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Abraca*Bibli

Sweeney Todd (James Malcolm Rymer)

J'ai pu lire ce livre grâce à une proposition des éditions Callidor, dont c'est la première publication:

         

Lorsque l’on apprend la disparition d’un jeune marin dans la capitale anglaise, tous ses amis se mettent à sa recherche. Les pistes semblent toutes mener près du salon d’un barbier, aux abords de Fleet Street. Sweeney Todd a encore frappé...


Oui, tout à fait, Sweeney Todd, comme dans Sweeney Todd, the demon barber of Fleet street, de Tim Burton. J'avais adoré ce film, n'étant pourtant pas portée sur le film d'horreur sanglant ni sur la touche "comédie musicale", mais un certain nombre d'éléments m'en avaient fait une exception de taille (c'est du Tim Burton, c'est du Johnny Depp, c'est du Helena Bonham Carter, c'est du Londres victorien, et l'intrigue est géniale et passionnante).
J'avais vaguement entendu dire que Burton s'était inspiré d'une histoire déjà existante, qu'il y avait eu une comédie musicale ou quelque chose comme ça, mais je n'avais guère cherché plus loin.

J'ai donc d'abord été un peu perplexe en découvrant ce livre tout neuf présentant dans sa première traduction française le roman originel de Sweeney Todd, qui est en fait un classique anglais qui aurait inspiré Bram Stoker, pourrait être considéré comme l'un des premiers romans policiers, au style pouvant être comparé à celui de Dickens.

C'est ce paradoxe du vieux classique et de l'inédit tout frais qui m'a d'abord interloquée et qui m'a ensuite accompagné tout au long de ma lecture, qui est pour moi le fait le plus marquant de ce livre.

Mais donc, sur cette agréable surprise et la curiosité perplexe qu'elle m'avait instillée, je me suis plongée dans ce livre.

Autant le dire tout de suite c'est un coup de coeur!

C'est pourtant très différent de l'intrigue du film de Burton, bien qu'on y reconnaisse bon nombre d'éléments, mais l'intrigue originale prend des directions tout autres.

Malgré tout je pense que j'ai bénéficié d'un surcroît d'intérêt en connaissant déjà la trame dans ses grandes lignes, car sa nature de roman feuilleton a parfois tendance à dévier dans quelques passages ou chapitres assez digressifs, qui doivent être agaçants si on est dans le mystère complet mais qui ne le sont pas si on est moins pressé sur ce plan-là.

Sa nature de feuilleton, donc, se ressent particulièrement, pour mon plus grand bonheur, d'autant plus qu'effectivement ça m'a rappelé un peu Dickens: si on passe quelques tendances propres à l'époque, dont un romantisme extrême qui devait ravir les fleur bleue du lectorat mais qui est aujourd'hui bien lourd à se coltiner (comme dans le Dracula de Stoker, soit dit en passant), mais en proportions tout à fait supportables, c'est très bon.

*
"Il nous est extrêmement pénible de décrire à nos lecteurs la terrible situation dans laquelle se trouve le pauvre Tobias. Personne, parmi tous les personnages de notre drame, ne souffre autant que lui ; et par conséquent, nous pensons qu'il est de notre devoir de nous pencher sur ses pensées et ses sentiments (...)"
*

On se surprend à voir poindre quelques agréables critiques de la société, autant qu'un humour indéniable qui se manifeste souvent quand on s'y attend le moins...

*
"Une nouvelle lutte s'engagea à l'étage ; et de nouveau, Sweeney Todd fut vainqueur, mais ceux qui le suivaient éaient juste derrière lui. Heureusement pour lui, il y avait un balai à franges laissé là dans un seau d'eau. Il s'en empara et, le faisant tourner au-dessus de sa tête, il l'abattit sur le crâne du premier homme qui arrivait sur lui.
Le balai éclaboussa d'autres hommes qui étaient proches.
Il est parfois impressionnant de voir l'effet d'une nouvelle arme. Il y avait plus d'un homme parmi eux qui eût affronté le danger sous différentes formes, et qui eût affronté des armes autrement plus meurtrières et destructrices ; et pourtant ces hommes-là étaient paralysés lorsqu'un balai à franges humide était brandi devant leur visage."

*

- Ce passage étant d'ailleurs le seul moment où on en vient malgré soi à avoir peur pour Sweeney Todd et espérer qu'il va s'en sortir, alors que c'est le "méchant" le plus abject qui soit, et qui dégage beaucoup moins de charisme que le personnage de Burton incarné par Depp, et pourtant il a une telle force de caractère que j'en ai fini par bien l'aimer quand même...

Sa caractéristique la plus marquante étant ce rire dément qui déstabilise tout le monde:
*
"Puis vint l'un de ces rires courts et désagréables pour lesquels Todd était un expert, et qui d'une manière ou d'une autre, ne semblait jamais sortir de sa bouche ; les gens regardaient toujours les murs et le plafond de la pièce où ils se trouvaient, incapables de dire d'où pouvait provenir un bruit si singulier."
*

"Quel était ce bruit étrange?
- Oh, ce n'était que mon rire."

*


Et je ne résiste pas à cette délicieuse petite remarque cynique:

*
"Comme on aurait pu s'en douter, étant donné que ce phénomène durait maintenant depuis plusieurs mois, cela commença à attirer l'attention et l'on songea qu'il faudrait trouver une solution ; car, dans la grande ville de Londres, les nuisances - quelles qu'elles soient - doivent d'abord prendre de l'âge et devenir familières avant que quelqu'un ne songe à y remédier ; ce qui fait qu'il devient presque inutile de trouver une solution, puisque tout le monde s'y est habitué."

*


Et dans un style moins ironique, certains échantillons de sagesse populaire sont aussi assez remarquables et encore d'actualité de nos jours...
*
"Une fois qu'une idée vous vient à l'esprit et qu'elle y fait grande impression, il est stupéfiant de voir avec quelle vitesse une myriade de preuves vient alors la soutenir. Et c'est ce qui se produisit pour la supposition de Johanna Oakley."
*
"Cependant, les gens se lassent des bonnes choses, c'est un fait authentifié ; il est dans la nature de l'homme d'être enclin au mécontentement."
*

Enfin, le dénouement est très soudain, comme c'est très souvent le cas dans les romans feuilletons, mais j'ai quand même eu une petite surprise car le suspense du mystère principal était judicieusement entretenu jusqu'à la toute fin. La happy end ne m'a même pas laissée sur ma faim ^^

*
* *
* * *

J'ai maintenant très envie de me revisionner le film de Burton, et d'en profiter pour le chroniquer... et ça tombe à pic pour le défi "adapte-moi...si tu peux!" organisé par Les Murmures d'A.C. de Haenne!

   


Et comme à quelques minutes près on est encore le 31 octobre, jour d'Halloween, cette chronique est ma petite contribution au Challenge Halloween de Lou et Hilde (auquel j'aurais bien aimé participer beaucoup plus, si j'en avais eu le temps!)

*

Et enfin, je ne peux que souhaiter la meilleure continuation possible pour ces petites éditions Callidor, qui me font aussi craquer avec cette jolie tortue sur leur logo, et que je remercie encore infiniment!





 

[BD] Paris-Londres (Joann Sfar)

Quand un livre de Joann Sfar me passe à portée de main je ne le laisse pas filer comme ça, et le hasard a bien fait les choses en me faisant croiser cette petite BD qui date des débuts du monsieur, si j'en crois ce que j'ai pu voir en cherchouillant vaguement.

    

Le "Paris-Londres" est un paquebot révolutionnaire qui effectue la liaison entre Paris et Londres sans passer ni par Calais ni par Douvres. Ce bateau appartient à un consortium d'industriels bavarois, dirigé par le nébuleux docteur Krupp. Ces investisseurs allemands viennent kidnapper le monstre du Loch Ness afin de ruiner l'Ecosse et relancer le tourisme en Bavière.

C'est peut-être parce que je l'ai lu (et relu) juste après La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, mais j'ai cru y voir une certaine minuscule touche de steampunk qui m'a enchantée, en plus de tout ce qui fait le charme habituel de Joann Sfar...

      

  

Notamment le submersible Narval et son capitaine (avec un p'tit chien! ^^) qui rappellent énormément le Nautilus et Némo

Mais il y a aussi du complètement farfelu, comme une évasion à la McGyver...



...avec des astuces de cirque...



Et une chute un peu nouille

   

   On a aussi du "Gosh" et du complot avec une magnifique parenthèse écossaise!

*

"Mais c'est du concret! Ils nous rejouent les Niebelungen sur votre Paris-Londres, c'est tout. Après avoir empoisonné leurs mythes à force de n'y rien comprendre, ils viennent prendre ceux des autres.
- Ce qui signifie?
- Ce qui signifie que si vous ne faites rien, le monstre du Loch Ness sera d'ici une heure dans les soutes du Paris-Londres."



"Dans ce grand lac d'Ecosse vit une loutre géante qui change de peau au gré des tempêtes. Un monstre. On dit que sous sa fourrure est prisonnière une femme rousse. Une dame du lac dans la peau du monstre, qui se réchauffe. Qui reste au sec grâce au poil imperméable.
Et eux, là, qui veulent l'attraper pour peupler leurs hôtels. Comme si en arrachant un chardon on pouvait cueillir l'Ecosse."



Gniii!! 

Mais les "fameux deerstalkers sont déjà à pied d'oeuvre", et on revient donc à Ossour Hyrsidoux resté prisonnier du Paris-Londres: une équipe de choc est envoyée en mission, trois frères "bandits juifs mexicains" - Jacob Malka dit "le Malka des lions" (oh oh!), Eleazar Malka le peacemaker hassidique, et Zacharie Malka dit Zack - le trio a de la classe ^^




Le trio a vraiment de la classe...



  


J'adooore!!!
Encore une fois, le petit grain de loufoquerie qui fait tout


Et ils vont avoir fort à faire avec l'armée de clones du docteur Krupp...







Pendant ce temps, Ossour est aux prises avec les quelques huit cent femmes du harem que Krupp s'est constitué. Des femmes qu'il n'honore pas et qui ne pensent qu'à ça, au point d'en devenir dangereuses  

    


Sauf une, plus retenue, qui va l'aider et être bien sûr la seule à attiser sa convoitise ^^

   

Le trait est particulièrement remarquable pour ces femmes toutes plus belles et naturelles les unes que les autres, et dans ce style crayonné ça ressort vraiment bien...

Et Ossour devient un héros malgré lui, liquidant Krupp sans prendre le temps d'y réfléchir ^^

    

Après un grand débat philosophique qui n'y paraît pas, les Malka ont freiné un peu les donzelles en furie, et tout se finit bien dans un petit port tranquille.




"Il me semble que nous sommes bloqués. (...) Non seulement vous nous avez bloqués, mais vous bouchez aussi l'entrée du port.
- Mais je croyais que la rade de Villefranche était une des plus profondes du monde.
- Oui bin là non.
- Tout le monde est sain et sauf, c'est le principal. Il n'y a plus qu'à débarquer et laisser la maréchaussée se débrouiller."



Bref, encore une histoire pleine d'amour, d'humanité et de loufoquerie fantaisiste bonne enfant: je suis fan, toujours plus fan de Joann Sfar! 
 

Confessions d'un automate mangeur d'opium (Fabrice Colin & Mathieu Gaborit)

Ca commençait à faire un sacré bon moment que ce titre attendait dans mes Pistes, puis dans ma PAL... M'enfin il me faisait de l'oeil malgré tout et il fallait bien que je l'attaque un jour.

Rien que le titre aurait suffi à m'allécher séance tenante.
Une écriture à deux mains, encore plus. Des mains de deux noms que je commence petit à petit à connaître et à apprécier grandement: décidément on passe à la priorité supérieure.
Et j'en ai toujours toujours entendu le plus grand bien, notamment sur le fait qu'il soit unanimement reconnu comme un chef d'oeuvre steampunk: un must-read que je ne pouvais pas laisser passer, donc.

Le problème dans ces cas-là c'est que l'engouement général a pour contre-effet de me tiédir un poil, rendue dubitative face à l'effet de mode et méfiante parce que quoi que je fasse je vais le lire avec déjà une arrière-pensée, et la barre est placée tellement haute que j'ai peur d'être déçue - ce qui m'arrive souvent dans ce genre de cas.

Mais ici, non, j'ai fini ma lecture en adhérant des deux mains à tous les adeptes de ce livre: j'ai encore eu un coup de coeur, un énorme! 

Et avec ça c'est édité chez une maison généraliste, le Serpent à Plumes, avec une couverture très sympa (et beaucoup plus belle que la Mnémos qui a rarement fait aussi pourri, nocif à la rétine et au-delà du supportable) :
vous l'aurez voulu !



Paris, 1899... L'industrie, portée par la force de l'Éther, a révolutionné le monde. Le ciel bourdonne de machines volantes, les automates sont partout qui agissent au service des hommes, hommes qui communiquent entre eux par téléchromos d'un continent à un autre. Dans cette ville moderne où s'ouvre une éblouissante Exposition Universelle, une jeune comédienne, Margo, aidée de son frère psychiatre, enquête sur la mort mystérieuse de son ex-maîtresse et d'un singulier personnage créateur de robots...

Le prologue est déroutant, et il vaut mieux ne pas s'y attacher et passer vite dessus (quitte à le relire une fois fini), jusqu'au vrai début où on entre de plein fouet sur les planches d'une représentation de Roméo et Juliette où l'on suit les pensées de la comédienne principale.

Femme talentueuse, audacieuse et sensible, mondaine et libérée, Margaret Saunders est une parfaite héroïne de steampunk.
Malgré ses nombreux soupirants elle préfère ses compagnes de la gent féminine, mais sa plus grande complicité est pour son frère, Théo, éminent docteur en psychiatrie qui s'efforce d'aider et de comprendre ses patients du panoptique - un bâtiment circulaire dans l'asile Sainte-Anne qu'il a conçu lui-même pour y mener ses recherches  -, en étudiant les effets de l'éther, cette source d'énergie encore méconnue et pourtant utilisée partout dans cette Belle Epoque uchronique.

La mort tragique d'Aurélie, la meilleure amie de Margo, va les précipiter sur des traces de plus en plus dangereuses, par des péripéties à rebondissement, jusqu'à échapper de justesse à un fabricant d'automates passablement siphoné et à devoir assister au repas de gala donné à la Tour Eiffel en l'honneur de la reine Victoria en visite à l'Exposition Universelle, tout en guettant officieusement un automate dément et sanguinaire.

* * *

"Assurément, il fallait que je retrouve la trace de mon songe. Ecoutant le vague instinct qui me semblait vivre, respirer au creux de ma fièvre, je me dirigeai vers les artères qui s'éparpillaient au sud comme des faisceux, boulevard Lannes, avenue de Malakoff, et en empruntai une un peu moins fréquentée que les autres. Quelques passants relevaient la tête en me croisant, sans doute intrigués par ma démarche hésitante, mes yeux hantés par le démon. Mais ils me laissaient en paix.
J'étais perdue dans mes pensées, ou bien mes pensées étaient perdues en moi, et j'avançai ainsi pendant quelque temps, marchant droit devant moi, oubliant le temps qui passait, et le monde était une chose floue, toujours en mouvement."

*

"Prenez garde, car il me semble qu'il tuera encore. Les ondes que je perçois sont mauvaises, même à travers le prisme mourant qu'est devenu votre esprit.
- Prisme mourant?
Nous arrivâmes devant la porte.
- Bientôt, vous ne saurez plus ce qu'il pense, ni même ce qu'il ressent. Le contact qui s'est établi entre vos deux âmes est en train de disparaître. Vous avez eu de la chance.
- Et maintenant, que dois-je faire, que puis-je faire pour...?
(...)
Je crus le vois hausser les épaules. Puis la porte claqua et je me retrouvai seule. Cette nuit, j'avais rçu les confessions d'un automate mangeur d'opium. A présent je devais en faire quelque chose. Vite."

* * *


C'est aussi prenant qu'un feuilleton. J'ai beaucoup apprécié la référence à Métropolis, et adoré le décor du Paris de la fameuse Expo Universelle, qui est vraiment un des piliers de ma vision du steampunk.

L'atmosphère vintage et uchronique est incroyablement bien plantée et "sent" authentique. Les personnages sont diablement attachants et crédibles. L'intrigue tient en haleine et l'ensemble est absolument, complètement, entièrement passionnant.

Tout à fait à la hauteur de ses promesses, et même largement au-delà, ce livre m'a totalement conquise et entre en toute légitimité dans mon panthéon!



{moshide hidden * citation * SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}
"A tort ou à raison, il luttait pour le triomphe de l'esprit, pour la permanence de la pensée humaine. Belle utopie, n'est-ce pas? Imaginez qu'il eût trouvé les moyens de réaliser son rêve, les moyens de peupler nos villes d'automates... Un monde de fer et de rouages! Nous n'aurions redouté que la rouille, l'huile serait devenue notre philtre de jouvence. Et l'esprit, épargné, se serait onsacré aux arts...
Il sourit faiblement et eut un gest de dépit:
- Je sais, cette utopie pèche par omission. Personne, pas même Lazare, ne pouvait concevoir un monde de purs esprits. Quels démons l'humanité se serait-elle inventée, quelles croyances auraient-elles vu le jour? Je l'ignore. Mais pour Owen, j'ai espéré de toutes mes forces que Lazare avait le droit de courtiser cette chimère."
[...]
"Il avait oublié qu'un poète se nourrit d'émotions. Elles sont le filtre par lequel il ressent le monde."
{/moshide}

*

"Je ne suis qu'une machine,
disait l'un des passages, mais derrière ma poitrine de métal, mon coeur n'a jamais cessé de battre. Tu ne l'entends pas, personne ne peut l'entendre mais je sais, moi, qu'il pulse au rythme de tes regards, car le sang qu'il charrie suinte parfois entre mes jointures et je me réveille la nuit avec un goût de sel dans la bouche, et mes lèvres de métal ânonnent des impressions perdues."



*
*  *
*  *  *

Pour ne rien gâcher, j'ai eu l'immense joie de gagner le tout nouveau roman de Mathieu Gaborit, "Chronique du soupir", chez Bookenstock en même temps que Olya et Lord Orkan (je l'ai entamé et je me régale).



En ce moment même et jusqu'à demain soir, Mathieu Gaborit est l'invité du forum d'ActuSF pour répondre à toutes les questions qu'on voudra bien lui poser: courez-y, c'est fichtrement intéressant!



Il dit par exemple, à propos justement des Confessions:

"On y pose les bases de l'univers, les lignes de force. Puis on écrit le synopsis avant de formaliser un principe simple : un chapitre en alternance avec un personnage identifié. En l'occurrence, Fabrice fait la femme. Cool
Deux regards subjectifs qui rebondissent de chapitre en chapitre, qui nous permettent d'être au plus près de nos sensibilités tout en déroulant l'histoire.
C'est un procédé que je trouve particulièrement savoureux. Parce qu'on peut se surprendre (on prenait soin de laisser ça et là quelques patates chaudes pour corser le chapitre suivant), parce qu'on peut écrire sans se trahir.
L'écriture a été plutôt fluide, c'est le souvenir que j'en ai.
Fluide et surtout harmonieuse. On n'a jamais eu le sentiment de devoir limer nos écritures dans un sens ou dans un autre pour conserver une tonalité unique. Le choix de deux personnages distincts et de leur regard subjectif rend l'écriture à quatre mains très naturelle."


Et ma foi je ne peux qu'acquiescer vigoureusement, ça rejoint tout à fait mes impressions à la lecture.

Il y parle aussi de plein d'autres trucs et dit des choses très belles, dont celle-ci que je ne résiste pas à la tentation de partager:

"
Je crois à un virus de l'imaginaire. Un petit chuchotement qui parle d'une sensibilité à la rêverie."

*

Well well, et donc évidemment
c'était une lecture toute indiquée pour le
Défi Steampunk:



Passons-le à la moulinette du
mano-steampunkomètre, mais je ne doute pas que cette fois ça va monter...

- Technologie uchronique = 10/10 > OUI, complètement, entre les automates, l'Ether, les aéroscaphes etc.
- Dirigeables = 10/10 > l'espace aérien est très bien occupé, oui!
- Automates = 10/10 > ça se passe de commentaires...
- Goggles = 2/10 > hmm, pas tant que ça en fait. Il faut dire qu'il n'y a pas tellement lieu.
- Machines à vapeur = 3/10 > ma foi, pas des masses non plus, c'est surtout supplanté par le reste...
- Savant fou = 10/10 > alors là oui, sans conteste
- Ère victorienne = 8/10 > plutôt Belle Epoque, mais y'a la reine Victoria...
- Métal riveté (mécanique) = 10/10 > plein!
- Engrenages = 8/10 > je pense surtout aux bidouillages de Posthumus avec les automates, mais je pense que je peux l'y apparenter
- Célébrités d'époque = 4/10 > peu de réelles

Ce qui nous fait un total de steampunkitude de:
75%
 

Le Joueur de Cartes (Daniel Henocq)

J'avais entendu parler de ce livre qui m'alléchait assez (et sa couv' aussi, comme souvent), même si j'hésitais encore, et puis finalement en le voyant aux Imaginales j'avais décidé de tenter et je me l'étais offert (le superbe stand de Daniel Henocq y étant un peu pour quelque chose, et j'avais été confortée dans mon choix par Laure du Miroir qui m'avait révélé que c'est un grand fan de Doctor Who et qu'elle-même avait passé un bon moment à papoter whovien avec lui).

 

   

   

Edimbourg, hiver 1899. L’un des plus rigoureux que la capitale écossaise ait connu depuis longtemps. Un navire de commerce, un mystérieux brick vient de mouiller l’ancre en plein milieu du port de Leith. Fait étrange, aucun membre d’équipage ne participe à la manœuvre.
Arthur Conan Doyle, auteur du célèbre Sherlock Holmes, est dépêché à bord par l’amirauté en tant que médecin et expert en maladie infectieuse. Une fois sur le navire, ce qu’il découvre dépasse son entendement.
Allongé sur sa couchette, au seuil de la mort, le capitaine Artimus Fletcher lui confie un terrible secret. À aucun moment il ne devra ôter la bâche qui recouvre l’objet entreposé dans les cales, et en aucun cas tourner la clé qui met en route cette mécanique. Contre l’avis du docteur, l’encombrant paquet est transféré dans une annexe du musée d’Édimbourg. Pour Sophie McLaughlin, fille du conservateur, c’est l’occasion rêvée pour mettre un terme à la longue monotonie des jours d’hiver. Mais sera-t-elle prête à plonger dans un univers où l’imaginaire règne en maître?


Et si au début j'ai l'ai trouvé un peu trop jeunesse et convenu, malgré la plaisante ambiance victorienne et sir Arthur Conan Doyle parmi les personnages, je m'y suis finalement laissée prendre par Sophie McLaughlin et son incroyable voyage, véritable petite Alice en herbe dans ce NOWHERELAND aussi loufoque et pourtant logique selon ses propres critères que le Pays des Merveilles de Lewis Carroll, avec d'autres petites touches d'Oz (et peut-être même de Narnia?)...

D'abord je ne m'attendais absolument pas à ça et ce fut une très agréable surprise.

Ensuite, ça aurait pu être du pâle réchauffé maladroit. J'ai au contraire trouvé que c'était aussi très personnel, une véritable réappropriation de ce "mythe", si l'on peut dire, et de cet esprit-là, cette magie de l'absurde et du nonsense, cette forme si particulière de merveilleux qui appuie sur la loufoquerie jusqu'à l'extrême.

Comme Alice, Sophie s'obstine dans son bon sens et s'englue dans ce monde étrange qui, lui semble-t-il, n'existe que pour la faire tourner en bourrique. Mais ici on va un peu plus loin, avec une Sophie un tout petit peu moins naïve, plus décidée, et surtout qui va combattre ses propres démons pour essayer de s'en sortir. Il y a de la morale, savamment dosée et finement amenée.

*
"Depuis son arrivée dans ce NOWHERELAND, les mâchoires du piège se refermaient inexorablement sur elle. Dès qu'une personne lui venait en aide, les éléments se retournaient contre elle, inévitable conséquence de son entêtement. A croire qu'ils s'étaient tous ligués dans un pacte diabolique, histoire de lui faire payer au prix fort son refus de se soumettre aux règles de ce monde.
- Sèche tes pleurs et pose-toi la bonne question. Pourquoi toutes ces rencontres sont-elles infructueuses, jeune fille?
Non. Ca ne pouvait pas être sa faute, uniquement celle des autres."
*

Difficile d'en dire plus sans se mettre à raconter tout le bouquin...

Mais c'est incontestablement un grand coup de coeur!

Je le recommande à tous les amoureux d'Alice au Pays des Merveilles, et des romans jeunesse intelligents


*  *  *

 


* C'est une Lecture Equitable des petites éditions Volpilière

   


* * Et même si on passe plus de temps au NOWHERELAND, on part d'Edimbourg et de son musée donc c'est quand même un peu kiltissime, et puis j'ai longuement hésité avant de le mettre aussi dans le Défi Steampunk, mais après tout il y en a bien quelques éléments...

Voyons ça à travers le
mano-steampunkomètre:

- Technologie uchronique = 0/10 > j'crois pas
- Dirigeables = 0/10 > on les imagine très bien mais on n'en voit pas
- Automates = 10/10 > le diabolique Joueur de Cartes!
- Goggles = 0/10 > nope
- Machines à vapeur = 3/10 > il y a bien le navire...
- Savant fou = 5/10 > je pense qu'on peut dire, par plusieurs aspects, dont divers habitants du NOWHERELAND, son concepteur, son Prince, et l'automate...
- Ère victorienne = 8/10 > clairement, du moins en-dehors de NOWHERELAND
- Métal riveté (mécanique) = 3/10 > moui, l'automate...
- Engrenages = 3/10 > idem
- Célébrités d'époque = 3/10 > Conan Doyle!

Ce qui nous fait un total de steampunkitude de:
22%

http://totitree.net/images/PICTSIES/MISC/epinalhenocqactusf.jpg
 

L'anneau-monde (Larry Niven)

Depuis longtemps, j'étais très curieuse de lire une des oeuvres qui a inspiré Terry Pratchett, jusqu'à faire du nom de son Disque-monde une parodie directe de l'Anneau-monde.

Je me souviens avoir commencé à le lire dans le train qui m'amenait à mon premier festival des Utopiales, où j'ai pu voir Larry Niven lui-même dans une conférence très intéressante même si je ne venais qu'à peine de commencer à découvrir son oeuvre, et lui faire dédicacer mon exemplaire chiné juste entamé, et puis le croiser au hasard de mes allées et venues pendant le festival... Je l'avais trouvé très ressemblant physiquement (et peut-être même un peu spirituellement) à Terry Pratchett, du peu que je puisse en juger, et j'avais été très heureuse de le voir malgré son air quasi constamment désorienté

   

Malgré tout, la typographie de mon exemplaire est toute petite et ardue à lire en train, et la croissance des Montagnes à Lire aidant, je n'y avais plus guère retouché depuis mon retour des Utos.

Et puis, quand Lhisbei
du RSF Blog a lancé son Summer Star Wars episode V dans lequel il pouvait parfaitement rentrer, j'ai décidé de profiter de l'occasion pour le reprendre une bonne fois pour toutes.

C'est là que j'ai réalisé que c'est horriblement looooong à réellement démarrer, en fait
  
Alors ok, c'est bourré de détails développant des spéculations scientifiques qui doivent être intéressantes pour ceux qui aiment ce genre de SF - ce qui n'est hélas point mon cas -, et d'accord, l'équipe multi-raciale dont on suit les aventures à la recherche d'une planète artificielle est très diversifiée et entretient des rapports assez complexes - entre le Marionnettiste, clairement race über manipulatrice, que y'a un moment où c'est bon, ça va, on a compris, le Kzin qui est le gros warrior de la bande - malgré son apparence de tigre bipède géant qui me fait penser à une grande peluche griffue -, presque le bourrin de service à quelques nuances près (stratège et maîtrise de soi), Teela Brown qui remplit la fonction de potiche gris-gris, et Louis Wu l'humain de base le plus proche du lecteur et donc le narrateur (j'ai presque envie de dire "y'a un boulet dans le groupe", référence à Naheulbeuk) - mais très franchement, on finit par se lasser (que dis-je, n'en plus pouvoir) de toutes les circonvolutions de l'interminable phase d'exposition, jusqu'à ce put*** de vaisseau se crashe enfin sur le Monde Inconnu et que les clampins partent vraiment à l'aventure.

"Un instant de lumière blanc-violet, intense comme un flash photographique. Cent soixante kilomètres d'atmosphère, comprimés en une demi-seconde dans un cône de plasma chaud comme une étoile, gonlèrent le nez du Menteur. Louis cligna des yeux.
Louis cligna des yeux, et ils furent au sol.
Il entendit Teela se plaindre, frustrée: "Tanj! Nous avons tout raté!"
Et la réponse du Marionnettiste: "Etre témoin d'évènements titanesques est toujours dangereux, généralement douloureux, et souvent fatal.""


     

Parce que c'est là, confrontés à cet inconnu et à cette précarité (ils ont besoin de trouver une aide ou un moyen quelconque de réparer leur vaisseau écrasé), qu'on va mieux appréhender leurs caractères, qu'on va s'attacher à eux, qu'on va vraiment s'intéresser à leur sort.

D'autant plus qu'il y a un bon suspense: beaucoup de péripéties, de rebondissements, de remises en question: c'est presque digne des grands feuilletons ^^

C'est là aussi que les réflexions et spéculations scientifiques et sociologiques passent beaucoup mieux, instillées au coeur de l'action qui se renouvelle sans cesse et nous donne des supports pour mieux s'y intéresser.

"On peut étudier ce qu'on ne comprend pas, dit le Marionnettiste. Nous savons que quelque chose, dans l'Homme, ne veut pas prendre de décisions. Une partie de lui-même désire que quelqu'un lui dise quoi faire. Un bon sujet hypnotique est une personne pleine de confiance et capable de se concentrer. L'acte par lequel il s'abandonne à l'hypnotiseur est le début de son hypnose. [C'est] un état provoqué de monomanie."

Là également qu'on commence à vraiment s'intéresser à la structure grandiose et insolite de l'Anneau-monde, à la grande ingéniosité d'un haut niveau technologique dont elle fait preuve, et au pourquoi de son déclin qui n'a laissé que ruines, dégradations sévères, et populations régressées à des stades bien plus primaires.

         

J'ai été très intéressée aussi par la notion de "Gambit de Dieu", ce rôle d'Ingénieurs/Créateurs/Divinités que les autochtones attendent de ces étrangers.
Ca rappelle effectivement Pratchett, surtout pour "Strate-à-gemmes" mais aussi pour le Disque-monde.

Tout comme j'ai apprécié bon nombre d'éléments, par exemple les châteaux et villes flottants, la grande question de la chance toute-puissante de Teela Brown, les tournesols tueurs, l'instinct de survie des Marionnettistes, et puis quelques petites fulgurances d'humour/ironie très appréciables même si j'ai l'impression que ça a pâti un peu du vieillissement du texte.



Au final, je me suis profondément ennuyée pendant la majeure partie de tout le premier tiers, mais c'était pour mieux ensuite m'amuser comme une petite folle

Non, vraiment, c'était sympa, il fallait juste atteindre le déclic, quoi.
Maintenant j'ai même assez envie de jeter un oeil à la suite, "Les ingénieurs de l'Anneau-monde", après en voir vu les grandes lignes sur Wiki, ça a l'air d'être farfelu et marrant aussi, et je n'hésiterai pas à passer en "mode diagonale" pendant la première partie si ça lambine autant.

Mais bon, je verrai ça dans un avenir probablement très lointain

En attendant, j'ai accompli ma mission de lire un livre de Space-opera pendant l'été "officiel"!
(bon, avec juste un jour de retard sur l'équinoxe, mais ça c'était le temps de finir de chroniquer )




eeet j'arrive même à abattre la lettre N de mon vieux challenge ABC (2010, hum) !


 

Bleu nuit, ou Les sept vies du Moine (Daniel Vaxelaire)

Voici un livre qui me faisait vaguement de l'oeil sur les rayonnages de la bibli, et que j'ai décidé d'approcher de plus près quand il s'est avéré correspondre au thème d'un apéro-lecture sur la littérature des îles.
Je l'ai avancé lentement, en parallèle de mes autres lectures au fil des mois, car celui-ci ne se laisse pas engloutir en deux coups de cuillère à pot (dieu que j'aime ces expressions désuètes ^^). Il prend son temps et implique son rythme au lecteur de façon naturelle...



Florence Leblanc, une jeune créole pigiste pour un journal local, décide bien que sceptique d'interroger les esprits sur une planche de oui-ja empruntée en vue d'un futur reportage sur une voyante. A sa grande surprise, on lui répond.
Commence alors un dialogue de trois mois avec un moine des plus étranges. Car frère Angelo, le mal nommé, a aussi été pirate à drapeau blanc, rassembleur de peuples, unijambiste, et séducteur ardent mais quelque peu naïf... Trépassé depuis trois siècles, il macère dans son au-delà quelques puissants regrets : s'il avait su...
Et de conter son étourdissante histoire, qu'il mêle à celles d'une cohorte de personnages hauts en couleurs : malandrin portugais, révoltée malgache, esclave, gueux de tous horizons.

Tous ces acteurs de la mémoire collective ont un rendez-vous : l'Ile qu'ils ont contribuée à bâtir.
Celle-ci, pour l'heure, se porte mal : on s'y embourbe dans la basse politique, les trafics et d'épouvantables pratiques, ce qui propulsera Florence en des aventures qui lui feront largement oublier sa morosité passée.

J'ai bien aimé le prétexte du oui-ja et des conversations avec un esprit pour faire des va-et-vient entre plusieurs histoires, et bondir du passé au présent, d'une époque à une autre.

Ca aurait pu d'ailleurs devenir trop touffu et dispersé, à force de multiplier les intrigues, les personnages, les époques et les plans physique ou spirituels, mais j'ai trouvé que ça s'enchaînait bien et qu'on s'y retrouvait à peu près toujours.
Les liens d'une génération à une autre m'ont parfois échappé, mais je ne me suis pas non plus acharnée pour les clarifier, et ça n'a pas gêné ma lecture.

Les taquineries entre Florence et le Moine, tout comme le lyrisme de ce dernier, peuvent par moments exaspérer un chouïa, mais ça ne m'a paru insurmontable non plus.

La chute m'a bien plu, je ne l'ai vue venir que vers la toute fin et elle donne une nouvelle perspective qui laisse des ouvertures tout en bouclant la boucle.

Et puis cette multitude de récits en tiroir forme une épopée captivante par son aspect "feuilleton", et on se balade avec beaucoup de plaisir dans cette île tropicale jamais nommée, qu'on devine dans les Antilles, et chargée de toute son histoire de colonisation, d'esclavage, de traditions clandestines ; mais aussi de tout l'amour que lui porte l'auteur et qui transparaît tout du long (et qui nous le transmet un peu aussi).

Au final: une petite lecture sympa, sans prétention.

*

"Derrière moi, Olivier me pressait: nous prenions un trop grand risque. Avec ce rafiot lent comme limace et si près des comptoirs, n'importe quel sloop pouvait nous fondre dessus avant que nous n'ayons le temps de rejoindre le Victoire! Je ne sais pas si vous imaginez la scène: moi essayant de causer à un Nègre ébahi, Olivier s'agitant et, en arrière-plan, nos gars commençant à déraper en douce, arborant des sourires sucrés, vers les femmes les mieux tournées...
- Je vois... Dur d'être un conducteur d'hommes, n'est-ce pas?
- A qui le dites-vous! J'y serais encore si un des Noirs, plus dégourdi que nous, n'avait brusquement éclaté de rire. C'était extrêmement vexant, sur le coup, de le voir se taper sur les cuisses en arborant des dents de cannibale, hurlant dans son langage je ne sais quels commentaires. Jamais il ne m'a avoué, même quand nous fûmes devenus amis, ce qu'il avait dit ce jour-là, mais, curieusement, toute la bande comprit et le rugissement courut d'un bord à l'autre. Ils étaient tous à sangloter de joie, sauf nous pendant un moment. Puis nous avons ri aussi - que faire d'autre? - et entre deux hoquets je me suis rendu compte que j'avais franchi une barrière: nous partagions une émotion."


 

Notre-Dame-aux-Ecailles (Mélanie Fazi)

Ceci était censé être une lecture commune avec Cachou, Acr0, Efelle, et Laure du Miroir, mais j'avais déjà du retard pour le lire, alors ne parlons pas du temps de boucler la chronique

         

Saviez-vous qu’à Venise, qui vole des soupirs encourt la vengeance de la ville ? Connaissez-vous vos plus sensuelles métamorphoses, lorsque vous êtes loup, lorsque vous devenez lionne ? Avez-vous déjà pris un fleuve pour amant ?
Partez à la découverte des troubles secrets de l’âme et des lieux les plus hantés : une villa qui palpite de vies enfuies, l’océan dont certains ne reviennent plus tout à fait humains, ou encore ce train de nuit qu’empruntent ceux qui cherchent l’oubli...
Mais attention: de ces voyages intimes et inquiétants, on ne rentre pas indemne.



La 4° de couverture porte aussi une petite citation de Jean-Claude Dunyach:
"Il y a chez Fazi une petite musique poignante, extrêmement lucide, et surtout un art de la fêlure qui transcende la moindre de ses histoires."

D'habitude je ne lis même pas les citations des couvertures parce que c'est un procédé éditorial superficiel, superflu et pompé à l'américaine que je déteste, mais pour le coup, après lecture, je trouve que ça correspond parfaitement.

Mélanie Fazi a sa plume, reconnaissable entre toutes, d'une maîtrise littéraire rare et qui n'a pas son pareil pour planter une atmosphère et nous y happer qu'on le veuille ou non.

Je l'ai savouré en prenant mon temps, et paradoxalement en l'avalant d'une traite, sans pouvoir m'en empêcher. Et malgré quelques cauchemars soufflés à mon imagination qui n'a déjà besoin de rien pour occuper mes insomnies, je suis restée immobile les yeux dans le vide un bon moment après avoir tourné la dernière page, signe indéniable d'une lecture marquante et de qualité

Je reste stupéfiée par la diversité des ambiances, la fluidité du style et la facilité autant que la justesse d'adopter un langage et un comportement d'un personnage qui vit une expérience de fantastique - un fantastique toujours juste à la lisière du réel -, la crédibilité et l'authenticité qui s'en dégagent toujours.


Voici donc les 12 pièces de ce recueil:

* La cité travestie: Venise et sa dualité, d'un côté l'image touristique et romantique, de l'autre le poison de l'eau qui ronge tout; le spectacle des couples en gondole et la mémoire occultée des drames... Avec des aventuriers-braconniers d'un genre un peu particulier, et une vendetta tout aussi étrange. 
*
"De mes boîtes métalliques (ayant autrefois contenu café, bonbons ou biscuits) ne tombait qu'un caillou unique. Un morceau de Venise, pareil aux rognures d'ongles des sortilègs vaudous. (Si seulement elle avait pu en crever.)"


* En forme de dragon: Un illustrateur qui perd son souffle en tentant de dompter une chanson qui l'obsède, pendant que sa fille s'en imprègne de toute son âme dans la chambre voisine...
*
"Il existait un agencement, un mouvement. Si les notes s'assemblaient de telle façon, ce ne pouvait être le fruit du hasard. Il fallait saisir ce mouvement d'ensemble et le laisser imprimer ses vibrations à la main. Le laisser courir le lond de sa peau, et de là s'insuffler au dragon."

* Langage de la peau: Le règne des odeurs, l'instinct animal, la pleine lune... Oui, bon, c'est beau et très bien écrit, mais il m'a laissée plutôt indifférente.
*
"L'odeur marche droit sur moi. Rafale, ouragan, l'air a mué. Saveur poivrée dans mes narines et mes poumons, sur le bout de ma langue, dans chaque goulée d'air que j'aspire. Souffle saccadé. Mes jambes vont se dérober. Je vais tomber, là, sur place, sans pouvoir me relever."

* Le train de nuit: Un train vraiment très bizarre, qui vient à l'appel des désespérés pour leur offrir l'oubli, dispensé par une bien étrange nurse... C'est avec beaucoup d'intérêt qu'on s'attache aux pas de la narratrice perdue.
*
"T'en as jamais marre, Alison? De devoir toujours courir sans s'arrêter pour souffler. Tu n'as jamais cette impression de marathon permanent? Je ne te parle pas des grosses tuiles ou des sales périodes, juste... de devoir te lever le matin, aller bosser, répéter les mêmes gestes, tout le temps, et de se coucher le soir en sachant qu'il faudra recommencer le lendemain. Ca n'arrête jamais."

* Les cinq soirs du lion: Connais-toi toi-même... Apprendre à s'accepter entièrement, y compris les drames passés, pour trouver la clé de sa puissance et poser le premier pas sur le réel apprentissage... Une belle leçon d'initiation magique mais ramenée à un environnement plus contemporain, et les coïncidences utilisées comme révélateur. J'aime beaucoup beaucoup (même si c'est celle-là qui a le plus accentué mes insomnies), c'est ma nouvelle préférée de ce recueil.
*
"Il se présentera sous la forme d'une énigme. N'essaie pas de la lire trop littéralement. Plus qu'un symbole, c'est un écho."

* La danse au bord du fleuve: Une touriste déprimée se lie d'amitié avec Alma, une femme étrangement obsédée par le fleuve, qui l'invite pour lui montrer comment elle le dompte et ne fait qu'un avec lui... jusqu'à ce que tout bascule, et que Anne glisse peu à peu sur ses traces. Là aussi j'ai beaucoup, beaucoup aimé: c'est fascinant, l'imagination s'en donne à coeur joie pour visualiser avec netteté les images et les sensations décrites, et je me suis reconnue dans bien des attitudes d'Anne, liées à la timidité surtout.

*
"On ne devient pas coquille hermétique rien qu'en le souhaitant. On se résigne à n'être que fissures."

* Villa Rosalie: Une maison composite où chaque pièce reflète l'âme de son occupante... Là encore, fascinant et très évocateur. Et encore un coup de coeur ^^

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"Mon coeur, l'horloge qui égrène les heures,
Mes rêves, l'étoffe qui esquisse et façonne,
Mes vitres, miroirs transparents de mon âme,
Mes os, le bois dont sont taillés les meubles."

* Le noeud cajun: Ambiance far west, petit village de colons: rien que ça c'est chouette. Alors en plus une histoire un peu à la Stephen King... Je dis bien "un peu": ça reste du Mélanie Fazi. C'est un petit texte qui paye moins de mine que les autres, mais bien sympa
*
"La maison Ellis n'avait plus besoin de moi maintenant que son histoire avait trouvé un auditeur. Je n'avais que ce rôle à jouer: écouter, comprendre, disparaître. Sauver les apparences."

* Notre-Dame-aux-Ecailles: Une jeune femme en crise qui trouve le repos en contemplant des statues de chimères hybrides. J'ai bien aimé, même si je l'ai trouvé moins riche et dense après ce petit chapelet de coups de coeur. Cela dit il a la particularité d'aborder le cancer, un thème qui touche tant de monde et qui commence tout juste à sortir de l'ombre...
*
"Un véritable baume, le soupir des pierres. Elles m'ont accueillie une première fois par un soir de détresse; elles m'acceptent désormais comme une des leurs."

* Mardi gras: Un voyage à la Nouvelle-Orléans d'après Katrina, animée par le carnaval qui bat son plein, vu par les yeux émerveillés d'une touriste qui réalise son rêve - et réalise aussi les stigmates qui réclament la mémoire. L'ambiance de carnaval est très judicieuse  pour instaurer un rythme, des métaphores, le paradoxe qui forme la structure même du texte.
*
"Trop concentré sur cette dualité - la ville dont j'avais revé contre celle que je découvrais -, je tardais encore à comprendre l'autre paradoxe. Comme un mouvement de balancier dont je percevais déjà la vibration souterraine. La ville est intacte. La ville est détruite. Ces deux visages coexistaient."

* Noces d'écume: Une femme se retrouve confrontée à la métamorphose de son mari qui semble être revenu traumatisé d'une sortie en mer, littéralement hypnotisé... Au fil de sa quête, la petite ville portuaire lui semble témoigner d'un passé monstrueux qui se perpétue comme un pacte inaltérable...
Pour le coup on sent nettement une petite influence Lovecraftienne - là encore juste un écho, rien de plus, mais cela suffit à décupler le malaise déjà brillament instillé ^^
*
"Peut-être que Valentin, immobile au bord des vagues, communiait avec ce grand tout, l'océan et ce qu'il recèle d'étranger dans ses profondeurs?"

* Fantômes d'épingles: Encore du vaudou avec une poupée en forme de barricade contre la douleur des deuils, mais la médaille a son revers: tout a toujours un prix...
*
"Il me faudra bien, pour devenir adulte, parer la mort d'autres traits que ceux d'une poupée."


Voilà: un beau florilège, donc, qui me rend définitivement et résolument fan de Mélanie Fazi.
Et d'autant plus contente de la suivre aussi sur facebook depuis un certain temps, et de l'avoir vue un petit moment aux Imaginales pour faire dédicacer ce receuil 




Allez, pour finir, quelques autres citations que j'aime beaucoup:

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"Les langues allaient bon train dans l'attente de la nouvelle. C'est le passe-temps le plus répandu par ici, le seul qui vous remplisse la tête sans vous vider les poches."
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"Dieu que j'étais coriace à cet âge-là. Et je ne le savais même pas."

*
"On dit que les épreuves dont on sort vivant nous grandissent. C'est peut-être ce qu'affirment les gens qui n'ont rien vécu."
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"Je la suivais docilement, contente de laisser les commandes à quelqu'un d'autre. Le temps de rentrer chez moi et de reprendre seule les décisions (ou de n'en rien faire) viendrait bien assez tôt."
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"D'un seul coup, tout trouve sa place, tu sais que tu fais partie du monde et qu'il t'envoie un signe. Pour te dire qu'il écoute et qu'il te comprend. Et que ta vie va être longue et belle, que tu peux la prendre en main et en faire ce que tu veux. Tu te sens devenir quasiment mystique. Et tu te dis que cette image, cette bouffée d'euphorie, va te guider longtemps.
Ensuite, tu rentres chez toi, tu reprends le cours normal de ta vie. Et deux mois plus tard, c'est tout juste si tu te rappelles. Tu sais que tu as vécu un moment sublime. Et que ça n'a servi à rien."
*           *           *