A vos souhaits (Fabrice Colin)

J’ai donc participé à une Lecture Commune de « A vos souhaits » de Fabrice Colin, que je voulais relire depuis longtemps.

En fait je me souvenais que ma première lecture m’avait laissée un peu mitigée, un peu chiffonée, sans trop savoir pourquoi.

Cette relecture en bonne compagnie m’a permis de mettre le doigt dessus: c’est typiquement le genre de livres qui s’apprécie plus à la deuxième lecture parce qu’on se laisse plus volontiers simplement porter sans chercher plus loin.
Sans creuser le pourquoi des situations et des références. Juste à profiter.

C’est le même esprit de lecture que j’adopte pour « Alice au pays des merveilles », par exemple: le nonsense ne saurait avoir de sens en soi, il faut juste se laisser porter et savourer toute l’incongruité sans se poser de questions.

Et avec cet état d’esprit, j’ai beaucoup mieux apprécié ce truc qui part un peu dans tous les sens, comme l’annonce le résumé éditeur:

   

Qu’est-ce qui peut réunir un entraîneur sportif tellement mauvais qu’il ne parvient même pas à se suicider, un elfe qui triple sa première année d’Académie de magie, un nain barbu qui fait faner les fleurs rien qu’en les regardant et un petit dragon asthmatique ? Une tournée au pub du coin, bien sûr ! Sauf que cette fois, c’est le Diable qui offre : de retour dans un Londres peuplé de créatures magiques, il est bien décidé à rouvrir les portes des enfers… Pour faire échouer son plan, se dressent face à lui un trio de malchanceux et une équipe de choc composée d’ogres !


Nous voici donc dans une ville qui semble être Londres, un Londres peuplé d’elfes magiciens et de nains jardiniers par nature, côtoyés par les gnomes, les morts-vivants, les humains, etc. La toponymie même donne le ton: le Greenwitch Park, le Vampire State Building, le cimetière de Veryhighgate…

Les quintaux de chair royale de Sa Majesté la Reine Astoria siègent au Palais.
Et un sport qui me fait penser au cricket autant qu’au base-ball fédère le monde mieux que notre football en pleine Coupe du Monde, il s’agit du Quartek.

Au beau milieu de tout ça, notre personnage principal est John Moon, l’entraîneur de l’équipe tout en bas du classement de la coupe de Quartek.
Ses seuls amis sont Oriell Vaughan, un elfe qui fait la honte de son espèce en étant incapable de pratiquer la magie, et Gloïn McCough, un nain qui est aussi la honte de ses semblables en faisant crever tout ce qu’il essaye de cultiver. Il se rattrape par une idylle avec Prudie, la gnome au service de John.

Cette bande de bras cassés semble tout indiquée pour s’assembler, au dam de John qui se trouve déjà bien assez un raté intégral à lui tout seul.
Son objectif présent est de réussir son suicide, ce qu’il a déjà raté à plusieurs reprises…

Et par-dessus le tout, il a adhéré à une société secrète, les théâtromanes, inspiré du ver Shakespearien « le monde est un théâtre », et qui croient en une puissance supérieure appelée le Grand Marionettiste, qui régit la vie en masquant ses fils de marionettes par l’épais fog londonnien.

Comme si ça ne suffisait pas, voilà que le Diable parvient à se faire libérer de la prison où le maintenaient les Trois Mères, triptyque qui forme la religion de ce Londres, et constitué de la Nature, la Magie et la Mort. C’est le baron Mordayken qui a ouvert les vannes, avec d’ailleurs une incohérence qui me chiffonne:

« – Allez! vitupérait le baron au milieu des deux morts-vivants, vous y êtes presque, bon sang, plus vite que ça, le match s’est arrêté depuis cinq minutes et Nozdriov! s’énerva-t-il en attrapant l’une des deux goules par le bras, tu es sur la feuille de match pour la deuxième manche, alors il faut absolument que le travail soit terminé maintenant
(…)
– Nozdriov, ordonna-t-il, approche un peu ici. Voilà. Maintenant, baisse-toi. Attention… Nous y sommes!
La goule se redressa en ahanant. Juché sur ses épaules, le baron Mordayken contrôlait la situation.
– Maître, objecta le mort-vivant au moment de mettre un premier dans l’eau, cha ne va pas faire de bien à ma chirculation.
– Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse? rétorqua le baron en levant sa lanterne bien haut. Un mort de perdu, dix de relevés. De toute façon, tu n’es pas sur la feuille de match. »

Alors faudrait savoir, si le Nozdriov il était sur la feuille ou si on s’en fout qu’il perde ses abattis dans l’opération. Et le « premier dans l’eau », y’a comme un trou.

Je me disais que c’était des erreurs dûes à ma vieille édition, mais mes compagnons de lecture commune qui suivaient pour la plupart avec la réédition de l’anniversaire Bragelonne ont relevé le même problème de goule.

 Ca avait sûrement joué sur mon avis mitigé de ma première lecture, entre autres.

Mais bref, nous suivons donc John Moon à travers tout ce bordel, et c’est un anti-héros parfait, largement dépassé, et au fond un brave type bourré de bonhomie.
C’est un vrai régal, l’humour et le décalé prennent leurs aises avec un décor, une intrigue et des personnages pareils!

« c’était une très mauvaise idée, mais c’était déjà une idée. » 

« D’autant qu’en vérité, mon problème restait entier. J’étais bel et bien prisonnier, et la perspective de passer le restant de mes jours en compagnie d’un cachalot échoué ne me tentait pour tout dire que fort modérément. J’aurais tant voulu pouvoir dormir un peu! Sommeil. Sommeil.
– SOMMEIL! beuglai-je en désespoir de cause tandis que quelque part, les cloches sonnaient minuit. »

J’ai aussi eu une pensée pour Isil et sa zombiche:

« Ca biche, mon gros?
L’autre le dévisagea avec une expression incrédule qui se mua bientôt en sourire.
– Je me sens en pleine forme, déclara-t-il. Je me mangerais bien un petit sandwich au zombie. »


La scène de l’orgie endiablée au Palais pouvait mettre mal à l’aise, mais je n’y ai vu qu’une dinguerie décalée de plus, avec surtout certaines conséquences sur le comportement des gardes par la suite – notamment Rubblins quand John se fait radiner devant la Reine plus ou moins contre son gré.

Et la tête de chapitre suivante est « Qu’on lui coupe la tête », encore une référence parmi tant d’autres… Dont une sombre histoire de pénurie de cochon et une dédicace à P.G. Wodehouse.

On a l’impression que Fabrice Colin s’est surtout fait plaisir, avec ce livre, d’ailleurs il joue aussi sur la forme, en reprenant son texte « en temps réel », si je puis dire:

« Le nain songea à une réplique appropriée. Meurs donc, infâme créature. Ou quelque chose de plus viril: boucle-la, d’accord? Au lieu de quoi, il asséna un nouveau coup d’épée à son adversaire et rata complètement sa cible. Il recula, se prit les pieds dans une corde et d’étala de tout son long au sol.
– Bordel.
C’était fondamentalement nul.

Essayons de reprendre les choses quelques secondes auparavant.

Le nain songea à une réplique appropriée.
– Vous vous plaisez dans ce métier?
La goule allait répondre quelque chose, mais Gloïn ne lui en laissa pas le temps. Saisissant son épée par la garde, il la projeta violemment vers son adversaire. Geste parfait: la lame se ficha entre ses deux yeux, et la chose immonde tomba raide morte.

Mouais.
Il ne faut pas exagérer non plus.

Le nain songea à une réplique appropriée, mais il n’en trouva pas. D’un autre côté, il y avait peut-être légèrement plus pressé. »

J’adore ^^

Le Grand Marionettiste est aussi un moyen de s’intégrer lui-même dans sa propre histoire, bien qu’il y ait aussi d’autres interprétations possible, ce qui me plaît toujours énormément.

Idem pour ce qui arrive à Prudie, les horizons restent ouverts et j’ose imaginer ma propre fin heureuse à son sujet.

J’ai déja commencé (mais à peine) à m’intéresser aux autres livres de Fabrice Colin, qui m’a l’air d’être aussi prolifique que diversifié – je n’en apprécie que plus ce petit concentré de délire très plaisant!

Et j’ai beaucoup aimé faire cette (re)lecture en compagnie de Acr0 (Livrement), Bartimeus, Christelle, Coeur de Chêne, Endea, Julien (Naufragés volontaires), Laure (De l’autre côté du miroir), Lelf (Imaginelf), Lhisbei (RSF blog), Olya, Pauline, et Phooka (Book en stock).

A la fin nous avons même réuni quelques questions, auxquelles Fabrice Colin himself a eu l’extrême amabilité de répondre rapidement malgré son emploi du temps très chargé en ce moment

(mais il semble bien apprécier son lectorat bloggueur, au point même de me laisser un brin envieuse…)

Bref, voici donc la touche finale de notre Lecture Commune!

1) Pourquoi ce livre s’intitule-t-il « A vos souhaits »? Y’a-t-il une histoire particulière liée à ce choix?

Pas vraiment. Je cherchais une formulation liée à la magie, quelque chose d’un peu léger: « A vos souhaits », c’est l’expression ultime de la pensée magique. On peut difficilement trouver plus primaire.


2) Quel mardi doit-on se tenir prêt pour la parution de « A vos amours » ?  De quoi ou de qui parlera ce livre?


« A vos amours » est prévu depuis une petite dizaine d’années. Pour l’heure, j’en ai écrit trois chapitres. J’ignore s’il verra jamais le jour.
Le roman raconte la vie de John Moon après les succès que l’on sait.  Notre héros est marié, et sa belle-famille lui pose pas mal de problèmes. Pour ne rien arranger, il veut faire du cinéma. Il y tient, douloureusement.

3) Je sais que dans le cochon tout est bon, mais tout de même pourquoi une telle obsession ?

Aucune idée. Si on commence à réfléchir à ce genre de trucs, le monde s’écroule.


4) Le personnage de John Moon est-il la représentation de quelque chose ou de quelqu’un en particulier? Une référence spéciale au batteur de The Who, vous sachant fan de rock?

John Vincent Moon est un personnage d’un récit de Borges dont j’ai spectaculairement oublié le titre. Il y a aussi des références à Joyce dans A vos souhaits, mais personne ne les voit.


5) Concernant le prénom de Prudie, est ce que son prénom vient de l’adjectif « prude », car elle a pas l’air très dégourdie pour gérer l’attention que lui porte Gloïn, ou alors est-ce que ça vient plutôt de l’adjectif prudente, dans le sens où elle prend vraiment toutes les précautions nécessaires pour John, et où elle est très attentive à lui ? Ou alors peut être que son nom a une autre origine, ou simplement votre imagination ?

Honnêtement ? Je ne me souviens pas. Mais votre analyse, et l’attention que vous semblez porter aux noms et à leur possible signification cachée, me comble de joie.


6) Histoire de pinailler, quel est le nom de la deuxième goule du baron Mordayken dont il s’aide pour entreprendre de délivrer le Diable? Parce qu’une petite incohérence s’est glissée dans les deux éditions, et il semblerait que Mordayken ait un bug sur le brave Nozdriov…

On appelle ça une contamination prosaïque : le réel et ses imperfections s’invite dans une mécanique romanesque censément irréprochable. Je suis absolument navré.


7) L’elfe qui rate son examen de première année peut-il être une référence prémonitoire à Jean Sarkozy ?

Je ne suis pas sûr que j’aimerais détenir ce genre de pouvoir. Mais Jean Sarkozy mériterait assurément un roman à lui seul. Enfin, disons une nouvelle.

8) Pourquoi les dragons sont-ils tenus en laisse ?
Avez-vous un grief contre cette espèce ?

Les dragons sont les symboles de l’imagination naïve, de la colère injustifiée et de la fantasy en général : évidemment, qu’il faut les tenir en laisse ! On pourrait aussi leur donner des calmants.


 9) Le Quartek n’est pas un sport comme les autres… D’où vient-il, de quel sport existant ou imaginé par un autre, vous êtes vous inspiré ?

Le Quartek est un gros bordel : un mélange de Blood Bowl, de football américain et de cour de récréation. A ce stade, si j’ose dire, on ne parle plus d’inspiration, mais de chaos assumé.

 10) Ce livre peut se lire comme une référence à Terry Pratchett, comparaison facile pour l’humour et la fantasy, Mais y’a-t-il d’autres références ou dédicaces au travers de « A vos souhaits »?


Je n’ai jamais lu Pratchett, mais je suppose que la référence est inévitable : humour, fantasy => Pratchett. Les références sont plutôt à chercher du côté de P.G. Wodehouse et de mon amour immodéré pour l’Angleterre – son humour tordu et sa grisaille tenace.
 
 

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