Extraits des archives du district (Kenneth Bernard)

J’ai obtenu ce livre lors de l’opération Masse Critique en septembre dernier sur Babelio. Parmi mes demandes, c’était un de mes choix complètement inconnus misant sur la découverte, parce qu’il me semblait avoir de quoi faire une bonne dystopie… Et c’est bien le cas ^^

Extraits-des-archives-du-district

Dans un monde délabré et sans nom, un homme, dit « la Taupe », écrit son journal. Il mène une vie banale, organisée autour de quelques obsessions quotidiennes: acheter de quoi manger, attendre à la banque, aller à la poste, éviter un voisin brutal.
Ses déboires prêtent à rire… jusqu’à ce qu’on découvre que le district de sa ville est placé sous le contrôle d’une administration mystérieuse, qui surveille les habitants et tient des archives sur chacun d’eux.
Passé un certain âge, la population doit rejoindre des clubs d’enterrement. Des personnes disparaissent, d’autres sont sauvagement battues. Des groupes de résistants se réunissent dans la clandestinité.
La Taupe, seul, misérable et craintif, va tenter d’échapper à ce monde clos.

Ca commence plutôt gentiment, en effet, on pourrait même s’ennuyer si on n’a pas l’optique d’une analyse de société. Ca ressemble au bavardage anodin d’un vieux monsieur comme on en connaît tous, qui s’interroge sur la vie privée de ses compatriotes et râle contre le système de file unique en serpentin pour plusieurs guichets à la banque, ou contre le comportement des caissières.

Le style est riche mais prosaïque, s’attachant à décrire méticuleusement le quotidien du narrateur, le monde dans lequel il vit autant que ses constatations et interrogations minimes.

Très vite, pourtant, on est frappé par la violence et le surcontrôle qui émanent de cette société…
Et cela va s’accentuer particulièrement quand le narrateur aborde le sujet des clubs d’enterrement, obligatoires pour les personnes âgées (qui semblent être considérées comme telles dès la cinquantaine), un système extrêmement régulé qui révèle d’autant plus un totalitarisme pur et dur – à nos yeux de lecteur extérieur et averti, bien sûr.

Notre narrateur se questionne de plus en plus, à mesure que certains points le dérangent, et frôle d’autres rebelles clandestins qui réalisent comme lui que quelque chose n’est pas normal, quelque chose ne tourne pas rond dans cette façon de régenter les vies de chacun.

Peu à peu, il se rebelle très prudemment, puis repousse ses limites, jusqu’au point de non-retour: le danger existe bel et bien pour ce genre de personnes, contestataires – même si ce n’est qu’en catimini et en sourdine – et donc indésirables pour le système.

C’est bien écrit et bien pensé, j’ai été complètement immergée durant les quelques jours de ma lecture, je me suis attachée à ce Taupe qui s’accroche aux plus belles valeurs de l’humanité, et j’ai frémi face à ce système si pervers, qui maintient une façade proprette tant qu’on n’y gratte pas trop sous peine de révéler sa toute-puissance froide, aliénatrice et corrosive…

Bien souvent on ne peut s’empêcher de faire des parallèles avec notre propre société, et le trait n’est pas nécessairement beaucoup forcé. Et pour un livre qui a déjà vingt ans, ça n’a guère vieilli !

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* Le coin des citations *
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« Sans le moindre doute, il s’agit d’une société en miniature, mais une société malgré tout, avec l’essentiel de ses dynamiques, toutes assourdies qu’elles soient. Ce pourrait même être une représentation réaliste de notre monde: une sorte de pyramide renversée dont l’issue naturelle est une société, statique et silencieuse, d’un homme seul au fond d’un trou. »

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« Nous avions beaucoup de choses en commun, en particulier un amour pour tout ce qui était fantastique. Jiri aimait mes histoires quand il allait se coucher, et parfois il inventait ses propres histoires, que je trouvais vraiment bonnes. Nous avions découvert plusieurs séries de vieux recueils de contes de fées et nous y trouvions tous deux un plaisir immense.
[…]
Certaines rues, certains murs semblaient bel et bien nous parler, nous communiquer un peu de ce dont ils avaient été les témoins muets. A cet égard, les taches et les décolorations des murs étaient pour nous comme les cartes de nouveaux royaumes, et nous les examinions avec respect, avançant parfois une explication ou une description, en général assez sombre, car telle était notre inclination.
[…]
Et puis tout a changé (…) Quand je lui proposais ses contes de fées, il était évasif et embarrassé. Son esprit ne pouvait pas comprendre pourquoi je lui demandais de rester un enfant. En même temps il était en colère contre moi parce qu’un plaisir avait disparu de sa vie et que, d’une façon ou d’une autre, ça devait être de ma faute. »

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« Tout comme j’ai lu l’histoire dans la pierre, je vois la beauté dans les décombres. Nous créons nos propres frontières, nos propres limites. Grossie, toute beauté est hideuse. Nos yeux sont comme des microscopes et des télescopes. Ils se posent où ils veulent, ou bien sont orientés, et envoient sa dose au cerveau.
J’aime les marges. »

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« Ce n’est pas seulement que tout m’incite à croire à la magie ; j’y crois. Car la magie est l’un des langages du monde silencieux dans lequel j’ai emménagé. »

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Je remercie les éditions Attila et le site Babelio qui m’ont offert ce livre dans le cadre de l’opération Masse Critique

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