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Fleur de tonnerre (Jean Teulé)

Il y avait longtemps que Jean Teulé ne m'avait pas totalement captivée comme avec cette "Fleur de tonnerre", l'une de ses énièmes vies romancées de personnages historiques hauts en couleur.

J'avais découvert cet auteur, comme beaucoup, par "Le Montespan", j'avais adoré son "Je, François Villon", mais j'avais été assez déçue en tâtant de ses productions qui sortaient de l'historique (comme "Le magasin des suicides" ou "L'oeil de Pâques"), et sa prolixité éditoriale avait fini de m'en éloigner, pas forcément définitivement, mais du moins il était sorti de mes priorités, disons.

Or, récemment j'ai trouvé par hasard dans une "boîte à livres" (qui fleurissent dans certains parcs et kiosques publics) l'édition poche de "Fleur de tonnerre", dont j'avais quand même vaguement entendu parler à l'époque de sa sortie et sur lequel j'avais mollement lorgné malgré mes réticences évoquées ci-dessus, sans pour autant jamais avoir l'occasion de l'avoir vraiment entre les mains.
Cette fois, j'ai profité de l'occasion, d'autant plus qu'entre temps j'avais été assez passionnée par un documentaire sur Hélène Jégado, cette empoisonneuse en série du 19ème siècle, que Jean Teulé a choisi ici de documenter, d'imaginer, d'incarner et saisir comme il sait si bien le faire quand il est dans son domaine.

teule-fleurtonnerre

Ce fut une enfant adorable, une jeune fille charmante, une femme compatissante et dévouée. Elle a traversé la Bretagne de part en part, tuant avec détermination tous ceux qui croisèrent son chemin : les hommes, les femmes, les vieillards, les enfants et même les nourrissons.
Elle s’appelait Hélène Jégado, et le bourreau qui lui trancha la tête le 26 février 1852 sur la place du Champs-de-Mars de Rennes ne sut jamais qu’il venait d’exécuter la plus terrifiante meurtrière de tous les temps.
Sous la plume acérée de Jean Teulé, Hélène reprend vie et accomplit son destin, funeste et fascinant.

*

Supposémment surnommée Fleur de tonnerre dès l'enfance par sa mère lui enseignant les plantes utiles tout autant que les surperstitions aussi nombreuses que profondément ancrées en ces terres reculées de Basse-Bretagne, Hélène s'imprègne de tout ce terreau de légendes, coutumes, croyances et gestes "magiques" de ce territoire qui en regorge.

Ces craintes omniprésentes de sa mère, ces histoires à faire peur entendues malgré elle lors des veillées, les reliquats frustres de cette population que le christianisme n'a jamais pu convertir totalement, façonnent Hélène Jégado en la Faucheuse inexorable qu'elle sera toute sa vie, emmêlée dans ce conditionnement involontaire.

Elle est mise en traits d'une beauté parfaite qui se fanera plus tard, cuisinière vaillante à la langue remplie de brezonneg, avec le franc-parler des domestiques rustiques et l'attitude désinvolte de ceux qui ne se préoccupent de rien que leur obsession, semblant être guidée par une chance insolente pour toujours poursuivre son chemin de mort.

Son parcours ne manque pas de places où elle se trouve employée aux fourneaux, qu'elle quitte ensuite inévitablement après quelques décès dans la maisonnée, quand elle n'est pas quasiment décimée...

Quelques parenthèses jalonnent ce cheminement aussi implacable que celui de la karriguel de l'Ankou, avec des images saisissantes comme celle de ces naufrageurs qui prie Notre-Dame-de-la-Haine pour que les récifs leur apportent bon approvisionnement ; ou ces deux perruquiers Normands que l'on recroise en fil rouge et dont on suit la descente dans les misères et les malheurs jusqu'à devenir de pauvres hères à moitié fous et totalement "bretonnisés" ; et ce veuf qui entrouvrira un trouble inattendu chez Fleur de tonnerre, que cela ne sauvera hélàs pas pour autant...

C'est très immersif, on sent que le récit est très documenté et la fiction a l'imagination pertinente, tout est crédible jusqu'au plus étonnant, et c'est une narration vivante et osée parfaitement adaptée à son contexte.

Une lecture prenante et savoureuse !


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**
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Le coin des citations
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"Sur la nappe de l'autel trône la statue de Notre-Dame-de-la-Haine. En fait une Sainte Vierge classique, aux cheveux ondulés le long de bras aux paumes jointes, mais dont on a beaucoup ridé le visage, et au corps peint en noir couvert d'un squelette blanc. Lors de son moulage, cette Marie en plâtre était sans doute loin d'imaginer qu'un jour elle serait à ce point travestie et vénérée avec accompagnements de prières aussi peu catholiques que celles qu'on lui adresse ici :
- Notre-Dame-de-la-Haine, fais que mon frère s'étende bientôt dans sa bière.
- Je te demande la mort de mes débiteurs infidèles.
Autour de Fleur de tonnerre, des âmes pleines de rancoeurs invoquent à voix très basse la prétendue grand-mère du Christ pour obtenir le décès d'un ennemi, d'un mari jaloux :
- Je veux qu'il crève dans le délai rigoureusement prescrit.
Certains sont pressés d'hériter :
- Mes parents ont suffisamment vécu.
Trois ave dévotement répétés et le peuple veut croire à la puissance des prières faites en ce lieu de culte homicide. La fille de Plouhinec se dit qu'il se tisse de jolis drames autour de sa personne (...)"

*

"- Une prérogative ducale nous a donné le droit de bris, donc l'autorisation de se servir dans les épaves rejetées sur le rivage. Mais comme finalement les naufrages naturels près des côtes sont plutôt rares, il nous faut bien forcer un peu le destin. Vive la fatalité organisée et hue ! lance-t-il ensuite à la vache au cou qui ploie sous le poids du fanal éblouissant mais se met en branle.
Tandis que les sabots du bovidé froissent les pierres, Fleur de tonnerre se souvient :
- Près des dunes de chez moi, quand on veut retrouver le corps d'un noyé, on allume u cierge sur un pain qu'on abandonne au cours de l'eau. On retrouve le cadavre sous l'endroit où le pain s'arrête.
Viltansoù se marre :
- Si on faisait pareil ici, quelle boulangerie serait notre rivage !"

*

"Ca suffit, Hélène et fermez la porte de la cuisine ! Ah, zut, il n'y en a plus. Hum, hum ! On a assez entendu vos sottises concernant ces légendes de la mort.
- Sottises ? Mais, monsieur Théophile, je vis au milieu des ombres, des korrigans et des fées. Je les vois mieux que je ne vous vois... le jour, la nuit, dans mon sommeil, au coin des fossés, dans les airs et dans les nuages, et suis certaine d'être dans le vrai !"

*

"(...) mais "Wik ! Wik !", malgré les phalanges au creux des oreilles, elle entend un grincement d'essieu qui la rappelle à l'ordre : "Pense à ton devoir ! Quant à cete vieille ironie - l'amour -, j'aimerais bien que tu n'y songes plus. C'est chimère !..."
L'âme crispée lorsque la nuit tombe, elle écoute cette voix qui lui parle du fond d'une fosse épouvantable et la harasse tant qu'elle semble dans sa chambre de bonne telle une désespérée : "Pas lui !..."

*

"On dirait la naufragée d'un cauchemar qui n'a pas de grève mais qu'une force étrangère à elle fait aller vers lui.
(...)
- Tu m'oublieras. J'aurai passé comme une ombre."


*

/!\ SPOILERS ALERT /!\

"-Lorsqu'ils évoquaient devant moi l'Ankou, je me souviens de la terreur de mes parents : quand on entendait dehors un bruit répété trois fois, les longs cheveux de mon père devenaient raides et ma mère paniquais. Je voyais l'importance de l'Ankou dans la famille, me disais "Je deviendrai importante. Je deviendrai ce qui les intéresse."
(...)
Je suis devenue l'Ankou pour surmonter mes angoisses. Et ensuite je n'en avais plus puisque l'angoisse ce fut moi. "Je ne subirai plus leur peur. C'est moi qui déciderai." Les nuits, j'allais me charger de la force nécessaire en m'adossant contre un menhir de la lande des Caqueux. Je ressentais profondément en moi son irradiante énergie fantastique. J'en ai encore les vertèbres qui brûlent.

- Idolâtries d'un mauvais penchant... et pierre levée qui aurait dû être cassée ou christiannisée, regrette, d'un signe de croix en l'air, l'aumônier. Et donc, en ce qui concerne votre expiation, il faudrait...

- Je ne disculpe ni n'accuse, j'explique ! le coupe Fleur de tonnerre alors que les reflets des flammes continuent de tournoyer sur les murs et les tomettes de la cellule de prison. Les peurs de mes parents m'ont tellement fait peur ! Ils m'ont donné leur peur et le sol a vacillé. J'ai eu trop peur lors des veillées. Ce sont mes peurs qui m'ont emmerdée.
Quand les parents sont tétanisés par une peur, ils ne protègent pas. C'est vraiment impressionnable, les enfants, merde ! s'énerve-t-elle. En fait, quand les parents ont tellement peur, ils projettent leur peur sur les petits et il n'y a plus de protection, quoi ! Et alors après...

En robe de bure des prisonnières, elle poursuit :
- Moi, je pense que c'est très logique. Lorsqu'on s'est trouvée perdue dans les angoisses de ses parents, on veut les dominer, on est même prête à devenir la mort pour cela et on devient invincible. (...)"

/!\ SPOILERS CI-DESSUS /!\

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Je me permet de rappeler que cette lecture a été initiée grâce à une "boîte à lire" (ou "à livres"), dont beaucoup sont référencées sur ce site par RecycLivres.

boitealire 0             livresvagabonds

Et pour aller plus loin, vous trouverez sur le site Les livres vagabonds une présentation de toutes les initiatives de ce genre qui permettent de donner une nouvelle vie à des livres donnés, dans des cadres appropriés et enrichissants, et par là même d'insuffler plus de sens et de nouvelles visions aux livres et à la lecture en général...

 

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