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Chroniques du Pays des Mères (Elisabeth Vonarburg)

Ca faisait bien longtemps que je n'avais pas réussi à faire une lecture commune avec le Cercle d'Atuan.
C'est en me faisant cette réflexion que je suis retournée y jeter un oeil pour voir si je pourrais songer y remédier avec la lecture de février: Demain les chiens - parfait, me dis-je, j'en ai un vieil exemplaire fatigué au fond de ma PAL.
Mais en regardant à tout hasard le livre du mois en cours, j'ai vu un autre de mes livres de PAL: Chroniques du Pays des Mères, que j'avais acheté il y a fort longtemps, alléchée par Vert, que j'avais fait dédicacer par l'auteure aux Imaginales 2011, et toujours pas lu.
C'était l'occasion qu'il me fallait pour enfin me lancer dedans!

Et je ne regrette pas du tout ; je m'attendais à un grand moment de lecture, je ne fus pas déçue.

    


Au Pays des Mères, quelque part sur une Terre dévastée du futur en train de se remettre lentement, les hommes sont très rares. Seules les Captes des Familles ­ les Mères ­ font leur enfantes avec les Mâles. Les autres femmes doivent utiliser une forme hasardeuse d'insémination artificielle.
Lisbeï et Tula ne s'en soucient pas trop: filles de la Mère de Béthély, elles grandissent ensemble, soeurs et amies. Mais Liseï se révèle stérile ; ne pouvant être la Mère comme il était prévu, elle doit quitter Béthély, et Tula. Devenue "exploratrice", elle accomplira un de ses rêves: découvrir les secrets du lointain passé du Pays des Mères. Mais certains rêves sont difficiles à vivre...


Pas facile de parler de ce bouquin...

On découvre le Pays des Mères en même que grandit la petite Lisbeï, avec son organisation complexe, ses mécanismes stricts d'une société encore en situation de survie - la procréation avant tout, systématisée pour un rendement optimal - et les mentalités souvent étroites qui vont avec, conditionnées dès le plus jeune âge, et baignant dans un dogme bien établi.

La surpopulation féminine entraîne aussi une féminisation du langage (sauf en frangleï, langue archaïque qui m'a fait sourire à me ramenant à mon anecdote de dédicace perso ^^), au point qu'on en est presque à tiquer sur certains mots - les enfantes, les chevales -, les accords, etc... Ca fait partie de l'immersion totale dans ce monde futur, post-apocalyptique, puisqu'on évoque le Déclin, au-delà duquel on devine clairement notre monde contemporain.

*

"Sur les cartes du Pays des Mères, les points et les taches plus ou moins grandes, d'un gris plus ou moins foncé, étaient des Mauterres (...). Avant le Déclin, avant la montée des eaux qui avait transformé l'aspect des continents, elles avaient été des régions très peuplées dans les anciens pays. Ou même des pays entiers, comme les Grandes Mauterres. Il y vivait trop de gens, qui fabriquaient trop de choses qui laissaient trop de déchets, et beaucoup de ces déchets avaient été des poisons, et on les avait répandus partout, parfois par accident, parfois par ignorance ou par stupidité. Maintenant, ces régions ou ces pays étaient le repaire des Abominations (...), de plantes et d'animales mutantes (...), et des renégates (...)."

*

Et malgré ses études archéologiques, cette période paraît bien lointaine au Pays des Mères, qui n'en connaît pas grand chose et le redécouvre comme elle (voyez: ça déteint) peut.
Quand on songe parfois à ce que les archéologues futurs trouveront, connaîtront et croiront de nous, de ce qui nous paraît complètement naturel et dans l'ordre des choses, ici on est servi!
- D'ailleurs, beaucoup de noms propres éveillent des échos étrangement familiers: Maroilles, Litale, Brétanye, Baltike... -

*

"Le poids de cette photographie dans sa main, c'est ce que se rappelle Lisbeï. Un "daguerréotype", comme le décrirait l'un des livres de Belmont - une photographie prise en temps de guerre? -, une image reproduite en tous cas sur une plaque métallique."

*


"Lisbeï se rendit compte qu'elle était restée figée devant l'horloge une bonne minute et demie, engluée dans cet instant toujours fugace qui donnait pourtant une si étrange impression d'immobilité. (...)
- Et ça marche encore, dit la voix de Duarte dans son dos.
Ce qui le fascinait, lui, c'était que cet objet pût encore fonctionner après des dizaines de siècles. Et, oui, c'était fascinant aussi, d'une façon un peu effrayante: des machines encore vivantes, intactes, alors que leurs inventeurs avaient disparu depuis longtemps. Comme ils avaient dû les détester, leurs machines, en leur accordant cette quasi immortalité à leur place..."


*

Ca sonne très juste, d'autant plus que là aussi l'héritage des contes et des histoires a traversé les âges et les bouleversements, toujours là et reconnaissable dans ses bases bien qu'évidemment déformé...

*

"Il y a un certain rapport avec la réalité, ce serait stupide de le nier. Les contes du cycle archaïque de Pimprenelle, par exemple, avec leurs transformations continuelles de filles en garçons, nous confirment que le bas pourcentage de naissances mâles est une donnée constante au moins depuis le Déclin."

*


"Ce fut Fraine qui vint triomphalement frapper à la porte de Lisbeï, tard la nuit suivant, pour lui apporter la copie d'un fragment de livre trouvé en cherchant à "Serpent":
- C'est ensé être aussi un conte pour enfantes. Quelqu'une fait des dessins au lieu de raconter des histoires, parce qu'elle a quelque chose à réparer dans un désert, et il y a une enfante, ou un enfant, qui la dérange en lui demandant de lui dessiner des animaux. Mais comme elle ne sait pas bien dessiner, elle fait des animaux dans des boîtes, c'est plus facile, enfin, bref, il y a un fragment avec un dessin de
chapeau dans un serpent boa!"
Lisbeï considéra d'un oeil ensommeillé le dessin, qui montrait en effet une serpente distendue par quelque chose qui faisait deux bosses.
(...) ça donne une forme de colline assez caractéristique: deux bosses, une un peu plus haute que l'autre, sur un plan horizontal..."

*


Le goût de Lisbeï pour ce genre de découvertes et de recherches nous entraîne avec beaucoup de plaisir et d'intérêt dans le passé et les origines du Pays des Mères.
Que ce soit à propos du Déclin ou de leur histoire plus proche, d'ailleurs: la période des Harems, dominés par des hommes violents mais déjà moins nombreux que les femmes, puis celles des Ruches, où les femmes prennent en quelque sorte leur revanche, et enfin l'ère des Capteries où on évolue, plus pacifique et équilibré.
On y mêle l'histoire de Garde et ses compagnes, mythe fondateur et pilier de croyance sur lequel s'appuie le Pays des Mères - bien qu'il existe des non-croyantes, le dogme reste intimement lié aux bases de la société.

Or, Lisbeï et quelques une de ses contemporaines s'interrogent sur ce mythe, sur l'identité réelle de Garde, l'authenticité des témoignages qui appuient son histoire, et son message.
Quelques découvertes contradictoires, de nouvelles théories envisagées, la foi remise en question au profit de la quête de vérité, de la nécessité de démêler histoire et Histoire...

Toutes ces réflexions autour de la religion, surtout quand elle est aussi inbriquée à la société, sont absolument passionnantes!

*

"Il se peut très bien, et c'est même l'hypothèse la plus crédible, que ç'ait d'abord été une création collective, investie du désir désespéré de liberté et de paix qui soulevait les femmes de l'époque. Un mythe, fabriqué par Hallera et ses conseurs, et plaqué par les Juddites sur la mort héroïque de Garde, sans résurrection. Cela ne retire rien à Garde en tant que martyre et rien à la noblesse et à la générosité des sacrifices consentis par celles qui l'ont suivie. Cela ne retire rien non plus de leur message de paix. Ce ne serait sans doute pas la première fois que l'Histoire et la foi se croiseraient en un personnage de cette sorte, si j'en crois les quelques extraits de L'Evangile qui sont arrivés jusqu'à nous. Ce "Fils de Dieu" du Déclin ressemble terriblement à notre "Fille d'Elli", non? Il n'est pas ressuscité lui-même, mais il faisait des miracles et il a donné la Terre Promise à son peuple - et comme les hommes dominaient, à cette époque-là, c'était un mâle, bien entendu."

*


A côté de ça, on suit les périples de Lisbeï, qui est un personnage très intéressant, tout comme ceux qui gravitent autour d'elle.
Sa position un peu de "notable" et pourtant marginale, ses voyages et ses explorations offrent un point de vue ouvert, éclairé et souvent critique...

*


"Le pouvoir... qui détenait le vrai pouvoir, à Béthély? Pas (...) la Mère. Ni [la Mémoire], qui l'aurait davantage mérité. (...) L'Assemblée de la Famille, alors (..)? Non plus. Tout le monde. Personne. La véritable maîtresse de Béthély, c'était la tradition avec ses règles stupides, cette boîte invisible que toutes transportaient avec elles à chaque instant et qui les empêchait de voir ce qui les entouraient."

*

"Les enfantes restaient entre elles, les adultes n'intervenaient que lorsque les Vertes responsables ne parvenaient pas à imposer leur autorité. Agacement ou indifférence semblait la règle, et Fraine avait confirmé que c'était fréquent à Wardenberg. Sans doute souvent un masque, mais c'était ce que percevaient les enfantes. (...) Ici aussi on avait trouvé une façon de se protéger des chagrins trop certains ; souvent on restait lointaine même lorsque les enfantes avaient dépassé l'âge critique. Lisbeï avait alors pensé à l'affection bourrue mais réelle des Rouges et des Bleues, et même des gardiennes, pour toutes les enfantes à Béthély. Peut-être y avait-il quand même du bon dans le système de Litale, somme toute..."

*


Plus intimement, on assiste aussi à tout un cheminement sur les problématiques des sentiments amoureux, du désir et du plaisir, dans cette société où tout est conditionné autour des seules fonctions de fertilité et de fécondation pour assurer une reproduction presque industrialisée. Dans un renversement de situation, ce sont les couples mixtes qui détonnent et dérangent, et les hommes qui sont méconnus et tenus en bien piètre estime autre que leurs qualités de reproducteurs.

On découvre un phénomène assez courant de relations que nous qualifierions d'incestes et autres contre-nature divers, ce qui peut choquer certains lecteurs.
Pour ma part j'ai trouvé ça très intéressant, ça aussi, et ouvrant bien des réflexions, notamment sur l'homosexualité et la liberté, mais aussi les relations choisies et celles plus ou moins contraintes, conformistes et conditionnées...

Et là encore, suivre Lisbeï dans son évolution, notamment par ses réflexions dans son journal ou ses lettres à Tula, permet d'en voir bien des facettes et des influences de et sur la société du Pays des Mères.

*

"Mais elle trouvait des messages partout quand elle était petite, ou alors elle les inventait pour pouvoir les raconter à Tula.
Inventons-nous les messages que le monde nous envoie? Ou sont-ils là de toute éternité, et ne fait-on que les déchiffrer? "Le dessein d'Elli, dans les dessins de la Tapisserie", répondait Mooreï à ses questions enfantines."


*

"Wardenberg est très différente. A Béthély... C'est la formule qui remplacerait, dans les confidences à Tula, le "comme à la garderie" de l'enfance, ou le "comme à Béthély" dont Lisbeï avait espéré au début qu'il l'aiderait à supporter le choc de la nouveauté. La rassurante théorie des boîtes de plus en plus grandes échafaudée autrefois et conservée malgré ses transformations révélait ses insuffisances. Non, ailleurs n'était pas "comme à Béthély en plus grand". Ailleurs, c'était... Très chère Tula, Wardenberg est très différente."

*

Enfin, l'esprit vif, curieux et protestataire de Lisbeï, et sa capacité à mener des débats imaginaires en appliquant parfaitement le caractère et les réactions de son entourage et interlocutrices habituelles ou potentielles nous ouvre tout le temps de nouvelles questions, et de nouvelles perspectives - ce personnage est un régal pour approfondir tous les aspects de cette société si particulière! (et parfois aussi de la nôtre, de nous-mêmes ^^)

*

"Neuf mois, c'est trop long, surtout les derniers. On devrait pouvoir transférer l'enfante ailleurs, les derniers mois. La mettre à grandir ailleurs. De toute façon, une bébé ne devrait pas avoir à sortir de sa mère par cet orifice de toute évidence bien trop petite pour elle. (...) Mettre les bébés à grandir ailleurs... Il faudrait les sortir quand elles seraient minuscules, alors. (Mais comment?) Et reconstituer le ventre de la mère. Mais comment? Une machine? Impossible. Guiséia dirait: "Rien n'est impossible." Elle dirait qu'il peut toujours y avoir une machine pour faire ce qu'une humaine peut faire. (...) "Mais cela nous transformeait en machines, Guiséia." "Non, elle dirait, au contraire, ça nous permettrait de devenir vraiment humaines en ayant éliminé la machine en nous." Je ne sais pas. (...)"

*

"(...) si on ne croit pas assez en une chose pour ne pas craindre de la remettre en question, alors, il faut changer de croyance."

*

Et la fin est complètement bluffante, ça remet tout dans encore de nouvelles perspectives... j'adore!
Le tout dans un style très bon, riche et simple à la fois, bien particulier et des plus agréables.


Voilà, pour moi ce fut un coup de coeur.

Je me doutais déjà de ma bonne intuition depuis que Vert m'avait donné envie de me le procurer, et c'est encore le Cercle qui nous aura permis une bonne découverte époustouflante!

En plus c'est post-apo, donc voici ma première participation au challenge Fins du Monde de Tiger Lilly Et je dirais même que A Lire est un petit éditeur qui semble valoir le détour ^^

 
 
 

Commentaires   

 
Acr0
#11 Acr0 27-09-2012 17:22
Ouiiii, ça y est ! J'ai enfin réussi à chroniquer le livre donc je lis les avis des autres, maintenant :)
Lisbeï s'interroge quand même beaucoup... je me demande si à sa place, je n'aurai pas tout simplement suivi le mouvement. Parfois, elle est si triste, ça me fait trop de peine, quand même.
Vonarburg a réalisé un sacré tour de main : une société bien construite, des questions autour de la religion passionnantes, j'avais pratiquement l'impression de lire un livre historique, c'est pour dire !
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Leïa Tortoise
#12 Leïa Tortoise 28-09-2012 21:26
bravo! ^^
Oui, c'est sûr que Lisbeï est extrêmement curieuse, mais heureusement qu'il y en toujours quelques-uns à ce point-là dans chaque société :) Même si ça entraîne toujours pas mal de tourments, c'est vrai...
Et je plussoie totalement sur le tour de main!
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