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Abraca*Bibli

[BD] Poulet aux prunes (Marjane Satrapi)

Ayant jusque là toujours été séduite par Marjane Satrapi, c'est tout naturellement que je continue à l'explorer, avec cette autre BD que j'ai lue il y a quelques mois, à peu près au moment où l'adaptation en film sortait sur les écrans.
Je ne l'ai pas vu, mais ça se pourrait que je cherche à le regarder par la suite (d'autant plus que je n'oublie pas mon inscription au
défi "adapte-moi...si tu peux!" ).
En attendant, je me suis (encore!) régalée avec le bouquin



Cette fois encore on a une histoire qui sent bon le vécu, avec un oncle joueur de tar dont le drame fut de voir son instrument cassé par sa femme dans un coup de colère.

Or, cet instrument était toute sa vie. Brisé, il prend la décision de mourir...



On découvre petit à petit que c'est un amour impossible qui le faisait jouer aussi bien, et qui donnait un sens à sa vie, enfermé dans un mariage de convenance avec une femme folle de lui mais que lui n'aime pas, lui qui n'a jamais oublié celle dont il n'a pu obtenir la main.



Pendant la semaine où il attend la mort, il nous emmène dans une sorte de voyage initiatique, peuplé de ses souvenirs - qui amènent une foule d'anecdotes, qu'on devine familiales, souvent drôles -, de ses réflexions, du défilement de sa vie et ses frustrations, jusque dans son quotidien et sa propre maisonnée où il ne se sent plus à sa place.



Sur la fin, petite touche de religion mais à la sauce rationnelle et dédramatisée, l'ange de la mort Azraël s'invite sans façon

  


C'est aussi une histoire d'amour très belle, bien que triste...


Que dire de plus, si ce n'est que c'est du Marjane Satrapi pur jus?

Les thèmes habituels y sont, le ton aussi, l'intensité de certaines histoires, la parfaite fluidité générale, et tous ces traits d'ironie qui parsèment savoureusement le tout...

Sur un format plus court que Persepolis, j'ai trouvé que c'était presque aussi bon!
En tous cas un très bon complément quand on est en demande
 

Chronique d'un château hanté (Pierre Magnan)

J'ai voulu retenter un nouveau Magnan, avec celui-ci déjà assez alléchant en lui-même, mais aussi que l'auteur avait en projet de longue date, je l'avais déjà vu l'évoquer à plusieurs reprises en postface de ses autres livres que j'ai lus.



 Sous les remparts du village de Manosque, Lombroso, peintre officiel du duc de Mantoue, est venu trouver dans les cadavres encore chauds de la peste provençale une inspiration pour achever sa "descente aux Enfers". La même nuit, une procession de jeunes nonnes du couvent des clarisses de Mane quitte le château des Hospitaliers de Jérusalem, à Manosque. Ployant sous l'effort, elles tirent derrière elles un lourd chariot dissimulant une forme non identifiée qu'elles cachent dans leur crypte avant d'être soudain massacrées...

Histoire d'un trésor inestimable quoique sans valeur,
Chronique d'un château hanté fait revivre la Provence d'autrefois en racontant les aventures de six générations du XIVe siècle à nos jours.

Eh ben... Je sais pas, je suis encore mitigée. Décidément Pierre Magnan ne m'emballe plus autant qu'avant.
Pourtant tous les ingrédients que j'affectionne sont là: une bonne idée de départ, qui ouvre un chemin et ses détours pour bien de belles histoires, dans un style à la fois riche et terrien, comme il sait si bien nous les conter...

Les deux principaux bémols partent pourtant de ce bon départ: d'abord, on nous sert un mystère avec un trésor non-identifié, enfoui sous un chêne majestueux, qui va servir de fil rouge tout au long des générations qui se succèderont autour de lui.
Mais on est tellement titillés dès le début que ça devient trop long d'attendre de savoir le fin mot de l'affaire, des siècles et des siècles plus tard...
Bien sûr c'est agréable d'avoir toujours ce repère dans la trame, et qu'il serve de prétexte pour dérouler d'autres histoires, mais trop souvent un rappel de son secret nous ramène à notre attente qui en devient vite frustrante, pour finalement arriver à une révélation très proche de ce à quoi on a fini par s'attendre - du coup c'est presque une déception parce qu'on préfèrerait être surpris...

Ensuite, le fait de s'attacher à l'histoire de différentes générations qui ont gravité autour de l'arbre, c'est bien parce que ça nous fait voyager à plusieurs époques historiques et à travers les destins toujours particuliers que Pierre Magnan a le grand talent de brosser, mais le fil rouge paraît parfois bien ténu et ça finit par faire un peu décousu...
On passe d'une histoire à une autre, et encore une autre, et encore une autre: à force, c'est pesant. Ca demande toujours un certain effort d'entrer dans une histoire, d'autant plus avec les mises en place de cet auteur, alors multiplier les nouvelles directions, avec de tout autres personnages et situations, sans vraiment de transitions justifiées, ça finit par lasser.

Et pourtant, et pourtant... ça reste du Pierre Magnan, bon sang!
Du lyrisme, de l'épique, du profondément humain, de la Provence à pleines mains, du loufoque, de l'incongru, du tragique, du grandiose et du petit...

Je peux pas dire, j'aime toujours!

C'est peut-être juste que ce n'est pas le coup de coeur que j'attendais, voilà tout

Allez, quand même un extrait pour la route:

*

"A Ardantes chez les du Cental, la jeune forêt avait cent cinquante ans. Quand le vent soufflait, la triste musique de ses rames parlait déjà de la nuit des temps.
Un tertre sous la terrasse témoignait que les maîtres des lieux avaient payé leur tribut à la peste. Une croix était fichée sur cette tombe faite de deux branches qu'un seul brin d'osier entrelaçait. Le marquis et ses deux fillettes s'étaient exténués à creuser cette fosse pour la marquise, en pleurant, et quant à la croix ils n'avaient à leur disposition que ce moyen rudientaire d'attester leur foi en la résurrection.
A peine venaient-ils tous les trois, le père au milieu, chaque fille le flanquant étroitement, d'achever ce travail harassant. Les robes des fillettes étaient tachées de terre. L'homme était en bottes boueuses. Ils étaient serrés tous les trois inactifs, les bras ballants, sur le banc de pierre où tant de fois ils s'étaient serrés à quatre, jouissant de leur joie de vivre et du beau pays qu'ils pouvaient contempler, par-dessus la forêt, serein et tendre au malheur des hommes.
Le cheval surgit devant eux au milieu du courtil presque sans bruit. Il avait franchi la voûte du porche au caprice de sa fantaisie et maintenant, immobile, il regardait ces trois humains en battant du sabot.
- Oh! Regarde, Sanche! Un cheval noir!
Les deux fillettes se levèrent d'un seul mouvement.
C'était le premier beau spectacle qu'elles contemplaient depuis que la peste sévissait. Cet animal noir, superbe en dépit de son funèbre manteau, comme déposé tête haute en plein milieu du courtil et qui les observait alternativement, c'était un signe de vie pour leur donner espoir.
- Qu'y a-t-il qui dépasse des fontes?
- On dirait des choses peintes!
- Ne t'approche pas que je ne sais pas si c'est pas un cheval entier!
Le père alarmé les mettait en garde.
Ils parlaient tous un mélange savant de langue d'oïl et de langue d'oc. La bataille de Muret n'avait pas assuré tout de suite et partout la suprématie de l'idiome vainqueur et, deux cent ans après la croisade contre les albigeois, l'oïl et l'oc se heurtaient encore en une lente bataille jamais gagnée, jamais perdue.
- Attendez! commanda le père.
Il se mit en avançant doucement à fredonner la psalmodie que si souvent il avait vu entonner à son père et à son grand-père dans leurs écuries autrefois. C'était un vrai chant d'amour, une de ces sérénades que les diseurs de sirventes susurraient sous les fenêtres de leurs belles pour les apprivoiser.
Il tourna autour du hongre en une marche incantatoire et ne posa la main sur ses flancs que lorsqu'il jugea que ses paroles rassurantes avaient apaisé la bête."


*

 

Cygnis (Vincent Gessler)

Après en avoir été alléchée par Baron et Lelf, ce bouquin avait atterri dans ma PAL un peu avant les Utopiales 2010, je crois... Et comme tant d'autres, il m'attendait toujours depuis tout ce temps

J'avais pourtant tenté de le commencer à plusieurs reprises, mais je ne sais pas pourquoi, je n'arrivais pas à rentrer dedans. Un coup ça parlait d'hiver froid et enneigé et ça me déprimait, un coup je trouvais ça trop contemplatif et j'ai déjà remarqué que ça ne collait pas à une lecture de train pour moi, et ceci, et cela...
Je me rend compte aussi que je n'étais pas emballée par la 4° de couv' que je trouve mal foutue, et ça aussi j'ai déjà constaté que ça peut beaucoup nuire à ma découverte d'un bouquin, c'est fâcheux

Finalement j'ai eu l'impulsion de le reprendre encore après avoir fini l'épatant "Chroniques du Pays des Mères" et cette fois je l'ai dévoré du début à la fin sans pouvoir m'en décrocher - et en fait je ne comprend pas ce qui me rebutait jusque là!



On commence par découvrir la vie simple et instinctive de Syn, un trappeur, qui passe l'hiver à survivre en pleine nature, et élimine quelques robots au passage. Le chien-loup qui le complète fidèlement semble pourtant être lui-même un hybride de robot, ce qui a de quoi intriguer dès le premier abord.

Après les rigueurs de la mauvaise saison (extrêmes, il va jusqu'à ce mettre en état d'hibernation), le printemps est là, le moment de revenir un peu à la civilisation pour concrétiser ses prises à la grande foire de Méandre.


Les fils électriques sont la monnaie d'échange, signe parmi d'autres qu'on est dans un monde assez primitif où la nature a repris ses droits sur un passé technologique dont il ne reste que de maigres vestiges - pourtant les ruines sont nombreuses et les "fouisseurs" s'emploient à les explorer, malgré le danger des robots tueurs qui s'y trouvent encore.

Syn a éliminé plus de ces "diasols" qu'il n'ose s'en vanter, et entre trappeurs on a plus de recul sur les superstitions qui hantent les populations. Peut-être plus le temps de méditer et s'interroger sur leurs origines, aussi, ainsi que sur le véritable sens des célébrations rituelles.

*
"Ici, les hommes vivent le jour et se terrent la nuit par crainte des diables du sol... (...) Regarde les troglodytes: ils vivent la nuit et évitent le jour. Ils en ont si peur qu'ils se terrent dans leurs cavernes. Ils craignent qu'un morceau de soleil se détache et brûle le monde.
- Ridicule.
- Tant que ça? Que crois-tu qu'il soit arrivé aux anciens? (...) Nous marchons sur leurs ruines toute l'année (...), nous devons nous battre contre les machines qu'ils ont créées avec l'aide de machines qu'ils ont créées. Nous leur devons notre mode de vie, une partie de nos problèmes et de nos solutions, et nous ignorons à peu près tout de ce qu'il s'est passé. Il y a un peu de vrai dans toutes les histoires qui se racontent. (...) les croyances permettent de ne pas oublier qu'il s'est produit quelque chose de terrible il y a longtemps. Chacun a gardé au fond de lui les peurs de ses ancêtres et il tente de les conjurer. On ne peut pas rire de ça. Ce n'est pas ridicule."
*

Syn a ainsi une sorte de détachement, une philosophie qui nous donne un regard original sur ce monde. Un peu marginal, neutre, au-dessus des évènements et mouvements qui agitent l'humanité et la jette dans une nouvelle guerre entre peuplades aux croyances différentes.

Ca donne aussi un style riche, très contemplatif et sensible, qui impose son rythme et son état d'esprit à la lecture.
Pour autant, on ne voit pas forcément le temps passer, et on apprécie en toute simplicité des situations qui auraient pu être fades car stéréotypées - bien qu'on voie venir certaines choses, elles sont assez authentiques et bien intégrées pour ne pas lasser.

*

"C'est la guerre, Syn, ajoute Gib.
- Je connais la guerre.
- Que veux-tu dire? questionne Leah avec vivacité. Son regard est fixe et ses sourcils dessinent deux éperons attentifs.
- J'étais aux Champs-brûlés.
- La guerre entre Tessil et Ira?
- Oui.
Elle se cale sur le banc en prenant appui au mur, pose son menton sur ses genoux et les entoure de ses bras. Invisible contemplation.
- Décidément, ta vie ne se résume pas."

*

On a aussi droit aux spéculations sur les civilisations du passé qui nous donnent l'impression d'être déchiffrés par les archéologues du futur, aspect toujours aussi curieux et agréable du post-apo

Une scène en particulier m'a bien marqué, où on devine les restes d'une cathédrale qui détonne complètement tout en nous paraissant si familière, malgré quelques détails divergents, c'est presque déstabilisant...

*
"Soudain, la petite ruelle dans laquelle ils sont engagés débouche sur une place ovale aux dimensions modestes, bordée de ruines. En face d'eux s'élève le plus majestueux édifice que Leah ait jamais contemplé, antique, tout en hauteur et en contours. Un escalier aux dimensions démesurées mène à une entrée à triple battant surmontée d'une rosace à même la pierre, intégrant un verre aux motifs colorés qui capturent les reflets du soleil. Gorgée de décorations, de sculptures, de fenêtres en ogive et de motifs en frise, la façade est encadrée de deux énormes tours qui s'élèvent, s'élèvent, culminent en flèche vers le ciel. Intactes.
Ils montent les marches et s'arrêtent devant l'entrée. Des visages sortent des murs, des mains, des corps aux gestes solennels et arrêtés.
- Ce sont eux... Nos pères et nos mères...
Leah effleure l'une des sculptures du bout des doigts, un homme dont la tête d'aigle est entourée d'un halo doré, penché sur un objet carré et serti de pierreries qu'il tient entre les mains.
Au centre, au-dessus de la grande porte, un homme barbu écarte largement les bras.
- Je pense que c'était une maison de ville, comme le Toit-du-Monde, commente Syn. Ce personnage aux bras ouverts représente le tenancier qui accueille les voyageurs.
- Et celui qui a une tête d'oiseau?
Syn hausse les sourcils.
- Peut-être un chaman?"
*

Et puis la guerre nous rattrape, avec tout ce qu'elle peut apporter de bouleversements, d'issues à trouver et de choix à faire, en autant de chemins étroits aux risques d'impasses sur les lignes du destin...

On y est d'autant plus plongés qu'on suit aussi d'autres points de vue, plus près du peuple en armes.

Et il y a le mystère des diasols, qui nous titillait trompeusement depuis le début avec des parenthèses d'un étrange point de vue interne, et qui peu à peu trouve sa résolution et sa placedans la trame générale, d'une manière assez époustouflante - je ne vous dis que ça!

*
"Quoi qu'il arrive, l'humanité battra la machine en longévité, elle réinventera ce qu'elle a déjà créé, et en mieux peut-être. Il ne lui a pas fallu longtemps pour se regrouper, créer de nouvelles cultures, repeupler les bords de l'eau et les forêts. Mais il ne faut pas qu'elle retrouve trop tôt les formes technologiques qui ont abouti à sa destruction. Il lui faut la sagesse, apprendre du passé, ne pas oublier."
*
"Un frisson remonte le long de la colonne vertébrale de Syn (...) Il échange un regard entendu avec Leah. Le monde n'est déjà plus le même."
*


Au final, c'est vraiment une agréable surprise et, oui, disons-le, un coup de coeur.
Je ne lui rend pas justice avec cette maigre chronique - et c'est pourtant pas faute d'avoir essayé et ré-essayé sans relâche, mais là je crois que je ne pourrai pas faire mieux

C'est un de ces livres qui me laissent le regard dans le vague après avoir refermé la dernière page. Bluffant et beau. Voilà.

  
 

       Mon deuxième refuge anti-atomique dans le
    Challenge Fins du Monde!





 

Chroniques du Pays des Mères (Elisabeth Vonarburg)

Ca faisait bien longtemps que je n'avais pas réussi à faire une lecture commune avec le Cercle d'Atuan.
C'est en me faisant cette réflexion que je suis retournée y jeter un oeil pour voir si je pourrais songer y remédier avec la lecture de février: Demain les chiens - parfait, me dis-je, j'en ai un vieil exemplaire fatigué au fond de ma PAL.
Mais en regardant à tout hasard le livre du mois en cours, j'ai vu un autre de mes livres de PAL: Chroniques du Pays des Mères, que j'avais acheté il y a fort longtemps, alléchée par Vert, que j'avais fait dédicacer par l'auteure aux Imaginales 2011, et toujours pas lu.
C'était l'occasion qu'il me fallait pour enfin me lancer dedans!

Et je ne regrette pas du tout ; je m'attendais à un grand moment de lecture, je ne fus pas déçue.

    


Au Pays des Mères, quelque part sur une Terre dévastée du futur en train de se remettre lentement, les hommes sont très rares. Seules les Captes des Familles ­ les Mères ­ font leur enfantes avec les Mâles. Les autres femmes doivent utiliser une forme hasardeuse d'insémination artificielle.
Lisbeï et Tula ne s'en soucient pas trop: filles de la Mère de Béthély, elles grandissent ensemble, soeurs et amies. Mais Liseï se révèle stérile ; ne pouvant être la Mère comme il était prévu, elle doit quitter Béthély, et Tula. Devenue "exploratrice", elle accomplira un de ses rêves: découvrir les secrets du lointain passé du Pays des Mères. Mais certains rêves sont difficiles à vivre...


Pas facile de parler de ce bouquin...

On découvre le Pays des Mères en même que grandit la petite Lisbeï, avec son organisation complexe, ses mécanismes stricts d'une société encore en situation de survie - la procréation avant tout, systématisée pour un rendement optimal - et les mentalités souvent étroites qui vont avec, conditionnées dès le plus jeune âge, et baignant dans un dogme bien établi.

La surpopulation féminine entraîne aussi une féminisation du langage (sauf en frangleï, langue archaïque qui m'a fait sourire à me ramenant à mon anecdote de dédicace perso ^^), au point qu'on en est presque à tiquer sur certains mots - les enfantes, les chevales -, les accords, etc... Ca fait partie de l'immersion totale dans ce monde futur, post-apocalyptique, puisqu'on évoque le Déclin, au-delà duquel on devine clairement notre monde contemporain.

*

"Sur les cartes du Pays des Mères, les points et les taches plus ou moins grandes, d'un gris plus ou moins foncé, étaient des Mauterres (...). Avant le Déclin, avant la montée des eaux qui avait transformé l'aspect des continents, elles avaient été des régions très peuplées dans les anciens pays. Ou même des pays entiers, comme les Grandes Mauterres. Il y vivait trop de gens, qui fabriquaient trop de choses qui laissaient trop de déchets, et beaucoup de ces déchets avaient été des poisons, et on les avait répandus partout, parfois par accident, parfois par ignorance ou par stupidité. Maintenant, ces régions ou ces pays étaient le repaire des Abominations (...), de plantes et d'animales mutantes (...), et des renégates (...)."

*

Et malgré ses études archéologiques, cette période paraît bien lointaine au Pays des Mères, qui n'en connaît pas grand chose et le redécouvre comme elle (voyez: ça déteint) peut.
Quand on songe parfois à ce que les archéologues futurs trouveront, connaîtront et croiront de nous, de ce qui nous paraît complètement naturel et dans l'ordre des choses, ici on est servi!
- D'ailleurs, beaucoup de noms propres éveillent des échos étrangement familiers: Maroilles, Litale, Brétanye, Baltike... -

*

"Le poids de cette photographie dans sa main, c'est ce que se rappelle Lisbeï. Un "daguerréotype", comme le décrirait l'un des livres de Belmont - une photographie prise en temps de guerre? -, une image reproduite en tous cas sur une plaque métallique."

*


"Lisbeï se rendit compte qu'elle était restée figée devant l'horloge une bonne minute et demie, engluée dans cet instant toujours fugace qui donnait pourtant une si étrange impression d'immobilité. (...)
- Et ça marche encore, dit la voix de Duarte dans son dos.
Ce qui le fascinait, lui, c'était que cet objet pût encore fonctionner après des dizaines de siècles. Et, oui, c'était fascinant aussi, d'une façon un peu effrayante: des machines encore vivantes, intactes, alors que leurs inventeurs avaient disparu depuis longtemps. Comme ils avaient dû les détester, leurs machines, en leur accordant cette quasi immortalité à leur place..."


*

Ca sonne très juste, d'autant plus que là aussi l'héritage des contes et des histoires a traversé les âges et les bouleversements, toujours là et reconnaissable dans ses bases bien qu'évidemment déformé...

*

"Il y a un certain rapport avec la réalité, ce serait stupide de le nier. Les contes du cycle archaïque de Pimprenelle, par exemple, avec leurs transformations continuelles de filles en garçons, nous confirment que le bas pourcentage de naissances mâles est une donnée constante au moins depuis le Déclin."

*


"Ce fut Fraine qui vint triomphalement frapper à la porte de Lisbeï, tard la nuit suivant, pour lui apporter la copie d'un fragment de livre trouvé en cherchant à "Serpent":
- C'est ensé être aussi un conte pour enfantes. Quelqu'une fait des dessins au lieu de raconter des histoires, parce qu'elle a quelque chose à réparer dans un désert, et il y a une enfante, ou un enfant, qui la dérange en lui demandant de lui dessiner des animaux. Mais comme elle ne sait pas bien dessiner, elle fait des animaux dans des boîtes, c'est plus facile, enfin, bref, il y a un fragment avec un dessin de
chapeau dans un serpent boa!"
Lisbeï considéra d'un oeil ensommeillé le dessin, qui montrait en effet une serpente distendue par quelque chose qui faisait deux bosses.
(...) ça donne une forme de colline assez caractéristique: deux bosses, une un peu plus haute que l'autre, sur un plan horizontal..."

*


Le goût de Lisbeï pour ce genre de découvertes et de recherches nous entraîne avec beaucoup de plaisir et d'intérêt dans le passé et les origines du Pays des Mères.
Que ce soit à propos du Déclin ou de leur histoire plus proche, d'ailleurs: la période des Harems, dominés par des hommes violents mais déjà moins nombreux que les femmes, puis celles des Ruches, où les femmes prennent en quelque sorte leur revanche, et enfin l'ère des Capteries où on évolue, plus pacifique et équilibré.
On y mêle l'histoire de Garde et ses compagnes, mythe fondateur et pilier de croyance sur lequel s'appuie le Pays des Mères - bien qu'il existe des non-croyantes, le dogme reste intimement lié aux bases de la société.

Or, Lisbeï et quelques une de ses contemporaines s'interrogent sur ce mythe, sur l'identité réelle de Garde, l'authenticité des témoignages qui appuient son histoire, et son message.
Quelques découvertes contradictoires, de nouvelles théories envisagées, la foi remise en question au profit de la quête de vérité, de la nécessité de démêler histoire et Histoire...

Toutes ces réflexions autour de la religion, surtout quand elle est aussi inbriquée à la société, sont absolument passionnantes!

*

"Il se peut très bien, et c'est même l'hypothèse la plus crédible, que ç'ait d'abord été une création collective, investie du désir désespéré de liberté et de paix qui soulevait les femmes de l'époque. Un mythe, fabriqué par Hallera et ses conseurs, et plaqué par les Juddites sur la mort héroïque de Garde, sans résurrection. Cela ne retire rien à Garde en tant que martyre et rien à la noblesse et à la générosité des sacrifices consentis par celles qui l'ont suivie. Cela ne retire rien non plus de leur message de paix. Ce ne serait sans doute pas la première fois que l'Histoire et la foi se croiseraient en un personnage de cette sorte, si j'en crois les quelques extraits de L'Evangile qui sont arrivés jusqu'à nous. Ce "Fils de Dieu" du Déclin ressemble terriblement à notre "Fille d'Elli", non? Il n'est pas ressuscité lui-même, mais il faisait des miracles et il a donné la Terre Promise à son peuple - et comme les hommes dominaient, à cette époque-là, c'était un mâle, bien entendu."

*


A côté de ça, on suit les périples de Lisbeï, qui est un personnage très intéressant, tout comme ceux qui gravitent autour d'elle.
Sa position un peu de "notable" et pourtant marginale, ses voyages et ses explorations offrent un point de vue ouvert, éclairé et souvent critique...

*


"Le pouvoir... qui détenait le vrai pouvoir, à Béthély? Pas (...) la Mère. Ni [la Mémoire], qui l'aurait davantage mérité. (...) L'Assemblée de la Famille, alors (..)? Non plus. Tout le monde. Personne. La véritable maîtresse de Béthély, c'était la tradition avec ses règles stupides, cette boîte invisible que toutes transportaient avec elles à chaque instant et qui les empêchait de voir ce qui les entouraient."

*

"Les enfantes restaient entre elles, les adultes n'intervenaient que lorsque les Vertes responsables ne parvenaient pas à imposer leur autorité. Agacement ou indifférence semblait la règle, et Fraine avait confirmé que c'était fréquent à Wardenberg. Sans doute souvent un masque, mais c'était ce que percevaient les enfantes. (...) Ici aussi on avait trouvé une façon de se protéger des chagrins trop certains ; souvent on restait lointaine même lorsque les enfantes avaient dépassé l'âge critique. Lisbeï avait alors pensé à l'affection bourrue mais réelle des Rouges et des Bleues, et même des gardiennes, pour toutes les enfantes à Béthély. Peut-être y avait-il quand même du bon dans le système de Litale, somme toute..."

*


Plus intimement, on assiste aussi à tout un cheminement sur les problématiques des sentiments amoureux, du désir et du plaisir, dans cette société où tout est conditionné autour des seules fonctions de fertilité et de fécondation pour assurer une reproduction presque industrialisée. Dans un renversement de situation, ce sont les couples mixtes qui détonnent et dérangent, et les hommes qui sont méconnus et tenus en bien piètre estime autre que leurs qualités de reproducteurs.

On découvre un phénomène assez courant de relations que nous qualifierions d'incestes et autres contre-nature divers, ce qui peut choquer certains lecteurs.
Pour ma part j'ai trouvé ça très intéressant, ça aussi, et ouvrant bien des réflexions, notamment sur l'homosexualité et la liberté, mais aussi les relations choisies et celles plus ou moins contraintes, conformistes et conditionnées...

Et là encore, suivre Lisbeï dans son évolution, notamment par ses réflexions dans son journal ou ses lettres à Tula, permet d'en voir bien des facettes et des influences de et sur la société du Pays des Mères.

*

"Mais elle trouvait des messages partout quand elle était petite, ou alors elle les inventait pour pouvoir les raconter à Tula.
Inventons-nous les messages que le monde nous envoie? Ou sont-ils là de toute éternité, et ne fait-on que les déchiffrer? "Le dessein d'Elli, dans les dessins de la Tapisserie", répondait Mooreï à ses questions enfantines."


*

"Wardenberg est très différente. A Béthély... C'est la formule qui remplacerait, dans les confidences à Tula, le "comme à la garderie" de l'enfance, ou le "comme à Béthély" dont Lisbeï avait espéré au début qu'il l'aiderait à supporter le choc de la nouveauté. La rassurante théorie des boîtes de plus en plus grandes échafaudée autrefois et conservée malgré ses transformations révélait ses insuffisances. Non, ailleurs n'était pas "comme à Béthély en plus grand". Ailleurs, c'était... Très chère Tula, Wardenberg est très différente."

*

Enfin, l'esprit vif, curieux et protestataire de Lisbeï, et sa capacité à mener des débats imaginaires en appliquant parfaitement le caractère et les réactions de son entourage et interlocutrices habituelles ou potentielles nous ouvre tout le temps de nouvelles questions, et de nouvelles perspectives - ce personnage est un régal pour approfondir tous les aspects de cette société si particulière! (et parfois aussi de la nôtre, de nous-mêmes ^^)

*

"Neuf mois, c'est trop long, surtout les derniers. On devrait pouvoir transférer l'enfante ailleurs, les derniers mois. La mettre à grandir ailleurs. De toute façon, une bébé ne devrait pas avoir à sortir de sa mère par cet orifice de toute évidence bien trop petite pour elle. (...) Mettre les bébés à grandir ailleurs... Il faudrait les sortir quand elles seraient minuscules, alors. (Mais comment?) Et reconstituer le ventre de la mère. Mais comment? Une machine? Impossible. Guiséia dirait: "Rien n'est impossible." Elle dirait qu'il peut toujours y avoir une machine pour faire ce qu'une humaine peut faire. (...) "Mais cela nous transformeait en machines, Guiséia." "Non, elle dirait, au contraire, ça nous permettrait de devenir vraiment humaines en ayant éliminé la machine en nous." Je ne sais pas. (...)"

*

"(...) si on ne croit pas assez en une chose pour ne pas craindre de la remettre en question, alors, il faut changer de croyance."

*

Et la fin est complètement bluffante, ça remet tout dans encore de nouvelles perspectives... j'adore!
Le tout dans un style très bon, riche et simple à la fois, bien particulier et des plus agréables.


Voilà, pour moi ce fut un coup de coeur.

Je me doutais déjà de ma bonne intuition depuis que Vert m'avait donné envie de me le procurer, et c'est encore le Cercle qui nous aura permis une bonne découverte époustouflante!

En plus c'est post-apo, donc voici ma première participation au challenge Fins du Monde de Tiger Lilly Et je dirais même que A Lire est un petit éditeur qui semble valoir le détour ^^

 
 
 

[manga] Nausicaä de la Vallée du Vent (Hayao Miyazaki)

Comme je m'intéresse aussi aux mangas, mais à petites doses et en ayant un peu de mal avec le style général, on m'a souvent conseillé Miyazaki. C'est un nom qui effectivement me parlait, et je dois toujours avoir quelques-uns de ses films qui traînent quelque part, mais j'étais moins au courant de ce manga qu'on a su me conseiller assez d'enthousiasme, de conviction et d'étoiles dans les yeux pour me motiver à voir ça de plus près

Malgré tout, je l'avais emprunté depuis - hum - un an et demi, et... je n'y avais pas touché depuis tout ce temps

J'étais partie pour les rendre au Nouvel an Fondu, mais... j'ai commencé à les lire dans le train. J'ai continué pendant le Nouvel An. Et comme j'étais enfin démarrée et vraiment accrochée, j'ai fini par les remmener chez moi pour les finir





Les civilisations du gigantisme industriel, arrachant les richesses du sol, maculant les cieux et allant jusqu'à recréer des êtres vivants à sa guise, parvint à son zénith avant de sombrer dans un déclin fulgurant.
Au cours de la guerre qui fut désignée comme "Les sept jours de feu", les cités humaines, répandant des substances empoisonnées, furent anéanties, les savoirs techniques complexes et avancés furent perdus, et la surface terrestre dans son ensemble prit l'aspect d'un désert et fut recouverte d'une forêt de bactéries géantes exhalant des humeurs empoisonnées: la Mer de la Décomposition.
Les hommes, réduits à subsister ça et là aux rares abords préservésde cette mer, vivaient dans les royaumes qu'ils avaient fondé localement. La Vallée du Vent était un petit royaume à la population d'à peine cinq cent personnes, protégé tant bien que mal par un vent marin des pollutions de la Mer de la Décomposition.

*

J'ai d'abord été frappée par l'esthétique très différente du manga standard, et les dessins d'une finesse très agréable. Les paysages surtout sont à couper le souffle...



Et pourtant on est vraiment dans de la science-fiction, ces paysages ne sont qu'un lointain écho très déformé de la beauté de la nature que nous connaissons, et qui n'est que mystère du passé oublié pour les habitants de ce monde post-apocalyptique.

Malgré tout, la forêt et ses spores nous deviennent aussi beaux que Nausicaa les voit, à travers son regard qu'elle a su garder émerveillé et simple tout en ayant une responsabilité exacerbée et une maturité qui se révèle indéniable.

      

Elle connaît les enjeux de son monde et sa population, elle est formée pour la guerre et le commandement, elle est parfaitement consciente de tous les aspects à prendre en compte.
Cela n'empêche pas une sensibilité humble qui amène hélàs souvent à une certaine forme de naïveté et de guimauve/mary-sue/kawaï qui personnellement m'insupporte  mais qui passe plutôt bien quand même, intégré au reste.


Je n'ai pas non plus toujours bien suivi les tenants et les aboutissants de la guerre, entre les alliances, revirements, action imprévues et leurs implications, et autres stratégies de grande portée. Pourtant ça occupe une grosse part de l'intrigue, mais je me suis laissée porter par le reste sans trop chercher à comprendre toutes les ramifications du sac de noeuds.

En revanche j'ai beaucoup apprécié les réflexions philosophiques qui vont avec, que ce soit sur l'éthique de la guerre et des sociétés des différentes peuplades, ou les incertitudes d'un écosystème mystérieux et fragile hérité d'une planète dévastée.

D'ailleurs, la seule fois où le terme d' "écologiste" est véritablement prononcé, il détonne tellement il paraît anachronique et superflu dans ce monde aussi directement et implicitement touché par ces questions, mais il nous montre aussi que même ainsi, tous ses habitants n'en ont pas le même souci et qu'il y a toujours des fous pour prétendre à d'autres priorités sans tenir compte des dangers ni des intérêts planétaires.


         




Mais il n'y a pas que ça.
D'une manière ou d'une autre, les personnages sont assez attachants ou intéressants, et j'ai toujours eu envie de savoir ce qui allait se passer ensuite - malgré les sempiternelles scènes de combat qui me gavent au plus haut point dans les mangas, même si ici ce sont le plus souvent des combats aériens. Il y a aussi de bonnes touches d'ironie surtout par Kurotowa, et quelques autres traits bien drôles qui aident à respirer un peu - et sur la longueur c'est pas du luxe


(attention: lecture des cases de droite à gauche!)

Tous les combats ne sont pas inintéressants non plus, et je dois dire que le dieu-guerrier m'a fascinée, Nausicaä est bluffante tout en restant fidèle à elle-même dans cette aventure.



Et enfin, le destin de ce monde dévasté et son espoir de renaissance sont très marquants, une belle leçon de plein de choses...



  


Voilà, au final je suis très contente d'avoir enfin fait cette découverte, et je reste marquée par le profond amour de la nature, l'environnement, et l'humanité dans ce qu'elle a de meilleur, que Miyazaki nous transmet avec tout son talent.

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Et avec ce 3° jalon, je termine mon niveau "guerre bactériologique" du challenge
Fins du monde!



 

Un cochon pour la vie (Elke Heidenreich & Michael Sowa)

Celui-ci est un de ceux qui me font de l'oeil à la bibli et auxquels je finis par céder inopinément.



Erika a la peau douce et les yeux bleus.
Elle est énorme et légère à la fois. Quand ils la voient, les gens sourient, les souvenirs affluent, les langues se délient. Pas de doute, Erika a le pouvoir de changer la vie de ceux qui la croisent.
Et c'est bien ce qui va arriver à Betty, l'héroïne de ce roman tendre et cocasse, alors qu'en cette veille de Noël, elle s'apprête à traverser l'Europe pour rejoindre son ex-amant.
Petite précision : Erika est un cochon, un cochon en peluche grandeur nature...




Avec ses illustrations, ce livre ressemble à un album, mais c'est bel et bien un roman (les illustrations ne sont pas majoritaires - loin de là, seule une poignée en parsèment le texte).

Le résumé éditeur est très bien fait: il m'a accroché et je n'ai pas été déçue ; il résume bien sans spoiler ni être trop vague.

On commence bien bas dans la morosité avec cette Betty qui se tue au travail et n'a pas du tout l'air heureuse de sa vie, et pour qui Noël ne s'annonce pas des plus gais.

Jusqu'à ce qu'elle accepte avec reconnaissance l'invitation de son ex à Lugano...

En dernière minute avant d'entamer son long voyage, elle file acheter un pot de moutarde comme cadeau, mais en chemin elle flashe complètement sur une adorable peluche de cochon, presque grandeur nature, au regard infiniment bon.

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"Ce cochon avait l'air humain et je ne sais plus comment j'en étais arrivée à "Erika", mais ça avait été vraiment ma première pensée: ce cochon ressemblait à une personne. Une personne qui s'appelait Erika et ressemblait à un cochon.

(...) Elle avait une grosse tête, un groin légèrement entrouvert, des oreilles molles et ses deux yeux, à peu près aussi gros qu'une pièce d'un mark, étaient en verre, d'un bleu ciel qui lui donnait quelque chose d'indescriptible dans le regard, comme un air confiant, gentil et curieux, doublé d'une sorte de lucidité tranquille qui semblait dire: "Mais à quoi bon toute cette excitation! Il faut prendre les choses comme elles viennent. Regarde-moi! J'ai beau n'être qu'un cochon en peluche au beau milieu d'un KaDeWe, pour moi, la vie a un sens, j'en suis sûre, même s'il est caché."

Je sortis ma carte de crédit et payai sans hésiter les 678 marks pour Erika. Je dus mettre mon sac de voyage sur mes épaules car j'avais besoin de mes deux mains pour porter Erika. Elle était incroyablement légère, et douce comme du velours au toucher, quoique énormément grosse. Je ne pouvais la tenir qu'en l'appuyant contre mon ventre et en l'enlaçant de mes deux bras. Elle posa ses deux pattes sur mes épaules et cala ses deux jambes arrière sur mes hanches. Sa tête dépassant de mon épaule gauche, elle regardait de ses grands yeux bleus.

La vendeuse s'exclama: "Encore une petite caresse!" Et elle passa une main douce et tendre entre ses deux oreilles roses. Puis on abandonna la vendeuse au milieu de ses nounours, ses girafes et ses chats et on se dirigea, Erika et moi, vers la sortie.

Les gens s'écartèrent pour nous laisser passer. C'était juste avant Noël, il ne restait plus que quelques heures avant la fermeture des magasins. Tout le monde était pressé, épuisé, stressé par les préparatifs et angoissé à l'idée des tensions familiales à venir. Mais, dès qu'ils apercevaient Erika, tous les gens ne pouvaient s'empêcher de sourire."


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Pendant ce périple, Betty a évidemment le temps de ressasser son passé, avec toutes ses rancoeurs et ses échecs.
Mais, parallèlement, Erika fait doucement son petit effet...

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"Petit à petit, je parvenais à me détendre presque complètement. En l'espace de quelques heures, Erika avait changé ma vie. Je veux dire par là que ma vie se déroulait autrement depuis qu'Erika était là. J'avais parlé à des étrangers, même au chauffeur du taxi. Des gens m'avaient regardée en souriant et je leur avais souri en retour. Partout où nous étions passées, Erika et moi, nous avions éclairé un instant l'atmosphère et le visage des gens."

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Et puis, au moment d'arriver, Betty réalise d'un coup qu'elle n'a vraiment pas envie de ce Noël chez son ex, à ressasser encore les regrets tout en s'efforçant de sauver la face.
Alors elle rate volontairement son arrêt et pars à l'aventure...

Et Erika va lui permettre de vivre un bon Noël malgré tout, voire même le meilleur Noël qu'elle ait eu depuis longtemps, si ce n'est de toute sa vie: un Noël sans chichis ni tralala, sans faux-semblants ni hypocrisie de tout poil, un Noël simple, humain, authentiquement convivial.


C'est peut-être juste ce qu'elle cherchait...

     



Au final c'est très, très beau conte "pour les grands", ceux qui ont oublié leur âme d'enfant et la beauté du véritable esprit de Noël.

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"Si je m'étais mise à parler à tous ces gens d'amour, de douceur et d'harmonie, personne ne m'aurait écoutée. (...) Erika, elle, créait l'enchantement par sa simple présence. Un cochon de cette taille, au regard si doux et au corps si moelleux, apportait plus de paix sur la Terre et plus de bien-être aux hommes que tous les prêcheurs de toutes les messes de minuit réunis.
Prenez l'enfant Jésus, sortez cette figure kitsch de blondinet bouclé de sa crèche et mettez-y à la place un cochon grandeur nature en peluche rose avec des yeux bleus. Et vous verrez, vous assisterez à un miracle!"


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Et c'est aux éditions Sarbacane, petit indépendant jeunesse de qualité!

       

 

Chagrin d'école (Daniel Pennac)

Que diriez-vous d'une petite chronique de lecture, le temps que je fasse de mon séjour à l'IRL du Nouvel An Fondu à Lyon dont je suis tout juste de retour?

Voyez-vous, j'aime bien Pennac. Je ne dois pourtant pas en avoir lu tant que ça, j'ai notamment raté la série des Malaussène quand j'étais ado, mais "Comme un roman" ou "Messieurs les enfants" m'avaient conquise.

J'étais donc curieuse à la sortie de celui-ci, et beaucoup m'en ont dit du bien, alors je l'ai emprunté pour voir, quand j'en ai eu l'occasion.

Je l'ai lu il y a déjà quelques mois, mais c'est la volonté de le rendre à son propriétaire à l'IRL lyonnaise qui m'a enfin motivé à liquider sa chronique



- Un livre de plus sur l'école, alors?
- Non, pas sur l'école ! Sur le cancre. Sur la douleur de ne pas comprendre et ses effets collatéraux sur les parents et les professeurs.


Eh ben je dois dire que je me suis pas mal ennuyée

C'est sympa un moment, j'ai aimé les quelques anecdotes concrètes de la scolarité de l'auteur, et la réflexion sur tout le constat d'échec et le fatalisme des "cancres", la façon dont il a essayé de faire un peu avancer les choses une fois passé de l'autre côté du bureau.

Mais à la longue, l'aspect "essai" de la chose s'appesantit nettement, on a l'impression de tourner en rond, et puis, je sais pas, je crois que je suis restée sur ma faim.

Ce n'est que sa vision à lui, mais il le reconnaît bien volontiers. Ce n'est pas forcément aussi évident que ça, et il le dit lui-même aussi.
Je ne sais pas trop ce qui manque ou ce qui me chiffonne, en fait, ni ce que c'est exactement.

C'est un beau panorama, et si ça peut sensibiliser des gens sur ces thématiques-là qui n'en avaient pas cette connaissance ou cette conscience, tant mieux.
Pour ma part, c'est prêcher une convertie. C'est peut-être pour ça?
Mais aussi en grande partie cette allure d'essai général.

Quelques jolis passages (c'est Pennac, quand même!) relevés, malgré tout:


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"C'est sans doute à cette envie de fuir que je dois l'étrange écriture qui précéda mon écriture. au lieu de former les lettres de l'alphabet, je dessinais des petits bonshommes qui s'enfuyaient en marge pour s'y constituer en bande. Je m'appliquais, pourtant, au début, j'ourlais mes lettres tant bien que mal, mais peu à peu les lettres se métamorphosaient d'elles-mêmes en ces petits êtres sautillants et joyeux qui s'en allaient fôlatrer ailleurs, idéogrammes de mon besoin de vivre.
Aujourd'hui encore j'utilise ces bonshommes dans mes dédicaces. Ils me sont précieux pour couper à la recherche de la platitude distinguée qu'on se doit d'écrire sur la page de garde des services de presse. C'est la bande de mon enfance, je lui reste fidèle."

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"(...) Il y a celle qui n'en fait pas une question de personne mais vitupère la société telle qu'elle se délite, l'institution telle qu'elle sombre, le système tel qu'il pourrit, le réel en somme, tel qu'il n'épouse pas son rêve... Il y a la mère furieuse contre son enfant: ce garçon qui a tout et ne fait rien, ce garçon qui ne fait rien et veut tout, ce garçon pour qui on a tout fait et jamais ne... pas une seule fois, vous m'entendez! (...)"

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"Le fait est que le bonnet d'âne se porte volontiers a posteriori. C'est même une décoration qu'on s'octroie couramment en société. Elle vous distingue de ceux dont le seul mérite fut de suivre les chemins du savoir balisé. Le gotha pullule d'anciens cancres héroïques. On les entend, ces malins, dans les salons, sur les ondes, présenter leurs déboires scolaires comme de hauts faits de résistance. Je ne crois, moi, à ces paroles que si j'y perçois l'arrière-son d'une douleur. Car si l'on guérit parfois de la cancrerie, on ne cicatrise jamais tout à fait des blessures qu'elle nous infligea. Cette enfance-là n'était pas drôle, et s'en souvenir ne l'est pas davantage. Impossible de s'en flatter. Comme si l'ancien asthmatique se vantait d'avoir senti mille fois qu'il allait mourir d'étouffement! Pour autant, le cancre tiré d'affaire ne souhaite pas qu'on le plaigne, surtout pas, il veut oublier, c'est tout, ne plus penser à cette honte."