Le Sidh, 1: Âmes de verre (Anthelme Hauchecorne)

Depuis La Tour des illusions aux Imaginales 2011, Anthelme Hauchecorne a su attirer et maintenir ma curiosité et mon intérêt: cet auteur a du potentiel, des idées qui me plaisent, et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il sait vendre son bout de gras, avec une tchatche infatiguable et fort sympathique dont vous ne pourrez manquer de vous régaler si vous le croisez en festival ^^

Ayant eu la joie et l’honneur de me voir offrir son receuil de nouvelles, Baroque’n’roll (que je n’ai pas encore pris le temps de finir de lire, honte à moi), puis son nouveau roman, joli pavé déjà en gestation ou du moins en projet (je me souvenais du titre) la première fois que je l’avais rencontré, je me suis (cette fois) empressée d’en attaquer la lecture.

« Ce livre vous attendait. Il était écrit que vous feriez sa connaissance. Car peut-être êtes-vous, à votre insu, un(e) Éveillé(e). Auquel cas, vous êtes en grand danger. Les rues de cette ville ne sont pas sûres. Pour vous, moins que pour tout autre. Car les Streums rôdent, à l’affût d’une âme à briser. Je ne vous mentirai pas : vos options ne sont pas légion. Votre meilleure chance de survie git selon toute probabilité entre ces pages. 
Qui sont les Streums, demanderez-vous ? Pourquoi convoitent-ils les fragments du Requiem du Dehors? Quel avantage espèrent-ils retirer de cette partition funeste? Si vous ignorez les réponses à ces questions, vous vous trouvez alors face à un choix. Pour lequel il est de mon devoir de vous aiguiller. 
Souhaitez-vous rejoindre la Vigie, risquer votre vie et sans doute plus encore, dans une lutte désespérée pour déjouer les intrigues du Sidh ? …Ou bien demeurer parmi le troupeau des Dormeurs, à jamais ? 
Pareille aventure ne se présente qu’une fois. Sachez la saisir. »

Enki, enquêteur et logicien de la Vigie

Eh ben je suis épatée. C’est très consistant, on ne le lâche pas facilement, et il y a une certaine forme d’aboutissement du talent…

Tout d’abord, cette répartition entre Dormeurs et Eveillés: ceux qui ont la Vue ou pas, qui voient par-delà les apparences du monde « normal », distinguent les auras de chacun, humains ou streums – ces créatures difformes, vicieuses, malsaines et encore mal connues, même de la Vigie, regroupement d’Eveillés organisés pour les contrer dans cette guerre occulte.

Le monde parallèle intriqué au monde réel, ceux qui le voient et ceux qui ne le voient pas: assez classique, me direz-vous, simple ingrédient du genre fantastique, ou même de fantasy urbaine.
Les streums ou Daedalos, aussi, monstres-croquemitaines, âmes damnées, pompeurs de moral et incarnation du mal à travers les siècles (on notera au passage l’évocation du temps de la peste, sujet de prédilection de l’auteur (voir notamment son texte dans l’anthologie « Hommage à sir Terence ») et ça se sent, la passion est communicative): ils recouvrent tellement de choses pré-existantes qu’on pourrait juger le procédé facile.

Mais tout ça est complètement réapproprié, d’une manière très personnelle, et ça crée un univers riche et solidement construit.

J’aime beaucoup l’intégration de divers éléments de culture celtique, aussi – c’est le premier tome d’une trilogie appelée Le Sidh, et c’est pas pour rien – ; et l’aspect régionaliste qui se balade allégrement dans Lille et ses environs, allant jusqu’à glisser du patois lorrain dans la langue fleurie du Craqueuhle.

Ce dernier est justement un protagoniste assez ambigu, streum dans toute sa splendeur… Bon, je me suis douté dès le début de ses véritables motivations, mais il n’en reste pas moins un personnage haut en couleurs qui marque tout du long par sa présence doucereuse et étrange – un délice (si, si )

Et il y a des scènes de baston absolument superbes – et pas mal de tripaille et de trucs bien gore, y’a des fois où vaut mieux avoir le coeur bien accroché… Je ne suis pourtant pas spécialement adepte de ce genre de choses – quoique, je n’ai rien contre non plus, mais ce n’est pas ce que je recherche, quoi – mais c’est clairement une lecture qui fait exception à la règle: c’est beau!

Par ailleurs, j’ai trouvé difficile de s’attacher aux principaux personnages, alors qu’ils sont pourtant bien construits et dotés d’une psychologie travaillée – mais peut-être justement un peu trop, et j’ai l’impression qu’ils sont desservis par les accès de lyrisme et une certaine grandiloquence qui restent indéniablement la patte du style d’Anthelme… Ce qui a aussi son charme et donne pas mal de merveilles, mais parfois (assez souvent pour le relever, hélàs) c’est juste too much à mon goût.

Par exemple, je n’aime pas cette façon de s’adresser directement au lecteur, de l’interpeller et le prendre à parti pour l’intégrer à sa lecture (voir par exemple la 4° de couv’ plus haut) – j’ai jamais aimé ça, et je ne l’aime pas plus ici.
Certains trouvent peut-être que ça rend plus vivant, moi je trouve juste que ça fait trop forcé, et qu’au lieu de rapprocher le lecteur, au contraire ça casse le lien intime qu’il se crée lui-même en mêlant son propre imaginaire, son identité et son ressenti à sa lecture.

Il y a aussi le Codex Metropolis, ouvrage de référence des Eveillés de la Vigie, qui réunit les conseils, témoignages et analyses de ses piliers. Une bonne manière de glisser plus d’infos utiles à mieux saisir le contexte et les implications en jeu, et de faire des interludes – mais là encore, les voix sont trop alpagueuses et forcées, et ces interruptions ont parfois le désagréable effet de couper l’élan et casser le rythme.

Car rythme il y a bien, entre les (més)aventures à train d’enfer, les transitions plus posées, et le tempo de ce Requiem du Dehors, le véritable ennemi et personnage principal de toute l’intrigue, une partition chimérique, maléfique, inconcevable, et dotée d’une vie propre… 

Et l’ensemble est malgré tout une fresque superbe, de fantastique urbain glauque, merveilleux et réaliste – saupoudré, que ne l’ai-je précisé, d’un humour certain, de moult références et de réflexions sociales toujours aussi appréciables.

En un mot: ça vaut vraiment le détour.

Et moi j’attend la suite

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« Camille traverse Euralille, le coeur inerte du quartier d’affaires, mégalithe moderne érigé entre les deux gares ferroviaires de la ville. Un ensemble de buildings dont la silhouette évoque quelque gigantesque Goliath pétrifié de béton et de verre, voguant sur une mer figée d’asphalte et de lumière, vaisseau conçu pour fendre les flots sinueux du temps, colosse impassible faisant cap vers l’inconnu. »

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« Enfin, parce que les races de Daedalos sont innombrables, leurs faiblesses le sont tout autant. Ne soyez pas surprise. Il est entendu que certaines armes (popularisées par la littérature et le cinéma) se sont taillé une réputation d’efficacité contre les créatures surnaturelles: ail, argent, eau bénite, feu, soleil… Mais quelle chercheuse minable je ferais si j’en étais restée à de telles évidences? La cuirasse de nos adversaires comporte bien d’autres failles. Me croiriez-vous si j’affirmais que certains Daedalos souffrent d’une allergie mortelle au beurre de cacahuètes, ou à la pâte de spéculoos? D’une intolérance létale au patchouli, ou à la musique country?
Ôtez vos oeillères et laissez vos préjugés aux vestiaires.
Quoi que vous pensiez savoir de nos ennemis, vous n’avez fait qu’effleurer l’épiderme de la réalité. Chaussez vos gants en latex. A mes côtés, vous en explorerez les entrailles. »

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« Quel danger une musique pourrait-elle présenter? murmure-t-elle.
– L’art sauve. L’art tue. L’art est une porte sur d’autres mondes, rauque le Craqueuhle. L’art reste la seule magie à portée des Hommes. En cette matière, votre race compte des virtuoses que vous envient les autres peuples… »

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« Toutes les connaissances des Onze Piliers résident entre ces lignes. Hé, bas les pattes! C’est l’édition originale. On touche avec les yeux! Il y a du sang et des larmes sur ces pages.
Il y a des lectures qui vous changent à jamais, il paraît. Mais ce bouquin-là, il vous avale, il vous mâchouille et il fait des bulles avec votre cerveau.
Le CODEX METROPOLIS n’est pas exactement un livre, mais plutôt un capharnaüm de papiers divers, variés et avariés ; une pagaille de textes raturés, liés les uns aux autres par un égal mépris de l’orthographe, de la grammaire et par plusieurs kilos de colle industrielle. Un monstre de Frankenstein littéraire, cousu et recousu, aux pages tranchantes et à l’encre qui vous poisse les doigts.
Malheureusement, c’est encore la meilleure source d’informations pour qui espère survivre aux horreurs qui hantent les rues. »
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Et c’est chez Lokomodo/Misgard/Asgard, petit éditeur-diffuseur qui fait du bon.

 

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