Anna guidant le peuple (Maëlig Duval)

La guerre civile vient de s’achever. Le dictateur a été vaincu et des élections libres et démocratiques se préparent.

Dans une ancienne cabane de guerre transformée en QG de campagne, une ex-armée de libération célèbre l’anniversaire d’Anna, héroïne de la révolution morte en martyr pour la cause. On boit, on se remémore, on boit davantage, on presse avec compassion l’épaule de Zozime – le veuf d’Anna – qui a tant fait pour que perdure la lumineuse mémoire de son épouse. On boit, encore.


Soudain, du bruit à la porte : quelqu’un essaie d’entrer.
Sur le qui-vive, ivre et suspicieux, on ouvre.


C’est Anna.

Dès le début, on entre dans une atmosphère particulière, où les anciens résistants d’une guerre civile fraîchement terminée s’investissent à présent pour organiser des élections libres et démocratiques, pour assurer à leur pays un avenir enfin stable et juste.

Rien n’indique un pays ou une époque réel·le et historique ; personnellement cela m’a évoqué la guerre d’Espagne, et peut-être un peu aussi la période de l’épuration en France après la Libération de la 2nde guerre mondiale, mais le texte esquive habilement toute précision qui le contraindrait à quelque chose d’aussi précis.

Autre élément évocateur : la figure d’Anna, rescapée que l’on croyait morte, que l’on avait érigée en martyre symbolisant la lutte pour la Cause, mais qui revient bien différente de cette image combative pleine de vie… Survivante improbable ayant traversé les pires horreurs dont l’humanité peut être capable, évidemment traumatisée, brisée au-delà du concevable et pourtant résiliente.

Face aux émotions intenses que cet état de fait inspire à ceux qui l’ont connue avant – notamment Zozime, veuf inconsolable n’étant resté debout qu’en érigeant son souvenir au rang de symbole -, elle reste détachée mais lucide, tout simplement différente, définitivement et irrémédiablement différente.

A mesure que les jours d’une semaine s’égrènent, dans ce climat de reconstruction nationale encore fragile et sensible, on suit les tiraillements de Zozime, son sentiment d’impuissance, son immense nostalgie et ses questionnements en pagaille, pris dans les multiples effondrements de ce qui donnait sens à sa vie…

Jusqu’à finalement atteindre l’acceptation, dans une conclusion à la fois inattendue et évidente, parce que le monde continue de tourner et que le mieux que l’on puisse faire est de laisser les choses à leur place — ce qui signifie aussi de savoir reconnaître et réaménager la sienne, de place —, parce que la vie continue.

L’écriture est très prenante et fluide, immersive, et transmettant les émotions avec une justesse remarquable !


Je suis reconnaissante aux éditions Gephyre de m’avoir permis de lire ce texte fort, dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio.

Laisser un commentaire