ils se trouvent à une distance tout à fait rassurante (et partant, relèvent de la légende.) C’est pourquoi je me suis décidé pour le cambriolage: surtout quand j’ai repensé à l’existence de cette petite porte. Et voici notre petit Bilbo Baggins, le cambrioleur, le cambrioleur choisi et trié sur le volet. Ainsi donc, poursuivons et dressons des plans. »
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« Assurément, Bilbo était dans une position critique. Mais, il faut se le rappeler, elle n’était pas tout à fait aussi critique pour lui qu’elle l’eût été pour vous ou moi. Les hobbits ne sont pas entièrement comme les gens ordinaires ; et, après tout, si leurs trous sont des endroits agréables et gais, bien aérés et très différents des tunnels de gobelins, les hobbits sont cependant plus que nous habitués aux souterrains, et ils n’y perdent pas facilement le sens de la direction – c’est-à-dire une fois leur tête remise des heurts. Ils sont capables aussi de se déplacer en grand silence, de se cacher aisément, de se remettre merveilleusement des chutes et des contusions, et ils possèdent un fonds de sagesse et d’adages que les hommes n’ont pour la plupart jamais entendus ou qu’ils ont depuis longtemps oubliés. »

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« Enfant, il avait accoutumé de s’exercer à lancer des pierres sur les choses, au point que les lapins, les écureuils et même les oiseaux déguerpissaient comme l’éclair dès qu’ils le voyaient se baisser ; et, même adulte, il avait encore passé une certaine partie de son temps à jouer au palet, aux fléchettes, au tir à la baguette, aux boules, aux quilles et autres jeux tranquilles qui consistent à viser et à lancer – en fait, il savait faire une foule d’autres choses que souffler des ronds de fumée, poser des devinettes et faire la cuisine, bien que je n’aie pas eu le loisir de vous en parler. Je n’en ai pas le temps à présent. »

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Je suis toujours passionnée aussi par le peu qu’on entrevoit du passé de Gollum, qui donne bien envie d’en savoir bien plus…

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« Les énigmes étaient tout ce qui se présentait à son esprit. En poser et parfois les deviner avait été le seul jeu qu’il eût jamais pratiqué avec d’autres drôles de créatures dans leurs trous, il y avait très, très longtemps, avant qu’il n’eût perdu tous ses amis et n’eût été chassé, seul, et qu’il se fût glissé, descendant toujours plus loin, dans les ténèbres sous la montagne.
[…]
Il y avait longtemps, très longtemps qu’il était sous terre et il oubliait ce genre de choses. Mais juste comme Bilbo commençait à espérer que le misérable serait incapable de répondre, Gollum se remémora des souvenirs d’un temps infiniment lointain, de l’époque où il vivait avec sa grand-mère dans un trou creusé sur la berge d’une rivière: ‘Ss, sss, mon trésor, dit-il. Le soleil sur les marguerites, ça veut dire, oui.’
Mais ce genre d’énigmes banales à la surface de la terre étaient pour lui fatigantes. Elles lui rappelaient aussi un temps où il était moins seul, moins furtif, moins méchant, et cela le mit de mauvaise humeur. »

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Et puis il y a cette fameuse scène de « vrai courage », dans la confrontation esquivée par simple humanité et bonté d’âme – bien que les questions d’honneur et d’équité du combat agaçent un peu la pratchettienne que je suis – qui est encore plus forte que dans le film de Jackson (dont le raccourci pâtit de son stéréotype hollywoodien).

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« Le hobbit cessa presque de respirer et se raidit lui aussi. Il était aux abois. Il lui fallait absolument s’échapper de ces horribles ténèbres pendant qu’il lui restait un peu de forces. Il devait se battre. Il devait transpercer cet être répugnant, éteindre ses yeux, le tuer. L’autre voulait le tuer, lui. Non, le combat n’était pas loyal. Il était invisible, à présent. Gollum n’avait pas d’épée. Gollum n’avait pas positivement menacé de le tuer, ni encore tenté de le faire. Et il était misérable, seul, perdu. Une compréhensio soudaine, une pitié mêlée d’horreur s’élevèrent dans le coeur de Bilbo: il vit la suite interminable de jours non marqués, sans lumière, sans aucun espoir d’amélioration, la pierre dure, le poisson froid, les mouvements furtifs, le chuchotement. La pensée de tout cela lui traversa l’esprit en une seconde. Il frémit. Et alors, en un autre éclair aussi rapide, comme soulevé par une nouvelle force et une nouvelle résolution, il bondit. »

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Et tant d’autres épisodes de l’Aventure avec un grand A que Blibon expérimente pour la joie de son côté Touque et le déplaisir de son côté Sacquet, tant d’autres personnages soigneusement taillés (ah, Beorn), et de ruses et d’astuces…

Smaug n’étant pas des moindres, le vieux dragon qui m’avait beaucoup marquée dans son image de ver puissant et redouté, dormant des siècles sur un trésor considérable en guise de couche (jusque là très traditionnel), mais surtout doué de parole, intelligent et roublard tel le Malin (oups, ça m’a échappé).

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« Alors, il vit que la coupe manquait. Au voleur! Au feu! Au meurtre! Pareille chose ne s’était jamais produite depuis sa venue même à la Montagne! Sa rage passe toute description – c’était le genre de rage des gens riches qui, possédant bien plus que ce dont ils peuvent jouir, perdent soudain ce qu’ils avaient depuis longtemps sans jamais s’en servir ou sans en avoir jamais eu besoin. »

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L’épisode final à Esgaroth m’a rappelé pourquoi la couverture de cette édition montre un archer ringard échappé des Gipsy King que je prenais pour une mauvaise représentation de Bilbo sans avoir le souvenir de son implication dans une scène de ce genre – mais en fait non, tout s’explique et c’est normal

Après, Tolkien a quand même un peu de mal à se séparer de son histoire et ça s’éternise un peu sur la fin, envahie de filets d’informations sur l’après, la vieillesse et pourquoi pas la descendance de tout ce et ceux qu’on a suivis pendant l’aventure ; ça me chiffonne toujours un peu tellement j’aime les fins assez ouvertes pour laisser la place à l’imagination pour mieux s’approprier le livre, mais l’univers de Tolkien est tellement riche que c’est toujours intéressant d’avoir quelques détails en plus.

J’en retiens quand même l’extrême densité – je ne me souviendrai jamais de tout, et ça pourrait bien être l’occasion de passer à la V.O. à l’avenir – mais aussi le suspense bien maîtrisé: j’ai oscillé bien des fois au gré des humeurs de la compagnie, de leurs péripéties et de leurs réussites, sans oublier les quelques larmes que j’ai vraiment versées (et c’est assez rare chez moi pour être une échelle de valeur) sur un détail du dénouement – une chose est sûre, quand je regarderai ça au ciné, je serai à ramasser à la petite cuillère. {moshide hidden SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}(je parle de la mort de Thorïn, Fili et Kili) {/moshide}

Ce fut un vrai plaisir de relecture, en tous cas, avec un petit passage par le groupe de marathon lecture sur Facebook initié par Arcaaléa et qui semble être bien parti pour se renouveler chaque week-end – un bon moyen pour retrouver d’autres lecteurs au même moment

CITRIQ

Dodger (Terry Pratchett)

Le nouveau roman de Terry Pratchett, Dodger, n’est pas de la série du Disque-monde. Il avait été mentionné que son univers était le même que dans Nation, mais en fait c’est plutôt l’époque: alors que Nation se déroulait sur une petite île au bout de la terre, où les standards de la société victorienne n’étaient représentés que par une jeune fille échouée bien loin de tout ça, avec Dodger on est vraiment plongés dans l’époque victorienne en plein coeur de Londres.

Dodger is a tosher – a sewer scavenger living in the squalor of Dickensian London. Everyone who is nobody knows Dodger. Anyone who is anybody doesn’t.
But when he rescues a young girl from a beating, suddenly everybody wants to know him. And Dodger’s tale of skulduggery, dark plans and even darker deeds begins…


Dodger, dans le Oliver Twist de Dickens, c’est le plus malin des filous de la bande du vieux juif Fagin.
Ici, c’est un peu différent: Dodger est un tosher, un gars qui se balade dans les égoûts pour récupérer la monnaie et les objets perdus qui y sont drainés. Il vit dans une mansarde avec Solomon Cohen, un vieux juif qui fait un peu de joaillerie à ses heures. Et un chien malodorant, Onan.
Solomon parle plusieurs langues, s’est échappé d’innombrables pays, cuisine diablement bien, et bien sûr maîtrise l’argent comme un juif, mais il n’est pas un maître voleur. Dodger n’a pas son pareil pour repérer un demi-centime derrière un caillou boueux ou arpenter les galeries sans lumière, et il a parfois la main baladeuse en général, mais il n’est pas vraiment un cambrioleur non plus.
Ils sont simplement des gens de la rue, qui ont déjà de la chance d’avoir un toit, et qui survivent simplement dans ce milieu qu’ils maîtrisent parfaitement – Dodger est une figure parmi les toshers, et il entretient méticuleusement sa popularité de type que tout le monde connaît et qui connaît tout le monde, ce qui est toujours utile dans la rue…

Jusqu’à ce que, par un terrible orage, Dodger suive une impulsion héroïque pour sauver une jeune femme maltraitée tombée d’une diligence et d’une sale situation…

A partir de là, il va rencontrer Charles Dickens himself, et Henry Mayhew (auteur de « The London labour and the London poor », grande inspiration pour Pratchett) – deux gentlemen qui aiment se balader dans les quartiers miséreux et côtoyer les pauvres, pour mieux saisir et s’efforcer de dénoncer l’ampleur de ces conditions inhumaines – et par là, d’autres grandes personnalités, comme Disraeli ou Sir Robert Peel, et globalement se retrouver embarqué dans une affaire qui dépasse largement sa petite vie tranquille.

Mais Simplicity, comme est appelée la belle secourue à défaut de connaître son vrai nom, lui semble enluminer le monde, et voilà que Solomon s’énerve contre le potentiel frustrateur du jeu des 7 familles qui semble alors être très à la mode, qui ne fait qu’entériner une structure sociale bien établie et inaccessible pour les plus désavantagés…

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« Young man, the games we play are lessons we learn. The assumptions we make, things we ignore and things we change make us what we become.
It was biblical stuff, right enought. But when Dodger thought about it, what
was the difference? The whole of life was a game. But if it was a game, then were you the player or were you the pawn? It seeped into his mind that maybe Dodger could be more than just Dodger, if he cared to put some effort into it. It was a call to arms; it said: Get off your arse!« 

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Alors ouais, Dodger va se bouger le cul. Et la débrouille, les astuces, le filoutage, ça le connaît! Pour une meilleure allure, la friperie peut faire l’affaire pour commencer, et une vraie coupe de cheveux chez un vrai coiffeur est un bon début aussi.
C’est là que décidément, l’héroïsme ne le lâche plus, puisqu’il se retrouve à devoir écarter le rasoir de Sweeney Todd…

Et comme l’explique si bien Charlie, qui aiguille sa popularité naissante par ses articles au Morning Chronicle: peu importe la version des faits honnête de celui qui ne se considère pas comme un héros, les gens ont besoin de héros et en verront un là où ils veulent en voir un, qu’il le veuille ou non.

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« Dear Mister Dodger, the truth, rather than being a simple thing, is constructed, you need to know, rather like Heaven itself. We journalists, as mere wielders of the pen, have to distil out of it such truths that mankind, not being god-like, can understand. In that sense, all men are writers, journalists scribbling within their skulls the narrative of what they see and hear, notwithstanding that a man sitting opposite them might very well brew an entirely different view as to the nature of the occurrence. »
« […] the truth is a fog, in which one man sees the heavenly host and the other one sees a flying elephant. »

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Cette citation est la première qui m’a vraiment marquée au point de m’interrompre pour la noter, j’aime énormément cette réflexion sur la vérité, et il s’est trouvé qu’elle est une clé du livre entier

Mais la vérité, c’est aussi que Simplicity fuit un mari violent et surtout très important, et la situation est délicate. Avec ça, il semblerait qu’un assassin insaisissable s’intéresse d’un peu trop près à elle et à Dodger.

Mais Dickens est lui aussi un type qui connaît beaucoup de monde, et il mise beaucoup sur Dodger! Très vite, celui-ci gagne en standing et en réputation, entraînant avec lui son fidèle mentor Solomon, qui se charge de le mettre au jus sur les manières de la bonne société, de leur obtenir de beaux habits chez un vrai tailleur, jusqu’au chapeau que Dodger choisit très haut de forme (comment peut-on ne pas penser à Terry lui-même à ce moment-là ^^).

Et pendant qu’ils se mettent à côtoyer de plus hautes sphères, c’est l’occasion de pas mal de jolies réflexions sur les différences sociales…

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« Three days! It was as if the world was moving too fast, laughing at Dodger to keep up with it. Well, he would chase the world and take what came and deal with it. Tomorrow he would be attending a wonderful dinner at a place where there was certainly going to be Simplicity, and it appeared to him as tiredness built up that the important thing in all this was how you seemed and he was learning how to seem. Seem to be a hero, seem to be a clever young man, seem to be trustworthy. That seemed to fool everybody, and the most disconcerting thing about this was it was doing the same to him, forcing him on like some hidden engine. »
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« Maybe that’s how it goes, he thought. The more you’ve got, the more worried you become, just in case you lose it. If money gets a bit short, then you might be worrying about losing your nice house and all those pretty little ornaments.
Dodger hadn’t ever worried too much about anything beyond the important things – a decent meal and a warm place to sleep. »

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« Mmm, said Solomon. That is because mmm the government thinks mostly about all the people – they are not very good at individuals (…) »

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Et bien sûr, Dodger a un plan, comme l’escomptait Charlie, un plan que seul quelqu’un d’aussi « extérieur » – et plein de ressources – que Dodger pouvait concocter et réaliser…

Un autre clin d’oeil qui m’a immensément ravie, c’est une petite escapade dans le Somerset, région devenue chère à mon coeur avec mes multiples voyages à Wincanton et son consulat morporkien

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« She seemed very keen to speak like they did in the Somerset accent, which might have been called bucolic because it was slow. It was indeed slow, because it dealt with things that
were slow – like cheese and milk and the seasons, and smuggling and the brewing of fiery liquors in places where the excise men dared not go – and in those places, while the speech was slow, thought and action could be very fast indeed. »

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Au final, bon, ce n’est pas le chef d’oeuvre que j’escomptais (non parce que Pratchett + Londres victorienne avec Dickens, c’était quand même un ultra combo très prometteur), mais c’est un bon Pratchett: bourré d’un comique prosaïque, de personnages réalistes et attachants, de réflexion sur plein de choses (je retiens surtout celle sur la condition de la femme, qui devrait toujours être en mesure de s’affranchir d’un mauvais mari quelle que soit sa condition), et d’un univers très documenté – mention spéciale au monde souterrain des toshers, avec ses codes, son folklore, et la vie des rues miséreuses en général – même s’il avoue et corrige quelques menues distorsions historiques en postface qui ne distordent pas grand chose.

Le petit défaut que je lui trouve, par contre, c’est d’être assez prévisible, et j’ai l’impression que ce n’est pas seulement parce que je connais bien Pratchett et ses ficelles habituelles, ni aussi à force de teaser et d’attendre tellement de ce bouquin… Il manque juste la haute dose de jubilation qui me fait vibrer quand je lis du Pratchett.

Mais ça n’en reste pas moins une lecture fort agréable, que j’ai très hâte d’aller voir adaptée au théâtre par Stephen Briggs (presque en même temps que l’écriture par Pterry) avec Mirliton à côté d’Oxford en janvier  (oui, c’est encore une folie)

A noter enfin que comme j’avais pré-commandé une édition spéciale de Waterstones, je dispose en fin d’ouvrage d’un petit supplément, le « Guide to the Wise Sayings of Solomon Cohen », qui en fait n’a rien d’un contenu bonus inédit, c’est simplement quelques citations de ce personnage extraites du roman – ce qui peut être sympa quand même: vu le personnage, y’a du bon ^^

No et moi (Delphine de Vigan)

Ca faisait bien trop longtemps que ce livre traînait dans ma pile des emprunts, et comme je cherchais un poche pas trop gros pour occuper du temps en salle d’attente, l’occasion que j’attendais se présentait enfin. J’ai ensuite passé à peu près tout le reste de ma journée à le terminer…
C’est qu’un Delphine de Vigan, je le sais bien, ça ne se repose pas si facilement. Même si, et je le sais bien aussi, c’est toujours poignant, et sombre et beau, toujours une bonne claque qu’on se ramasse bien fort et qui ne laisse pas indemne.
Et malgré tout, j’y reviens, parce qu’il y a aussi de la lumière dans ses ténèbres, dans son style si particulier, et c’est tellement fascinant…

No et moi, c’est l’histoire de Lou, une ado surdouée qui a toujours un million de choses qui lui passent par la tête, mais qui est un peu asociale et a une vie de famille pas très rose.
C’est aussi l’histoire de Lucas, ce grand garçon désinvolte aux airs de voyou qui la soutient contre les préjugés envers « le cerveau » de la classe.
Et c’est enfin l’histoire de No, jeune fille SDF que Lou va « interviewer » pour un exposé à faire, puis tenter d’aider et d’apprivoiser…

Comme toujours, les personnages sont attachants, avec chacun leurs bons côtés et leurs côtés plus sombres. Le style haché, parlé, qui se lance d’une traite sans reprendre son souffle, me ferre toujours aussi complètement, ça rend vivant, on est « dedans »… Il y a des images d’une beauté à couper le souffle, et puis des tempêtes, des souffrances indicibles et pourtant bel et bien dites, d’une manière ou d’une autre, un dégradé de violences et de détresses sociales, et des lueurs d’espoir soufflées par la grisaille de la vie et des « choses qui sont comme ça », ou les retournements inopinés, ou au contraire qui vacillent mais tiennent, ou se ravivent, ou clignotent avant de s’éloigner…

Voilà voilà. Je dois dire aussi que je me suis pas mal identifiée à Lou par certains aspects de son caractère:

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« La gare d’Austerlitz, j’y vais souvent, le mardi ou le vendredi, quand je finis les cours plus tôt. J’y vais pour regarder les trains qui partent, à cause de l’émotion, c’est un truc que j’aime bien, voir l’émotion des gens (…)

Bref, voilà pourquoi je me trouvais gare d’Austerlitz. J’attendais l’arrivée du TER de 16h44, en provenance de Clermont-Ferrand, c’est mon préféré parce qu’il y a toute sorte de gens, des jeunes, des vieux, des bien habillés, des gros, des maigres, des mal fagotés et tout. J’ai fini par sentir que quelqu’un me tapait sur l’épaule, ça m’a pris un peu de temps parce que j’étais très concentrée, et dans ce cas-là un mammouth pourrait se rouler sur mes baskets, je ne m’en rendrais pas compte. »

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« Elle me regarde avec l’air amusé, elle n’a pas l’air de me trouver bizarre, rien ne semble l’étonner, avec elle je peux dire mes pensées, même si elles se mélangent ou se bousculent, je peux dire le désordre qu’il y a dans ma tête, je peux dire et tout sans qu’elle me le fasse remarquer, parce qu’elle compend ce que ça veut dire, j’en suis sûre, parce qu’elle sait que et tout c’est pour toutes les choses qu’on pourrait ajouter mais qu’on passe sous silence, par paresse, par manque de temps, ou bien parce que ça ne se dit pas.
Elle pose son front entre ses bras, sur la table, alors je continue, je ne sais pas si cela m’est déjà arrivé, je veux dire de parler aussi longtemps, comme dans un monologue de théâtre, sans aucune réponse, et puis voilà qu’elle s’endort, j’ai terminé mon coca et je reste là, à la regarder dormir, c’est toujours ça de pris pour elle, la chaleur du café et la banquette bien rembourrée que j’ai veillé à lui laisser, je ne peux pas lui en vouloir, moi aussi je me suis endormie quand on est allés voir
L’école des femmes avec la classe, et pourtant c’était vraiment bien, mais j’avais trop de trucs dans ma tête et parfois c’est comme les ordinateurs, le système se met en veille pour préserver la mémoire. »

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« Parfois le hasard obéit à la nécessité. C’est l’une de mes théories (dite théorie de l’absolument indispensable). Il suffit de fermer les yeux, visualiser la situation souhaitée, se concentrer sur l’image, ne rien laisser interférer, ne pas se laisser distraire. Alors quelque chose se produit, pile comme on l’a voulu. (Bien sûr ça ne marche pas à tous les coups. Comme tout théorie digne de ce nom, la théorie de l’absolument indispensable souffre des exceptions.) »

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« C’est vrai que ça fait un drôle d’effet, un oeuf carré, comme toutes les choses qu’on n’a pas l’habitude de voir, j’en imagine d’autres, des fourchettes télescopiques, des fruits translucides, une poitrine amovible, mais No est en face de moi, l’air renfrogné, ce n’est pas le moment de s’éparpiller, il faut que je revienne à l’essentiel, si seulement j’étais équipée d’un bouton retour immédiat à la réalité, ça m’arrangerait un peu. »

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« Je voudrais seulement être comme les autres, j’envie leur aisance, leurs rires, leurs histoires, je suis sûre qu’ils possèdent quelque chose que je n’ai pas, j’ai longtemps cherché dans le dictionnaire un mot qui dirait la facilité, l’insouciance, la confiance et tout, un mot que je collerais dans mon cahier, en lettres capitales, comme une incantation. »

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« Mon père m’a répondu que ce n’était pas possible. Les choses sont toujours plus compliquées qu’il y paraît. Les choses sont ce qu’elles sont, et il y en a beaucoup contre lesquelles on ne peut rien. Voilà sans doute ce qu’il faut admettre pour devenir adulte. »

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Je n’ai pas vu le film, je redoute un peu tellement le livre est fort et une adaptation peut gâcher cette puissance évocatrice.

Et me voilà une fois de plus bluffée par cette auteur!

CITRIQ

[BD] Dieu qui pue, Dieu qui pète (Fabien Vehlmann & Frantz Duchazeau)

Voici une petite trouvaille dégotée au boulot, vite lue et vite chroniquée, une petite parenthèse idéale!

« Dieu est arrivé chez nous par une belle journée de printemps. Enfin, quand je dis « Dieu », c’est pas trop sûr. Il ressemblait plutôt à une grosse nuée de mouches avec, au milieu, un type qui sentait comme mille crottins d’éléphants malades ».

Ca, c’est le début d’une histoire. Une histoire cocasse, envoûtante, cruelle et douce à la fois.
Une histoire qui parle des hommes, des animaux et des dieux. Une petite histoire africaine.

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Et il y en a 9 comme ça, de seulement quatre pages chacune, qui nous emportent aussi sûrement qu’un griot africain bien caustique dans des petits contes magnifiques, avec cette petite touche d’humour – souvent inopinée et d’autant plus bonne – et cette poésie propre aux contes africains.

Dans Princesse-de-la-colline, une petite fille se joue des animaux de la savanne avec une certaine malice ;
Dans Le tout petit voyage, les deux fils du chef d’un village doivent se départager pour sa succession en prenant pour monture le premier animal qu’ils voient ;
Quelques mots dans le désert
est un très bel interlude à propos de ce que deviennent les mots emportés par le vent ;
Dans A peine deux battements de coeur, un vieil éléphant donne une belle leçon aux hommes orgueilleux ;
Avec Le pays empoisonné, un nom difficile à porter finit par porter les fruits d’une ruse longue et malicieuse ;
Dans Chaka et les lièvres, un infirme prouve qu’il est capable malgré tout d’être initié en adulte ;
Dieu qui pue, Dieu qui pète, est un conte théologique délicieusement moqueur ;
Le jeune homme égoïste est une belle leçon de vie ;
et dans Le berger bien tranquille, un homme très avisé fait l’exception pour une princesse qui éblouit tout le monde.

Le ton est assez traditionnel, dans cette façon atemporelle des contes de l’Afrique sauvage, et puis pouf!, un mot familier bien de notre époque vient pimenter l’humour déjà sous-jacent de la manière africaine: c’est un délice

    

« Dans sa jeunesse, Senou était un jeune homme rapide et fort, qui ne craignait personne. En fait, il ne respectait personne non plus, pressé qu’il était de sauver des princesses, de découvrir des trésors et d’aller combattre des ennemis! Pas un vrai méchant, donc, mais plutôt un petit couillon. »

Un très bon moment de lecture, dépaysant, drôle et intelligent.

CITRIQ

Une place à prendre (J.K. Rowling)

Quand la nouvelle est parvenue à mes oreilles, j’ai évidemment été assez curieuse de ce nouveau livre de J.K. Rowling, curieuse de voir ce qu’elle pouvait donner dans l’après-Harry Potter.

L’opération des matches de la rentrée littéraire 2012 sur Priceminister est tombée à pic, puisqu’elle m’a permis de le recevoir en échange d’une chronique que j’avais bien l’intention de faire de toute façon!



Bienvenue à Pagford, petite bourgade en apparence idyllique. Un notable meurt. Sa place est à prendre…
Comédie de moeurs, tragédie teintée d’humour noir, satire féroce de nos hypocrisies sociales et intimes, ce premier roman pour adultes révèle sous un jour inattendu un écrivain prodige.


On est effectivement bien loin de Harry Potter avec ce coquet pavé de 680 pages et cette petite bourgade très contemporaine qu’on reconnaît très bien quand comme moi on connaît les villes de campagne, leurs guerres de clochers, leurs ragots épidémiques et leurs jeunes en mal-être dans un environnement étriqué.

Je l’ai même trouvé très dur, bien plus sombre que je pensais.
Avant d’entamer ma lecture, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre et je m’étais volontairement abstenue de chercher, mais j’avais vaguement cru entendre dire qu’il y avait du whodunnit à la Agatha Christie – alors qu’en fait, on en est à des années-lumières et ce n’est pas du tout le but de « Une place à prendre »…

Il m’a quand même fallu un petit moment pour mieux cerner les différents foyers entre lesquels on alterne, en jonglant aussi entre les générations, le milieu social, et la position politique dans ce petit microcosme où la logique de clan est très forte et les pressions sociales exacerbées.

J’ai même fini par me faire un petit pense-bête sur les personnages, et évidemment c’est pile à ce moment-là que j’ai commencé à bien les identifier et donc à ne plus avoir besoin de mon mémo

Quant aux personnages eux-mêmes, beaucoup sont très attachants (Krystal Weedon en tête), et tous sont dépeints d’une façon très juste et réaliste, dans tous leurs travers comme dans leurs points de vue personnels.

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« La grande erreur commise par quatre-vingt-dix pour cent des êtres humains, selon Fats, était d’avoir honte de ce qu’ils étaient ; de mentir, de vouloir à tout prix être quelqu’un d’autre. L’honnêteté était la devise de Fats, son arme de choix et son principal moyen de défense. L’honnêteté faisait peur aux gens ;  elle les choquait. Les autres, avait-il observé, étaient perpétuellement englués dans le malaise et le faux-semblant, terrorisés à l’idée qu’on découvre leur vrai visage, alors que lui, Fats, était attiré par la réalité brute, par tout ce qui était laid mais authentique, par toutes les vérités abjectes qui ne suscitaient chez les gens comme son père que dégoût et humiliation. »
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« Tessa refréna une envie subite de s’énerver. Colin avait une fâcheuse tendance à porter des jugements catégoriques sur les gens, fondés sur des premières impressions, des faits isolés. Il ne paraissait pas comprendre que la nature humaine était extraordinairement changeante, ni avoir conscience que derrière chaque visage en apparence quelconque se cachait un monde intérieur aussi unique et foisonnant que le sien. »
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« Andrew aperçut Krystal Weedon, emblème de la cité et objet de blagues salaces en tout genre. Elle marchait d’un pas bondissant, entre deux éclats de rire féroces, au milieu d’un petit groupe hétéroclite d’adolescents. A chacune de ses oreilles se balançaient plusieurs anneaux, et la ficelle de son string dépassait du pantalon de jogging qu’elle portait à mi-hanches.
Andrew la connaissait depuis l’école primaire, et elle figurait dans la plupart des souvenirs les plus hauts en couleur qu’il conservait de cette lointaine enfance. Son nom, bien entendu, lui avait valu d’innombrables quolibets, mais au lieu de pleurer comme l’aurait fait n’importe quelle autre petite fille, Krystal, du haut de ses cinq ans, caquetait en choeur avec les autres: ‘Weed-on! Krystal Weed-on!’
[NdT: Weed: mauvaise herbe, chiendent ; et en argot, « herbe » au sens narcotique du terme] »

*

Il y a une très bonne psychologie des personnages, et un regard très lucide sur la société, jusque dans ses tréfonds les plus terribles qui prennent des formes plus ou moins flagrantes ou pernicieuses – ça a d’ailleurs un léger goût de fond de vécu, je pense que peut-être l’expérience de JKR à Amnesty International et les périodes les plus dures de sa propre vie n’y sont pas pour rien.

Dans chaque foyer il y a un ver qui ronge, que ce soit sur des petits riens qui s’accumulent sans y paraître, ou des choses beaucoup plus extrêmes, d’une violence effroyable.

La misère de la cité, l’engrenage de la drogue et des horreurs à oublier, mais aussi les névroses, la crise de la trentaine, les désillusions, les humiliations et harcèlements ordinaires…

Peu à peu on découvre la face cachée de tous ces citoyens lambdas, et les remous causés par la place libérée à pourvoir dans le conseil paroissial… jusqu’à quelques gros pavés lancés dans la mare par des ados qui n’ont plus que ça pour crier certaines vérités à la face du monde et tenter d’infléchir sa course inexorable, chacun englué dans son enfer privé.

La place libérée au conseil ouvre ses fissures et ses gouffres pour certains, ses tremplins et passages inattendus pour d’autres, et le paysage intime comme public s’ébranle et se reforme sous des coups de plus en plus puissants et rapides, jusqu’à une terrible apogée.

Je n’ai pas trouvé tellement d’humour noir, juste quelques pointes d’ironie grinçante qui affleurent par-ci par-là, mais ce n’est clairement pas le ton général du livre.

En revanche il y a beaucoup d’émotion, des moments très forts, et une fresque de vie dans laquelle JKR nous embarque tranquillement, jusqu’à ce qu’on réalise qu’on ne peut plus lâcher ce bouquin.

Je ne suis pas déçue, et même plutôt bluffée par ce nouveau bébé de J.K. Rowling!

*
* * *

Livre reçu dans le cadre des
matches de la rentrée littéraire 2012 sur Priceminister

(18/20)

CITRIQ

Lignes de vie (Graham Joyce)

Tant que j’étais à déterrer des vétérans de ma PAL, l’envie m’a pris d’un coup de ressortir celui-ci, que j’avais déniché après avoir aimé « La Fée des dents » du même auteur – avec le petit plus que celui-ci est traduit par Mélanie Fazi

Coventry, durant la Seconde Guerre mondiale.
Une famille de sept sœurs aux vies fondées sur l’amour, la tradition, l’angoisse et l’espoir, dominées par la sagesse et l’autorité d’une matriarche aussi indomptable que truculente. Des vies simples et émouvantes auxquelles se mêlent presque imperceptiblement l’étrange et le merveilleux, l’ordinaire et l’extraordinaire. Cassie, la plus jeune des sœurs, a eu un petit garçon de père inconnu et n’a pas eu le courage de le céder à des parents adoptifs. C’est une fille fantasque et imprévisible, « la dernière fille au monde à qui laisser la garde d’un enfant » selon sa propre mère.
Il est alors décidé que le petit Frank sera élevé par chacune des sœurs, à tour de rôle. Ainsi l’enfant sera-t-il le témoin privilégié de ces vies aux lignes si différentes, dans les drames et les illusions de l’après-guerre. Mais Frank est un enfant particulier, doué d’intuitions étonnantes ; comme sa jeune mère, sensible à des signes invisibles; comme sa grand-mère, parfois visitée par des apparitions lui annonçant l’avenir…
Et au centre de leur histoire, il y eut la nuit du bombardement de Coventry par la Luftwaffe. La jeune Cassie s’est trouvée au cœur de cette nuit d’horreur hallucinée et y a laissé son secret le plus précieux…

C’est long, pour une 4° de couv’, mais ça a le mérite de bien tout balayer sans trop spoiler pour autant.

D’autant plus que dans les bouquins de Graham Joyce, c’est surtout l’ambiance qui est intéressante: on suit un certain quotidien, à peine parsemé de quelques notes de fantastique, mais le réalisme prime beaucoup.

C’est surtout une saisissante galerie de portraits, sans qu’on s’en rende forcément compte, d’ailleurs, tellement on est embarqués dans la petite vie de ces personnages, chacun extrêmement bien identifié, avec un caractère bien cerné, autant dans ses certitudes et sa manière de voir le monde que dans ses doutes, ses faiblesses et ses remises en cause…

Alors avec cette famille nombreuse et matriarcale, dans le Coventry de la reconstruction après les bombardements, c’est tout à fait saisissant!

On pourrait craindre de se perdre dans la floppée de noms, surtout ceux des innombrables soeurs, mais elles sont toutes tellement bien caractérisées qu’on s’y retrouve sans peine.
Et tout ce petit monde gravite autour de la mère de famille, Martha, véritable figure centrale, à l’image de ce clan soudé et un brin atypique.

*
« Martha avait l’esprit mathématique. Elle additionnait, soustrayait, comparait. Elle se consacrait tout entière à la tâche consistant à remettre à plat les divergences. Une fois une équation résolue, elle passait à la suivante. Savoir que les problèmes de la vie en général et les équations de ses filles en particulier étaient sans fin ne la décourageaient pas le moins du monde. La vie était là: dans la zone d’ombre qui séparait la perfection d’une part, et d’autre part le chaos du flux et du reflux humains qui empêchaient de l’atteindre. Martha savait d’instinct reconnaître la perfection mais ne s’attendait jamais à la trouver, ne l’avait même jamais souhaitée. A ses yeux, ça revenait à mourir. Ce qui l’avait fait soupirer de satisfaction dans l’air vif de ce matin-là, c’était de voir les billes glisser de l’autre côté du boulier. »
*

Ce passage est l’essence même d’une bonne partie du livre ^^
Et dans ce style très fluide et un peu contemplatif sans être longuet, qui me donne toujours beaucoup de plaisir à lire du Graham Joyce (surtout traduit par Mélanie Fazi, à qui ça colle si bien, me permet-je de répéter)

Le fil rouge de « Lignes de vies », c’est aussi Frank, l’enfant de Cassie la fantasque qui a parfois des « absences », ce qui motive Martha à entériner la décision que chaque soeur le prendra sous son aile (généralement en même temps que Cassie) dans son propre foyer, chacune son tour.
Le petit Frank va ainsi régulièrement changer de vie au gré des nouveaux foyers, découvrant les joies d’une ferme à la campagne,
le logement plutôt étouffant des jumelles maniaques et spirites, l’expérience communautaire de Beatie et Bernard les progressistes gauchistes, ou encore la maison moderne mais stricte aussi de Una et son embaumeur de mari – un beau panorama qui passe par toutes les situations plus ou moins insolites!

*
« Tu vois, bonhomme, même si tu n’es encore qu’un loupiot, je vais t’expliquer pourquoi je fais ces choses-là. Je suis une ‘tite fée, oui, oui, hi hi, une ‘tite fée envoyée ici pour agiter une baguette magique au-dessus de ces vieux emballages, pour les arranger un peu. Pourquoi? Parce que même les adultes, les grandes personnes, ne supportent pas de voir la vérité ; ils ne la supportent pas. C’est la décomposition. On essaie de faire croire que la mort n’est pas vraiment passée par là. Alors moi, je sors ma ‘tite baguette et je l’agite par-dessus ce vieil emballage de viande. Et on me paie pour ça, c’est mon métier ; mais je le fais parce que j’aime les gens, Frankie, tous autant qu’ils sont. Je le fais par amour pour les vivants. Parce que je ne veux pas qu’ils souffrent en voyant les gens qu’ils aimaient. Alors je sors ma baguette et je fais mon travail, tu vois? »
*

Et Cassie, la jeune Cassie, libre et inconséquente, hypersensible et étrange magicienne à ses heures, le mystère de sa vie…

*
« Alors que tous les autres levaient les bras en l’air devant ce qu’ils considéraient comme une grossesse non désirée, Cassie y voyait seulement confirmation de pouvoirs spectaculaires, un rayon lumineux dans un univers obscur.
(…) Restait à déterminer si c’était elle qui contrôlait la magie ou l’inverse, question à laquelle Cassie n’avait jamais trouvé de réponse satisfaisante. Elle ne pouvait en parler ni à sa mère, ni à ses soeurs. Elle avait essayé mais elles se contentaient de la regarder comme s’il venait de lui pousser une deuxième tête. Son plus grand espoir était que le bébé Frank, en grandissant, devienne assez intelligent pour tout lui expliquer.
Le moment venu, elle lui en apprendrait autant que nécessaire sur Frank senior. Elle lui raconterait aussi ce qu’elle avait vécu la nuit du bombardement. Il la croirait et lui expliquerait tout. Il connaîtrait les réponses à ces questions délicates car il était lui-même un enfant de la magie. »

*

On ne peut que l’aimer, malgré ses absences et son insouciance générale.
Et elle est magnifique dans ses parenthèses surnaturelles…
Son évocation de sa fameuse nuit du bombardement, et l’épisode de Lady Godiva sont deux scènes qui restent gravées dans mon esprit, et la première est un vrai moment clé de tout le roman.

Voilà voilà… Les dernières pages sont chargées d’une émotion forte mais simple à la fois, ce qui est tout à fait représentatif de tout le livre.

{moshide hidden SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}
*

« Et lorsqu’ils eurent fini de chanter, chacun passa les bras autour des épaules du voisin, et la tendresse familiale sembla en cet instant presque plus éprouvante à porter que le deuil. »
{/moshide}
*
« – Quelle histoire.
– Qu’est-ce que tu dis de ça, Frank? demanda Tom.
– C’est bizarre, répondit le gamin. Mais c’est bien que vous leur ayez donné une tasse de thé. Ca ne coûte rien d’être gentils, non?

{moshide hidden SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}Tom sourit à sa femme, car il aurait juré entendre Martha.{/moshide}« 
*

 

Un très beau moment de lecture, en somme.

CITRIQ

World War Z (Max Brooks)

Voilà un bon livre de zombies, dont je n’avais entendu que du bien, et que je m’étais laissé convaincre d’intégrer à ma PAL. Ca fait plus de 2 ans

La guerre des zombies a eu lieu, et elle a failli éradiquer l’ensemble de l’humanité. L’auteur, en mission pour l’ONU – ou ce qu’il en reste – et poussé par l’urgence de préserver les témoignages directs des survivants de ces années apocalyptiques, a voyagé dans le monde entier pour les rencontrer, des cités en ruine qui jadis abritaient des millions d’âmes jusqu’aux coins les plus inhospitaliers de la planète. Jamais auparavant nous n’avions eu accès à un document de première main aussi saisissant sur la réalité de l’existence – de la survivance – humaine au cours de ces années maudites.
Prendre connaissance de ces comptes rendus parfois à la limite du supportable demandera un certain courage au lecteur. Mais l’effort en vaut la peine, car rien ne dit que la Ze Guerre mondiale sera la dernière.

Je l’avais ressorti lors du ReadAThon de l’avril 2011, en espérant en profiter aussi pour recoller les wagons de la lecture commune du Cercle d’Atuan de ce mois-là , mais j’avais alors eu trop de mal à accrocher.

« Une histoire orale de la Guerre des Zombies », dit le sous-titre. Ca se présente en effet sous forme d’un collectage, une série de témoignages (fictifs bien sûr) disparates que je n’ai pas tout de suite réussi à relier entre eux. J’ai donc d’abord été freinée par cet aspect morcelé.
Avec ça, au début je ne voyais pas où ça allait en venir, c’était trop lacunaire. Le temps qu’on s’installe et qu’on commence à deviner les éléments intéressants d’un « témoignage », il s’arrêtait déjà et on passait au suivant, en recommençant le même effort peu fructueux.
J’ai trouvé ça un peu trop frustrant, ce qui a certainement été très accentué par les conditions dans lesquelles je le lisais, qui auraient nécessité un démarrage beaucoup plus direct dans le vrai vif du sujet et au coeur de l’action.

Je l’avais donc laissé en pause, pendant très longtemps, et récemment j’ai eu envie de le reprendre sur un coup de tête, et cette fois j’étais dans la disposition adéquate
J’ai très vite été accrochée, happée, complètement captivée, et je ne me suis même pas rendue compte d’à quel moment j’ai basculé vraiment dans l’action et les enjeux de l’intrigue.

Une fois qu’on est « entré dedans », la forme de collectage de témoignages est très vivante et dégage une authenticité très forte.
Après tout, le « et si » de base est d’une grande simplicité: pousser le mythe du zombie à l’extrême et imaginer ce qui se passerait si cela arrivait vraiment sur notre monde actuel, dans nos sociétés actuelles.

Et ça sonne horriblement juste, d’abord une sorte d’indifférence tant que le phénomène est encore assez isolé pour permettre de faire l’autruche, un ébahissement progressif face à la réelle nature du danger que l’on n’appréhende véritablement qu’avec lenteur et incrédulité, puis la terrifiante impuissance face à l’incontrôlable et les sursauts maladroits pour tenter de sauver ce qui peut l’être, opposer un maigre rempart au chaos qui se propage si vite et si entièrement…

*
« Oh, je ne leur en veux pas. Le gouvernement, tous ces gens censés nous protéger… Objectivement, j’arrive à comprendre. Tout le monde ne pouvait pas accompagner l’armée à l’ouest des Rocheuses, je m’en rend bien compte. Comment auraient-ils fait pour nous nourrir, nous canaliser, et comment empêcher les hordes de morts-vivants de nous suivre? Aujourd’hui, je comprend mieux pourquoi ils ont tout fait pour qu’un maximum de réfugiés se dirige vers le nord. (…)
Non, je ne leur en veux pas de nous avoir fait ça, je leur pardonne, même… Mais leur irresponsabilité, le manque d’informations vitales qui auraient pu sauver tellement de monde… Ca, je ne leur pardonnerai jamais. »

*
* *

« Alors pourquoi les avoir filmées?
– Parce que les Américains vouent un culte à la technologie. C’est un trait inhérent à notre culture nationale. Qu’il soit d’accord ou pas, même le dernier des luddites ne peut nier l’étendue de nos exploits technologiques. Fission de l’atome, alunissage en 69… On a rempli chaque maison et chaque bureau de plus de gadgets et de machins que n’en aurait rêvé le plus allumé des écrivains de S-F. J’ignore si c’est une bonne chose, je suis mal placé pour en juger, mais ce que je sais, c’est que les Américains se comportent comme ces ex-athées, là, planqués dans leur terrier… Ils implorent le dieu de la science de les sauver. »

*

Tout ça nous ramène aussi aux problématiques « traditionnelles » d’une guerre mondiale à part entière, avec un ennemi impossible à éradiquer, et des enclaves qui se forment ici et là, où les rescapés s’efforcent de s’auto-gérer, recréer une autonomie noyée dans le progrès devenu caduc, et éventuellement chercher des moyens de lutte plus efficaces contre « Zack », le p’tit surnom des zombies.

Et comme dans toutes les guerres, certains aspects de l’humanité remontent à la surface et s’exacerbent dans cette situation tendue…

*
« C’était ça, notre nouvelle technique de combat. Retour au Moyen Âge, comme pour le reste. »

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« Il parlait évidemment de ceux qui résidaient dans la zone sécurisée de l’Ouest. Soit ces tarés avaient une dent contre la politique du gouvernement, soit ils préparaient leur sécession depuis longtemps et ils se servaient de la crise comme prétexte. C’était eux, les « ennemis de la nation », le mal absolu que ceux qui jurent de défendre leur pays mentionnent toujours dans leur discours. »
*
« Tout ce qui comptait à ses yeux, c’était l’avenir de la nation. Il était déterminé à sauver les rêves qui l’avaient construite. J’ignore si les grandes époques font les grands hommes, mais je sais qu’elles les tuent. »
*


Par la nature même du fléau zombie, c’est aussi une grande guerre psychologique et éthique, qui en fait un contexte plus extrême qu’autrement, d’un certain côté. Pas facile de devoir se défendre contre ce qui a été un semblable, un humain – parfois même dans le corps d’un proche ou d’une connaissance; et d’éradiquer des morts-vivants…

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« J’ai mis un terme à ses souffrances, si on peut appeler ça des souffrances, puis j’ai essayé de ne plus y penser. Encore un truc qu’on vous apprend à Willow Creek: pas la peine de faire leur élégie, pas peine d’imaginer qui ils étaient ni ce qui leur est arrivé. Je sais bien, mais on le fait tous, non? Je veux dire, qui peut regarder ces choses sans se poser la question? C’est comme quand on a lu les dernières pages d’un livre… L’imagination prend le relais, tout simplement. Et c’est là qu’on baisse la garde, qu’on devient moins attentif. Et on laisse aux autres le soin de se demander ce qui nous est arrivé. »
*

{moshide hidden SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}La survie s’est installée et l’humanité pourrait vivoter encore longtemps comme ça – du moins tant que les dissensions et les conditions de vie ne font pas encore craquer trop de nerfs – mais il vaut mieux finir par réunir ses forces et relever la tête.

*
« Un long et dur retour vers l’humanité, ou la régression progressive des primates les plus évolués au monde… Nous avions un choix à faire. Maintenant.
C’est tellement nord-américain, ce genre de discours, ce « j’ai le cul dans la boue mais je contemple les étoiles ». Dans n’importe quel film gringo, un figurant se serait levé pour applaudir, et puis on aurait eu droit aux cris de joie des autres, aux gros plans sur leurs yeux remplis de larmes et toutes ces conneries. Mais là, silence total. Personne n’a esquissé le moindre geste. Le Président a déclaré qu’on aurait l’après-midi de libre pour réfléchir à cette proposition, et qu’on se réunirait à nouveau au crépuscule pour voter. »

*

Son destin repris en main, le monde finit par redevenir vivable, mais sous quel nouveau jour et à quel prix…

*
« Je sais, je sais, je suis sans doute trop optimiste. Dès que les choses reviendront à la normale, dès que nos enfants et nos petits-enfants auront grandi dans un monde sûr et confortable, ils deviendront aussi bornés, aussi étroits d’esprit et aussi cons que nous. Mais merde, tout ce qu’on a vécu, vous croyez vraiment que ça peut disparaître comme ça? Un proverbe africain dit: « Impossible de traverser une rivière sans se mouiller. » Ca me plaît, comme idée. »
*
*    *
« Vous voulez savoir qui a perdu la Guerre des Zombies? Qui l’a vraiment perdue, je veux dire? Les baleines. Elles n’avaient aucune chance. Pas avec plusieurs millions de boat people remplis à ras bord de gens affamés… Pas avec la moitié de la flotte mondiale transformée en bâteaux de pêche. Il suffit de pas grand chose, vous savez, une simple torpille air-mer, même trop loin pour leur infliger des dommages physiques, ça les sonne complètement. Elles n’apercevaient le navire-usine qu’au dernier moment. On les entendait à des kilomètres. L’explosion, les cris. Le son se propage extrêmement bien, sous l’eau.
C’est une vraie catastrophe, pas besoin d’être un hippy shooté au patchouli avec un cerveau rempli de yaourt pour s’en rendre compte. Mon père bossait au Scripps, pas l’école de filles de Claremont, non, l’Institut océanographique de San Diego. Voilà pourquoi je me suis engagé dans la marine, ça m’a fait aimer l’océan. Les baleines grises de Californie, on en croisait tous les jours. Des animaux magnifiques, majestueux… Elles avaient réussi à s’en sorir, finalement, et elles revenaient en force après avoir pratiquement disparu. (…) Des créatures extraordinaires, les baleines grises de Californie, et maintenant, terminé, il n’en reste plus une seule.
(…)
Alors la prochaine fois qu’un mec vous raconte que la plus grznde perte de cette guerre, c’est « l’innocence », notre « part d’humanité »…
[Il crache dans l’eau.]
Mais oui, mon garçon, raconte ça aux baleines. »

*

(c’est con, j’ai tout de suite eu une pensée pour Lionel Davoust ){/moshide}

Et pour ensuite comprendre la tragédie, tâcher d’en tirer des leçons, garder la mémoire, et cicatriser… Là encore, comme dans toute guerre.

Au final j’ai trouvé que le mythe des zombies était très bien développé et utilisé, d’un réalisme effrayant, autant que toute la guerre mondiale humaine qui gravite autour…

Un livre très intéressant une fois qu’on a mordu- hmm, disons plutôt: qu’on a réussi à rentrer dedans

*
* *

Et me voilà entrée dans l’Armageddon pour le challenge Fins du monde chez Tiger Lilly



CITRIQ

Abraham Lincoln, chasseur de vampires (Seth Grahame-Smith)

Il y a quelques mois, j’avais été très intriguée par la nouvelle d’un film à venir portant ce titre, et dans ce cas un de mes premiers réflexes est de chercher s’il a été inspiré par un livre. Comme dans la plupart des cas, ça s’est confirmé, et je l’avais aussitôt rajouté dans ma PAL, sans plus y toucher jusqu’à la semaine dernière – as usual
Non mais quand même, constatez le pouvoir de séduction de la couverture!

Abraham Lincoln, 16e président des Etats-Unis d’Amérique est connu pour avoir sauvé l’Union et libéré des millions d’esclaves des chaînes de l’oppression, mais son combat contre les vampires est resté dans l’ombre jusqu’à ce que Grahame-Smith mette la main sur son journal secret. Il est la première personne à avoir posé ses yeux sur ce journal depuis plus de 140 ans.
A l’aide des notes du président défunt, l’auteur écrit une grande biographie, reconstruisant la vraie vie du plus grand leader américain, révélant aussi l’histoire secrète de la Guerre civile et le rôle des vampires aux Etats-Unis.

Oui, auteur de « Orgueil et préjugés avec des zombies », on avait pas deviné, tiens. Tss tss. Heureusement, ce « too much » pompeux du résumé ne ressort pas du tout dans le livre, du moins j’ai trouvé.

Sans les éléments fantastiques, ça pourrait même faire une biographie romancée très fidèle. Mais tout l’intérêt de la chose est justement dans cette réécriture avec le postulat du chasseur de vampires, et même là, l’auteur ne fait que choisir une certaine interprétation et la soutenir de quelques ajouts, sans travestir la réalité historique: il s’appuie dessus, mais ne l’écrabouille pas.
J’admire la façon dont il entrelace sa réécriture fantastique aux faits historiques, qui souvent pourraient le détourner complètement de sa trame, mais qu’au contraire il intègre au point que ça justifie ses arguments et étaye son scénario.

(pour distinguer le vrai du faux, surtout si cette partie de l’histoire américaine vous est totalement inconnue, il y a ce blog bien sympa – pour anglophones, par contre)

On suit donc la vie d’Abe, très vite frappé par les drames et les désillusions, ce qu’il va contrer par une détermination farouche à la vengeance et à la vision d’un monde plus juste, qu’il nourrit d’un apprentissage autodidacte à travers
d’innombrables expériences – c’est l’Amérique de l’aventure, où l’on peut vivre plusieurs vies en une, selon les opportunités et les revers de fortune, les installations et les errances; changeant de métier au gré du vent…

Son enfance est déjà en demi-teinte, mais j’aime sa soif de lecture

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« Là où je rechignais à me lever, John ne tenait pas en place. Il était toujours à préparer des batailles imaginaires et à regrouper le nombre requis de galopins pour les jouer. Il me priait sans cesse d’abandonner mes bouquins pour me joindre à lui. Lorsque je refusais, il me harcelait, me promettant le grade de capitaine ou de colonel, ou encore de s’occuper de mes corvées si je participais. Il me tourmentait sans relâche jusqu’à ce que je n’aie plus d’autre choix que de quitter le confort de l’arbre dans lequel je lisais pour courir la campgne. A l’époque, je le croyais benêt, mais je comprend aujourd’hui tout l’étendue de sa sagesse; il faut plus que des livres pour faire un garçon. »
*

Et sa rencontre fictive avec Edgar Allan Poe est une idée qui me plaît bien, même si elle est plutôt anecdotique et ne sert un peu trop clairement qu’à orienter l’intrigue.

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« Poe avait eu tout ce qu’Abe avait voulu: la meilleure éducation possible, un foyer digne de ce nom, des livres à ne plus savoir qu’en faire et un père ambitieux.
Néanmoins, Abe et lui étaient pareillement malheureux. »

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Une autre rencontre fictive, qui cette fois détermine tout le livre, c’est avec Henry Sturges, vampire humaniste un peu mentor.

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« Le fait qu’un homme libéré de l’ineluctabilité de la mort puisse l’appeler de ses voeux me dépassait, ce dont je fis part à Henry. « Sans la mort, la vie n’a aucun sens, » répondit-il. C’est une histoire impossible à raconter, une chanson impossible à chanter. En effet, comment se terminerait-elle? »
*

Il va aussi guider le grand destin d’Abe, tout comme les vampires vont y prendre une grande part…

*
« Et cela m’agaçait plus encore que la lettre elle-même, car Henry avait raison. L’heure était venue. De quoi faire, je l’ignorais. Je savais uniquement que toute ma vie… les épreuves endurées… les missions… la mort… tout avait convergé vers quelque chose d’autre. Je l’avais senti dès l’enfance. J’avais eu l’impression d’avoir été placé sur une longue rivière dont le courant m’emportait de plus en plus vite sans que je puisse bifurquer. Autour de moi… des terres sauvages et, au loin, un obstacle encore invisible que j’étais destiné à heurter. Bien évidemment, je n’en avais jamais parlé de crainte qu’on ne me traitât de de vaniteux (ou pis, de m’être fourvoyé; si chaque jeune homme convaincu qu’un avenir grandiose l’attendait voyait juste, le monde serait peuplé de Napoléons). Mais aujourd’hui, l’obstacle commençait à prendre forme, bien que ses détails demeurassent flous. S’il me fallait traverser le pays pour le voir enfin clairement, alors qu’à cela ne tienne. J’avais fait de plus longs voyages pour moins que cela. »
*
« Même aujourd’hui, une part de moi peine toujours à le croire. Une part de moi s’attend encore à se réveiller d’un cauchemar de cinquante ans. Malgré toutes ces années, malgré tout ce que j’ai de mes yeux vus. Et pourquoi pas? Après tout, croire aux vampires, c’est rejeter toute raison! C’est admettre l’existence de ténèbres censées être révolues depuis des lustres.
« Elles ne peuvent exister maintenant, dans une époque glorieuse où la science fait le jour sur tous les mystères. Non… non, les ténèbres sont bonnes pour l’Ancien Testament ou les tragédies de Shakespeare. Mais pas pour nous. » Messieurs, voilà précisément ce que recherchent les vampires. Ils ont oeuvré sans relâche siècle après siècle pour nous faire croire que les ténèbres n’ont pas de prise sur nous. Je vous le dis, c’est là le plus grand mensonge qu’on ait fait croire à l’humanité. »

*

Sans oublier que Lincoln est lui-même un grand humaniste, bien connu pour être le président de l’abolition de l’esclavage, notamment.

*
« Je vous laisse en espérant que la flamme de la liberté continuera de brûler dans vos coeurs, jusqu’à ce que nul ne doute plus que tous les hommes naissent égaux. »
Abraham Lincoln lors d’un discours à Chicago, Illinois, le 10 juillet 1858.

*

Et tout ça est bien écrit, et fort bien documenté, émaillé de notes qui sont la plupart du temps véridiques.

Un petit bémol cependant: les photos truquées qui illustrent certaines pages. Quelques-unes passent plutôt bien, mais beaucoup sont de trop et gâchent carrément l’effet. Trop de détournement tue le détournement…

    
à gauche, ça va encore, à droite, plus too much tu meurs

Il y a aussi quelques oublis de mots, mais pas de fautes d’orthographe et la traduction m’a l’air bonne, bien que je n’aie pas comparé avec le texte V.O. – en tous cas ça se lit très bien et ça n’a même pas gêné mon côté chipoteur, tellement j’étais prise dans le bouquin ^^

Pour moi c’est pas loin d’un coup de coeur!

Et c’est l’oeuvre de la petite maison d’édition Eclipse, malheureusement disparue récemment

  

Je vais peut-être aller voir le film, j’avais prévu ça ce soir mais ça va dépendre de ma motivation avec ma migraine caniculaire… (rien n’est moins sûr, donc)

L’ombre du vent (Carlos Ruiz Zafon)

Bon, j’ai un peu de mal à redémarrer après ça, donc autant taper dans le retard le plus ancien… Il est grand temps que je rende enfin ce livre que j’ai emprunté dans la belle édition spéciale du Livre de poche:

      

Dans la Barcelone de l’après-guerre civile, « ville des Prodiges » marquée par la défaite, la vie est difficile, les haines rôdent toujours. Par un matin brumeux de 1945, un homme emmène son petit garçon – Daniel Sempere, le narrateur – dans un lieu mystérieux du quartier Gothique : le Cimetière des livres oubliés. L’enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est ainsi convié par son père, modeste boutiquier de livres d’occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y « adopter » un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l’entraîner dans un labyrinthe d’aventures et de secrets « enterrés dans l’âme de la ville » : L’Ombre du vent.

Eh ben punaise, j’ai eu du mal. Et en même temps, y’a des ingrédients et des passages qui m’ont beaucoup plu.
J’ai oscillé entre moments laborieux où je n’arrivais pas à rentrer dedans, où je m’ennuyais, où il me tombait des mains, et moments où j’étais captivée et ne voyais plus le temps ni les pages passer.

D’abord, il y a ce moment magique dans le Cimetière des livres oubliés, chargé d’un merveilleux sentiment de sacré, pour les livres et la lecture.

*
 

« – Ce lieu est un mystère, Daniel, un sanctuaire. Chaque livre, chaque volume que tu vois, a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, et l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. Chaque fois qu’un livre change de mains, que quelqu’un promène son regard sur ses pages, son exprit grandit et devient plus fort. Quand mon père m’a amené ici pour la première fois, il y a de cela bien des années, ce lieu existait déjà depuis longtemps. Aussi longtemps, peut-être, que la ville elle-même. Personne ne sait exactement depuis quand il existe, ou qui l’a créé. Je te répéterai ce que mon père m’a dit. Quand une bibliothèque disparaît, quand un livre se perd dans l’oubli, nous qui connaissons cet endroit et en sommes les gardiens, nous faisons en sorte qu’il arrive ici. Dans ce lieu, les livres dont personne ne se souvient, qui se sont évanouis avec le temps, continuent de vivre en attendant de parvenir un jour entre les mains d’un nouveau lecteur, d’atteindre un nouvel esprit. »
*

Un amour du livre qui transparaît fortement chez ce père et ce fils…

*
« Il y a des choses que l’on ne peut voir que dans le noir, avait soufflé mon père en arborant un sourire énigmatique qu’il avait probablement emprunté à un roman d’Alexandre Dumas. »

*

Et cette ode à l’immersion dans la lecture que nous fait Daniel après avoir pioché son livre dans le sanctuaire, celui qui va changer sa vie et constituer le pivot de l’intrigue tout au long de L’ombre du vent.

*

 
« Cette après-midi-là, de retour dans l’appartement de la rue Santa Ana, je me réfugiai dans ma chambre et lus les premières lignes de mon nouvel ami. Avant même d’avoir pu m’en rendre compte, je me retrouvai dedans, sans espoir de retour. »
*
« Les minutes et les heures glissèrent comme un mirage. Pris par le récit, c’est à peine si j’entendis au loin les cloches de la cathédrale sonner minuit. Cerné par la lumière cuivrée que projetait la lampe de bureau, je m’étais immergé dans un univers d’images et de sensations tel que je n’en avais jamais connu. »
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« Le sommeil et l’épuisement frappaient à ma porte, mais je refusai de me rendre. Je ne voulais pas perdre la magie du récit ni dire tout de suite adieu à ses personnages. »
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Et donc, Daniel, fasciné par sa lecture, se met en quête de son mystérieux auteur et s’embarque dans une grande épopée tout en tombant amoureux, sur fond de relents de période franquiste, secret de famille sur plusieurs générations, et étrange personnage amateur d’autodafés sorti tout droit du roman fétiche.

La lumière finit par se dévoiler tandis que le danger abat ses ombres, puisque ce fameux livre est décidément la clé d’une grande histoire dont les ramifications sont profondément ancrées dans la ville, impliquant une belle ordure, une amoureuse fidèle, un exilé paria, etc…

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« En montant dans la pénombre, j’en vins à souhaiter de ne pas la trouver chez elle. Nul n’a autant de compassion pour un menteur qu’un autre menteur. »
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« Nous croyons parfois que les gens sont des billets de loterie: qu’ils sont là pour transformer en réalité nos absurdes illusions. »
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J’ai surtout aimé le personnage de Fermìn qui est un peu secondaire, en fait.

Et comme je le disais, s’il y a bien des moments où j’ai été scotchée, notamment quand je m’y suis remise pour le finir, il y en a quand même beaucoup où j’ai trouvé le temps long, l’intrigue fadasse et interminable, le héros niais et mou, où même la dimension gothique me semblait trop cliché et navrante…

Au final ce fut une lecture poussive qui malgré quelques ingrédients au bon potentiel n’a pas su m’accrocher assez

Cela dit, le supplément de l’édition spécial au Livre de poche, « Promenades dans la Barcelone de L’Ombre du vent », est un petit guide intéressant qui donne bien envie d’aller visiter cette ville avec ces indications sous la main ^^
(et le quartier Gaudi me fait envie depuis des années que ma tante m’en avait envoyé une carte postale )

Les Pilleurs d’Âmes (Laurent Whale)

Un autre que j’ai extirpé de ma PAL à l’occasion des dernières Imaginales, c’est ce livre de pirates édité chez Ad Astra, double raison de m’intéresser

1666…
« Les grosses balles de plomb claquent sur le bois de la chaloupe. Je prends conscience que j’ai de l’eau jusqu’aux chevilles. Peu importe : c’est un voyage à sens unique. Plonger, tirer, plonger, tirer… Un choc sourd. Nous avons touché.
— Lancez les grappins ! À l’abordage ! »
Suivez les pas de Yoran Le Goff dans ce trépidant roman d’aventures où espionnage intergalactique se mêle à la flibuste du XVIIè siècle, et à ses marins gouailleurs !


Alors je dois dire qu’au début j’ai eu un peu de mal à rentrer dedans… Je trouvais le style un peu forcé, parfois trop didactique, l’emploi du présent un peu pesant… Le fait que le personnage principal vienne de l’espace et s’introduise sur Terre au milieu des pirates des Caraïbes y est pour beaucoup: au début c’est passionnant de voir comment il s’acclimate très vite grâce à ses technologies avancées de psycho-induction, biospies, etc, mais au bout d’un moment les rappels constants de ces conditions sont un poil lourds

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« Le soleil s’est levé sur notre droite, tribord en lagage de marin, ce qui signifie que nous remontons plein nord. Tous ont compris maintenant que notre destination n’est plus Panama. Le coeur [sic] des récalcitrants s’est tu. Etouffé dans l’odeur renaissante de l’aventure. »
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Voilà pour les points faibles. Une fois ceci liquidé (le style notamment, qui devient plus aisé – ou alors c’est qu’on s’y fait assez vite, et il y a des passages fort beaux), c’est du très bon!

Nous suivons donc Karban, arrivé de l’espace à bord de son Kraal, qui a pour mission de retrouver et neutraliser un « recruteur » dont l’intention est de kidnapper une personnalité de cette époque pour la transplanter sur une autre planète.

Karban, sous le nom de Yoran Le Goff, se glisse donc dans la population locale et parvient à attirer l’attention du grand Alexandre, grâce auquel il intègre l’équipage de Nau l’Olonnais.

L’ambiance de pirates est vraiment bien plantée – d’autant plus que beaucoup de noms sont empruntés à de réels personnages historiques, un solide travail de documentation dont on profite un peu dans le lexique à la fin – pour mon plus grand bonheur, avec ce parfum d’aventure, les ruses stratégiques, les manoeuvres nautiques osées…

Et pour sortir de l’ordinaire, le point de vue de Karban qui ajoute une intrigue parallèle et une vision extérieure d’infiltré de l’espace.

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« Expérience intéressante que cette navigation archaïque, lente certes, mais pas désagréable. J’ai déjà utilisé nombre de moyens de transports primitifs. Parfois même farfelus, tels les chiens volants de Sandreflol, ou les Snarks fouisseurs sur Talmirande, et j’y trouve souvent beaucoup de plaisir. Celui-ci ne déroge pas à la règle. Le charme est créé par le contact avec les éléments.
Dans nos vaisseaux automatisés, nous ne sommes, en fait, que les parasites de la machine qui nous dépasse en tout. »

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« En mon for intérieur je remercie le Kraal qui m’a permis de faire démonstration de ma science de la mer… »
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« Les pas de Vauclin ne se sont pas encore évanouis sur le pont que je m’étouffe en sourdine:
– Mais on va aller en plein dedans! Et par vent debout, de surcroît!
Ses mâchoires se crispent et il fixe ses énormes poings sur la table des cartes:
– On ne saurait dire non au diable, grommelle-t-il pour lui-même, tandis que son regard glisse par la lucarne vers la Providence qui danse mollement non loin de nous. Je revois soudain les lueurs sauvages dans les yeux de l’Olonnais et je comprends. »

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Le style donne lieu à pas mal de réflexions philosophiques, aussi, et encore une fois, avec le point de vue de Karban c’est toujours intéressant. D’autant plus que sa mission ne se passe vraiment pas comme prévu, et qu’il s’intègre un peu trop à son goût à la vie de pirate et ses vissiscitudes…

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« Tourbillon. Sauvagerie.
Je ne suis plus qu’instinct. Armé de haine, bardé d’indifférence, en animal sauvage, je griffe mon chemin de mort.
Un chien de mer. Un enragé. »

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« Je mâche et remâche le goût de la vengeance. Derrière l’amertume, une certaine chaleur s’installe qui m’effraie un peu. »

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« Être un homme « ordinaire » doit, somme toute, être aussi ennuyeux ici que partout dans l’univers. Aussi loin que je me souvienne, la vie m’est apparue comme un vaste terrain d’expérimentations. (…)
Quoi que je décide à terme, il me faudra fausser compagnie à la confrérie des joyeux égorgeurs. Malheureusement, cela semble impossible tant que nous serons sur ce caillou. Peut-être qu’une fois à La Havane… Je n’ai aucun goût pour cette existence de viols et de ventres ouverts. Il faut absolument que je rejoigne la civilisation. L’Espagne, ou l’Angleterre. Peut-être la France. Là-bas j’essaierai de me reconstruire une vie honorable.
Honorable? Qu’est-ce, au juste? L’ennui est-il « honorable »? La mort, peut-être. »

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Tandis que ses propres bases tanguent dangereusement, il s’implique personnellement par la force des choses et va y laisser beaucoup de lui-même.

Enfin, les vaisseaux spatiaux prennent le pas sur les maritimes pour pimenter le final de l’intrigue, avec une jubilation certaine et un bel usage d’uchronie

Et avec ça, l’action ne retombe que pour mieux laisser place à l’émotion, notamment avec le Kraal qui m’a tiré la larmichette… Il a beau n’être qu’une machine, qu’est-ce qu’il est attachant!

« Puis, le dernier voyage vient. Alexandre retourne seul chez Altor, en scaphandre. Je reste encore un instant, assis dans mon ancien siège de pilotage.
– Tu devrais partir maintenant, Karban.
Un pâle sourire m’éclaire au son de cette voix si familière. Une foule de souvenirs se téléscopent derrière le brouillard de mes yeux. Je sais qu’il a raison ; à tout instant l’explosion peut nous transformer en lumière avec lui.
– Tu vas me manquer, fais-je en caressant du bout des doigts la console, comme je le ferais d’un visage.
– Je ne suis qu’une machine Karban, et, en tant que telle, je ne peux envisager de causer directement ta mort. Alors va-t-en, je t’en prie.
Interdit, je lève les yeux vers le système acoustique. C’est la première fois que l’ordinav me « prie », d’ordinaire, il suggère.
(…)
En longeant la coursive, je passe devant mes quartiers. Nombre d’images m’assaillent, comme si le Kraal me transférait directement toutes les données de ma vie. Au moment de commander l’ouverture de la porte extérieure du sas, je me retourne une dernière fois. L’ordi a éteint et tout est plongé dans le noir. C’est sans doute mieux ainsi ; à croire que cette machine était bien plus humaine que certains bipèdes que je connais. »


Et encore, j’en parle pas aussi bien que je voudrais – je bloque sur cette chronique depuis des mois – mais c’est que c’est pas loin d’être un coup de coeur

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Ad Astra est donc bien un petit éditeur à suivre de près…