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Abraca*Bibli

[BD] De l'autre côté (Simon Schwartz) [relecture]

L'an dernier, je n'avais pas vraiment accroché à cette BD, que j'avais reçue lors d'une Masse Critique de Babelio. Il y a quelques jours, je suis retombée dessus en faisant un peu de rangement, et je l'ai relue d'une traite...



Ils ont vingt ans quand ils se rencontrent, ils s'aiment, mais... pas facile de vivre sa jeunesse dans le Berlin-Est du début des années 80... On suit avec passion les bouleversements politiques et personnels d'une famille, celle de l'auteur, qui la conduira à s'exiler en 1984 à Berlin-Ouest, cinq ans avant la chute du Mur.


Cette fois je l'ai plus appréciée. Le style graphique qui me chiffonnait est passé au second plan, et surtout j'ai mieux compris certains passages importants qui sont traités d'une manière intelligente mais qui m'était restée confuse lors de ma première lecture, trop distraite par ce graphisme bien tranché qui ne me parlait pas. Il fallait aussi s'accrocher avec les va-et-vient dans le temps et les situations, l'évolution des personnes, les souvenirs et les réflections dessus...



      

Et justement, j'ai eu l'impression de mieux toucher du doigt ce qu'ont vraiment vécu les allemands pendant la période du Mur, quelles difficultés ils ont affronté, et combien de liens ça a brisé ou fragilisé...



Oui, maintenant j'aime ce livre, il a finalement réussi à me toucher
 

Le poil et la plume (Anny Duperey)

J'aime bien cette auteure, que je n'ai encore jamais chroniqué mais dont j'avais déjà lu "Le voile noir" - poignant et superbement écrit, et "Les chats de hasard" - émouvant et passionnant
Pour autant, je ne la suis pas particulièrement de près, mais pour diverses raisons, je guettais avec avidité son dernier-né:



Eh ben j'ai beaucoup aimé 

D'abord, ça ouvre sur un très beau plaidoyer pour ma région, ça fait plaisir à lire ^^
Mais, bien sûr, c'est surtout qu'on découvre avec elle les joies et les imprévus de l'élevage de volatiles, en quête du souvenir d'enfance de bonnes grosses poules et d'un poussin sortant de sa coquille.
S'y ajoutent aussi des poules plus "exotiques", des pigeons, des paons...

Comme le dit la 4° de couverture (avant de déraper dans l'encensement péremptoire que je zappe automatiquement) :


 "On sait qu'Anny Duperey aime les chats mais depuis qu'elle élève des poules, comme sa grand-mère le faisait, elle aime aussi ces aimables animaux qui, depuis des millénaires nous offrent leurs œufs et leur chair. Elle les considère comme ce qu’elle appelle des « personnes animales » qui méritent reconnaissance, attention et respect.
L’ignorance étant la source de tous les mépris - pas seulement en ce qui concerne les bêtes - elle a appris à tout connaître d’elles. Son livre peut servir de manuel d’élevage. Mais il va bien au-delà."

C'est tout à fait ça: au travers de ses histoires vécues, ses interrogations, ses tentatives échouées ou miraculeuses, et bien des réflexions, elle nous fait partager toute cette aventure et ce qui tourne autour. Par exemple,
l'absurdité de l'élevage intensif en batterie, où les poules et poulets complètement dénaturés souffrent physiquement et moralement toute leur pauvre courte vie...

*

"J'avais tenté une fois, alors qu'une de mes poules avait raté sa couvée et pour ne pas la décourager par cet échec, de lui donner à élever des poussins d'un jour, tout blancs, de cette sorte appelée "poulets de chair" - ceux-là mêmes qu'on trouve en barquette au supermarché. Au bout de quelques semaines, leur taille avait dépassé celle de leur mère adoptive. Ils semblaient "gonfler" à vue d'oeil. Ils se mirent à boiter, couchés sans arrêt dans tous les coins de la volière. Marcher les faisait à l'évidence de plus en plus souffrir, à tel point que les porter à l'abattoir au bout de dix semaines m'a presque semblé un acte de charité!
Huit ou dix semaines pour obtenir un poulet énorme et sans goût, alors qu'il faut six à sept mois à une race traditionnelle pour être adulte..."


*

"Le poussin est génial, c'est son tort, c'est sa grande faute, c'est son malheur. Ce surdoué sait TOUT à la naissance - et même avant, puisqu'il perce sa coquille tout seul! Puis il en sort, sans besoin d'aucune aide, toujours tout seul. A peine sur ses pattes, le duvet encore humide, il cherche à picorer sans que personne lui ait appris. (...) Mais après avoir mangé et bu tout seul, si l'on met à sa disposition une source de chaleur - lampe, résistance électrique -, il retournera se chauffer, se plaçant exactement à la bonne distance pour avoir la température adéquate... tout seul! C'est donc lui, ce jeune imbécile, qui a montré aux hommes qu'une mère n'était pas nécessaire à son développement."

*

J'étais déjà acquise à cette cause, mais tout ce qu'elle dit enfonce bien le clou... Tout comme elle-même était déjà sensible à ce sujet dès le départ, mais a découvert et réfléchi à bien des choses avec son propre élevage et ce livre: elle nous fait prendre conscience de l'ampleur de ce véritable esclavage inhumain, comme elle l'a acquise elle-même.

Mais il y a aussi - heureusement- bon nombre de passages plus réjouissants, avec des histoires vécues d'oisillons patiemment sauvés, de comportement étonnants, plein de moments attendrissants et passionnants... Souvent drôles, aussi ^^

*

"Il avait fallu, bien sûr, accoutumer les chats à la présence de l'oiseau. (...) Quand il était tout petit, presque immobile dans son cageot, ils reniflèrent par curiosité cette drôle de bête toute nue dont le piaillement les avait attirés. Ils tentèrent mollement d'avancer une patte, mais un simple et calme "non" les en dissuada. Ils assistaient aux repas, mais se détournaient répidement avec indifférence. Ce truc qui couinait en parcourant la table (...) n'était vraiment pas intéressant, et ils semblaient se demander, avec un léger mépris dans leur oeil de chat, pourquoi, moi, je m'y intéressais tant!
Puis il vint des plumes à Chichi - preuve de nos bons soins - et il se mit à battre des ailes pour s'entraîner au vol, jusqu'à ce que, hop, il atterrise sur le carrelage, puis vole sur une chaise, sur un meuble. (..) Je me mis à craindre de nouveau que mes chats si pacifiques ne puissent plus juguler leur penchant naturel.
(...) Sachant que le réveil des animaux avait lieu dès l'aube, et même un peu avant, j'essayai quelque temps de me lever dès l'aurore, mais un matin, je me réveillai alors que le soleil était déjà haut... Je me précipitai au rez-de-chaussée, craignant de retrouver mon pigeonneau estourbi par mes deux petits fauves - extrêmement gentil, mais fauves néanmoins.
Je n'oublierai jamais le spectacle qui s'offrit à moi: Chichi picorait quelques miettes de pain sur le carrelage de la cuisine, battait des ailes joyeusement, s'en allait un peu plus loin, et mes chats, assis sur leur séant, les pattes avant sagement jointes, le contemplaient, sans la moindre trace d'agressivité dans le regard. (...)"

*

"Mes trois paons sortirent en groupe de la volière quelques minutes après l'ouverture de la porte, prudemment. (...) Mais les plus surpris par l'arrivé de ces gros oiseaux dans LEUR jardin furent mes trois chats...
Le premier qui vit l'envahisseur à longue queue se promener dans l'herbe à une dizaine de mètres devant lui en eut les yeux qui lui sortaient de la tête! Puis les deux autres chats vinrent bientôt le rejoindre pour constater le scandale, avec la même expression sidérée. Incrédules, cloués sur place, les yeux de plus en plus exorbités, ils regardaient l'énorme oiseau aller et venir comme s'il était chez lui. C'est fou comme un chat peut prendre un faciès de lémurien dans la stupeur."


*

Voilà, donc c'est vraiment très agréable à lire. 
C'est très varié, et même les passages plus "didactiques" de purs conseils d'élevage ne m'ont pas ennuyé une seule seconde, c'est toujours imprégné de vécu, souvent de petites anecdotes, on ne s'éloigne jamais du caractère profondément humain, sensible et généreux qui sous-tend tout du long.  (j'ai d'ailleurs beaucoup retrouvé des "Chats de hasard", dans le ton ou les souvenirs de certains passages.)
Ce fut une bonne lecture, qui ne m'a d'ailleurs pas fait long feu
 

Rien ne s'oppose à la nuit (Delphine de Vigan)

J'avais déjà apprécié cette auteure avec "Les heures souterraines" ; et ce titre de "Rien ne s'oppose à la nuit", avec cette photo énigmatique et un peu hypnotisante sur sa couverture, m'attirait beaucoup.

J'ai réussi à l'intercepter quelques jours, le temps de le dévorer, au prix de quelques nuits blanches à enchaîner les pages sans pouvoir m'arrêter, ou à rester les yeux grands ouverts sur le voyage intérieur qu'il nous livre...


Car c'est véritablement une longue quête initatique que Delphine de Vigan a mené ici.



"Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l'écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre.
Aujourd'hui je sais qu'elle illustre, comme tant d'autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence."


Entre récit biographique à peine réapproprié en fiction, et retour introspectif plus personnel sur sa démarche et les bouleversements profonds que lui cause ce livre, dont elle ressent pourtant plus que jamais le besoin irrépressible de pousser jusqu'au bout quoi qu'il en coûte, l'auteure recherche et retrace sa mère disparue - un "personnage" complexe et paradoxal, esprit à la fois libre et torturé, toujours sur le fil et parfois même de l'autre côté.

Elle interroge tout le monde: famille, proches, amis ou quiconque ayant côtoyé "Lucile" à un moment ou à un autre ; elle enregistre ces entretiens, les ré-écoute, se plonge et se replonge dans les archives familiales, puise dans ses propres souvenirs...

*

"Je ne peux ignorer combien le livre que je suis en train d'écrire me perturbe. L'agitation de mon sommeil en est la preuve tangible.
Au lendemain d'une nuit déchirée par le hurlement strident qui me réveille moi-même (cela ne m'était pas arrivé depuis des années), j'essaie de convaincre l'homme que j'aime de ne pas s'inquiéter. Je rêvais qu'on m'enfermait.
Pourtant, je continue d'envoyer aux uns et aux autres des e-mails aussi urgents qu'impromptus, je réclame des noms, des dates, des précisions, bref j'emmerde le monde."


*

Elle renonce vite à se cantonner à un récit objectif: sa position ne le lui permet pas, elle ne peut qu'exposer sa vision personnelle, étoffée au maximum par tout ce qu'elle peut glaner autour, mais malgré tout une vision parmi d'autres, qui garde ses zones d'incertitudes et d'ignorance.
C'est aussi sa propre interprétation de certains évènements (rapportés ou vécus) et du caractère de ces protagonistes si proches d'elle, sans oublier toutes les conséquences sur ce qui l'a construite elle-même, étant la fille de Lucile.
Car celle-ci est d'une famille de neuf enfants, très tôt marquée par un drame, puis deux, puis trois, en une sorte de litanie maudite qui ébranle la plénitude de cette belle tribu joyeuse et soudée - du moins en apparence.

Lucile, plutôt introvertie, est sûrement particulièrement fragilisée par ces premiers chocs. S'y ajoute l'hypothèse d'un viol incestueux, un père aigri par l'adolescence de ses enfants, un mariage très jeune d'un couple qui sera banalement raté, une certaine errance, et un équilibre toujours sur le fil qui finira par basculer dans la folie.

*

"Dans le texte qu'elle écrivit plus tard, Lucile se souvient des motifs de ses fantasmes: la peinture, la philocalie, la mythologie (Aphrodite et Apollon), l'architecture de Viollet-le-Duc, les "Très Riches Heures du duc de Berry".
(Une autre phrase lue dans le livre de Gérard Garouste, prononcée par son médecin: "On a les délires de sa culture.") "

*

Au-delà de la "mythologie familiale" (des anecdotes emblématiques comme dans toute famille, par exemple la grand-mère
qui tient le pari de faire le grand écart à 75 ans) qui cimente le foyer "modèle" qui relève toujours la tête et poursuit la vie malgré tout,
Delphine a longuement traqué les origines de cette détresse grandissante devenue trop lourde à porter pour Lucile.

Puis on partage avec elle le bouleversement des crises de délire, l'hébétude de la camisole chimique, les rechutes et leurs signes avant-coureurs, les nouveaux départs et les périodes de normalité, et toute la violence de ce parcours chaotique qui alterne une femme déchirée qui part en roue libre (avec toute la douleur pour elle-même et ses proches - un aspect rarement aussi détaillé qui m'a particulièrement touché) et une mère plus ou moins retrouvée, fantasque et passionnée presque comme "avant", mais aussi avec une certaine ambiguïté, frôlant la provocation et jouant avec ses propres limites.

Jusqu'à son suicide, et l'épisode traumatisant de la découverte du corps, particulièrement terrible pour Delphine de Vigan, et que là encore elle nous fait partager dans toute son intensité.

Jusqu'au bout, Lucile aura porté ses fêlures, lâché prise, repris l'assaut avec une détermination farouche, trébuché, triomphé de nouvelles épreuves, oscillé entre les extrêmes, et marqué son existence de l'ultime souffrance et de la victoire imposée.

Et tout ça dans le plus pur style incroyablement envoûtant de Delphine de Vigan, magnifique, et qui prend (très fort) aux tripes. Voilà pourquoi ce livre est un choc.

Mais il est aussi fortement imprégné d'un amour inexorable, et d'une lumineuse beauté du bonheur qui ressort d'autant plus qu'il tranche avec la noirceur des aspects les plus sombres, ce qui en fait aussi un bouquin qui hante de manière particuièrement forte.

Cela rejoint parfaitement la photo de la couverture et la citation du peintre Pierre Soulages posée en exergue:

"Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences.
Dans cet extrême j'ai vu en quelque sorte la négation du noir.
Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumièr et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre.
Mon instrument n'était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir."

*

"Parmi les photos de Lucile que nous avons retrouvées chez elle, sur une planche contact en noir et blanc, j'ai repéré cette toute petite image de ma mère, prise à la table familiale de Versaille ou de Pierremont. Sur la même planche, on reconnaît Liane, Georges, Gabriel, Lisbeth et d'autres encore.

Lucile y apparaît de profil, elle porte un pull à col roulé noir, tient une cigarette dans la main gauche, elle semble regarder quelqu'un ou quelque chose, mais probablement ne regarde rien, son sourire est d'une obscure douceur.

Le noir de Lucile est comme celui du peintre Pierre Soulages. Le noir de Lucile est un
Outrenoir, dont la réverbération, les reflets intenses, la lumière mystérieuse, désignent un ailleurs."

*     *     *
 

Dehors, il fait beau... hélàs! (Patrick Sébastien)

En le feuilletant, je me suis retrouvée happée par un livre de Patrick Sébastien. On me l'aurait prédit que je n'y aurais pas cru une seconde!
Il a beau être le provincial populaire par excellence, ses chansons et autres joyeusetés d'un niveau de beauferie rare, m'ont toujours insupporté et agacé au plus haut point.

Et pourtant, quelques passages pris au hasard m'ont paru pas désagréables, alors je l'ai lu de bout en bout.



J'ai appris plein de choses sur sa vie, son histoire, son état d'esprit... J'ai été très intéressée par ce qu'il appelle ses "synchronicités", des coïncidences étonnantes, parce que je suis encore une grande adolescente fascinée par certains aspects du surnaturel ^^
Mais en-dehors de certains croisements de dates et de signes symboliques, j'ai quand même trouvé qu'il poussait un peu trop loin la superstition et, en gros, le spiritisme - ça finit par faire trop.

Comme tout, en fait. La revendication de son humilité, de l'activité incessante pour tenir face aux deuils, de son rôle de type franc et sympa... A force de répétition et de se donner un genre, ça revire très vite au démago un peu pathétique qui s'enferre dans un rôle, justement.

Dommage.

D'autant plus que par certaines phrases, certaines tournures, échappées par-ci par-là, j'ai l'impression qu'il pourrait écrire beaucoup mieux que ça. Au point que je me demande ce que ça donnerait s'il tentait d'écrire de la fiction, quelque chose de plus détaché de sa personne, de complètement autre et imaginaire. Je crois que je serais curieuse de voir ça.

En attendant, voilà: maintenant, j'ai lu du Patrick Sébastien. Eh oui.
 

Utopiales 2011 (anthologie)

La fin du challenge Winter Time Travel 2 approche à très grands pas et je n'y ai toujours pas honoré mon inscription d'une chronique, il est donc plus que temps que je poursuive mon rattrapage en repêchant une valeur sûre: l'anthologie des dernières Utopiales.

Sept histoires sur le thème "Histoire(s)", très vaste et librement interprêtable, donc, bien que le festival ait eu un fort parfum de steampunk et que l'uchronie ait la part belle dans cette antho (d'où la valeur sûre pour le challenge)



Je me revois très bien le bouquiner dans le train du retour, ça me fait vraiment un bon souvenir "de vacances" intimement lié à cette édition du festival ^^
Par contre je n'avais pas pris beaucoup de notes et j'aurais mieux fait de le chroniquer beaucoup plus tôt: mes souvenirs de lecture ne sont plus bien frais...
Je vais m'efforcer de réveiller tout ça, et de toute façon ça sera toujours mieux que rien du tout, ma foi ^^

~* Le Radeau du Titanic (James Morrow) *~



On commence donc avec un auteur que je ne connaissais pas du tout, mais qui m'a fait une sympathique dédicace (je surkiffe le mot "bizarre" en version anglaise) et dont le texte m'a bien séduite.


L'uchronie se situe sur le naufrage du Titanic, dont la plupart des occupants se sauvent eux-mêmes, puis s'organisent en une petite société utopique sur un radeau de plus en plus vaste et bien équipé, où ils mènent une nouvelle vie loin des turpitudes du monde qu'ils ont laissé derrière eux et pour qui ils sont portés disparus.

J'ai vraiment adoré: le Titanic c'est la Belle Epoque et la catastrophe si emblématique ; la divergence de l'auto-sauvetage des survivants et leur organisation pour faire durer le provisoire construit en urgence avec les moyens du bord m'a ramené à ma fascination pour les histoires de Robinsons ; et c'est une idée d'uchronie qui m'a paru originale et géniale, menée à bien sans pour autant être trop prévisible puisque pour autant on ne sait jamais trop comment ça va tourner, à la longue...

Un seul bémol, mais de taille: le texte donne l'impression d'avoir été bouclé en catastrophe lui aussi, et de n'avoir pas du tout été relu: j'ai buté sur un bon nombre de coquilles, ce qui a le don de me chiffonner méchament et de m'empêcher d'apprécier pleinement un texte qui méritait mieux. J'avoue que ça m'a étonné de la part d'ActuSF - même si je conçois très bien les contraintes et imprévus de la gestion d'une anthologie, c'est une assez mauvaise surprise de rester sur une sensation de bâclé chez des éditions pour qui j'ai une sympathie particulière


"A présent, c'est à moi que revient la tâche de tenir la chronique des tribulations de notre navire. Alors me voilà, assis, le stylo dans une main et la torche électrique dans l'autre. En m'astreignant à cette espèce de journal de bord, j'en viendrais peut-être à m'en sentir le capitaine ; mais à cet instant, j'ai l'impression de n'être que ce bon vieux Henry Tingle Wilde, pauvre péquenot qui n'a jamais quitté Liverpool.
La mer est calme ce soir."

*


~* Le Train de la réalité [fragment] (Roland Wagner) *~



Cette fois un auteur qui a longtemps eu toute mon affection, fan que je suis de ses Futurs Mystères de Paris (+ "La saison de la sorcière" - un jour je les relirai et les chroniquerai  -, et d'autres trucs qui m'attendent toujours et que j'ai de fortes chances d'aimer tout autant), mais j'étais déjà plus mitigée pour "Rêves de gloire", ce pavé énorme où il a l'air de prendre une autre direction qui m'attire moins.
Cette nouvelle était donc l'occasion parfaite d'en avoir un aperçu, comme ça en passant, parce que j'étais quand même curieuse d'en tâter un bout ^^
Eh ben ça m'a pas déplu, mais ça m'a pas non plus donné vraiment envie d'aller plus loin...
Ce n'est pas vraiment le parti pris du style à la loubar, bien qu'un peu déstabilisant et pénible à la longue. Les galères d'un p'tit rockeux dont la vie n'a de sens que par sa musique, pourquoi pas, ça me branche assez. Y'a même quelques fulgurances que j'ai adoré. Surtout quand on sent derrière toute la passion et la culture musicale de l'auteur.
Mais, bah je sais pas, il me manque un truc... Peut-être cette dose de SF décalée dont je me délectais tellement dans son paysage littéraire.
Et en même temps, j'ai l'impression diffuse que ce n'est pas une orientation si nouvelle que ça, que c'est une direction qui était déjà amorcée par les trouvailles musico-SF de Tem et Ramirez, et qu'il y a peut-être bien quelque chose de la Psychosphère dans cette transe rockeuse. Je me demande si je ne suis pas passée à côté.


"On était les seuls qu'étaient pas influencés par eul' psychodélisme, p'têt' pasqu'on prenait pas d'Gloire, et qu'on fumait pas non plus d'ami marocain. Non. Nous, not' truc, c'était la bière, et l'pinard, et les p'tites pilules, celles que t'as les mâchoires toutes serrées et qui t'tiennent réveillé toute la nuit. Rien qu'des trucs qui t'filent la banane, pasque not' musique c'était avant tout l'énergie, eul' rythme, tout ça...
Et les gens y dansaient, et ça c'était l'pied."

*

~* L'Invention du hasard (Norbert Merjagnan) *~



Un auteur que je ne connaissais que vaguement de nom, et un texte qui change complètement de registre pour justement déballer de la grande SF.
On est dans un monde où les implants régulent tout, donc la vie est prolongée et facilitée, et les réseaux de médias considérablement développés. Deux personnages marginaux, insatisfaits et désabusés par cette société, s'associent dans une expérience inédite et ambitieuse en échangeant leurs places.
Mais c'est un jeu dangereux, dont les perdants alimentent la loterie du chaos...
J'ai trouvé très intéressant, avec des passages positivement déstabilisants, une réflexion poussée, et un retournement imprévu et très fin.

"Lavinia se sauva. Deux filles enturbannées, au seuil de la porte, voulurent l'arrêter.
- Le taouage de la soirée? chanta l'une sur un ton qui sonnait faux.
- C'est pour Orbank, entonna l'autre. Notre sponsor.
Orbank, la plus suisse des banques orbitales.
Lavinia tendit le bras:
- Alors! Ca marche pas sur l'acier? Mais à quoi ils pensent, les mecs...
Les deux cruches en plan, mimiques décomposées en gélatine de fadaises.
A grandes enjambées, Lavinia sortit du mille-feuille de béton et de verre. Il neigeait. C'était vrai. C'était rare. La toge, captant le froid, serra la maille des fibres, se collant à sa peau. Noir sur blanc, Lavinia disparut à travers la nuit entre les encadrés de son propre manga. Arrivée là, en bas de pas, elle retrouvait à chaque fois cette impression bâtarde, fièvre malsaine, et elle aurait supplié, elle aurait troqué n'importe quoi, à cet instant, pourvu que quelqu'un ait le coeur de déballer la vérité et qu'elle sache ce qui arrivait à la fin. Toute la différence avec le manga, c'était qu'on ne pouvait sauter les cases."

*

~* Lignes parallèles (Tim Powers) *~

Je venais d'accéder à une fanitude totale en terminant ma lecture des Voies d'Anubis (chro à venir) peu avant les Utos, c'est vraiment dommage qu'il n'ait finalement pas pu venir
Mais j'ai retrouvé dans ce texte la qualité de sa plume et son don pour le surnaturel et la sorcellerie. C'est aussi captivant, crédible/prosaïque et un brin flippant qu'un Stephen King!
Et non, je ne dirai rien de plus

"En fait, c'était sans le moindre doute l'écriture de BeeVee. La main de Caroleen eut un nouveau spasme, et griffonna en travers de la feuille la même succession de lettres serrées. Elle posa le crayon, incapable de penser en cet instant figé. Après plusieurs secondes, sa main eut une autre contraction, traçant sans aucun doute les mêmes lettres dans les airs. Tout le corps de Caroleen trembla d'un frisson fiévreux et elle songea qu'elle était sur le point de vomir ; elle se pencha au-dessus du tapis mais la nausée se dissipa.
Elle était certaine que sa main écrivait le message dans les airs depuis qu'elle s'était réveillée."

*

~* K**l me, I'm famous! (Eric Holstein) *~

Hmm, je crois que j'ai toujours un bouquin de lui quelque part dans ma PAL prolifique et multiforme, et c'est un nom que je croise souvent, mais je crois que je n'avais encore jamais vraiment rien lu de lui.
Ma foi ça m'a pas déplu, et avec le recul je me rend compte que c'est peut-être aussi parce qu'on y retrouve le milieu rockeur autant que le surnaturel. Un p'tit groupe de bars, une nana captivante, et tout d'un coup le groupe monte en flèche, entraîné par son leader en plein trip complètement envoûté par son étrange muse...
L'idée n'est peut-être pas très originale, mais elle rudement bien menée et le style est bon, avec juste ce qu'il faut de vulgaire et d'inquiétant.

"Il m'avait repéré mais semblait trop largué pour se décider à venir me voir, et Bella est apparue. Toute fraîche, toute pimpante. En pleine forme. Elle avait laissé tomber ses oripeaux punk pour un look très fifties revival, avec pantalon fuseau noir, pull rayé rose fluo et une écharpe enroulée autour du cou qu'elle avait remontée en fichu.
- J'ai l'impression que Nick file un mauvais coton.
Lester m'a coulé un regard entendu et lâché à froid:
- Normal, c'est à cause de cette fille. Elle vient des enfers!"

*

~* Salvador (Lucius Shepard) *~


Là encore je ne connaissais que de nom.
Par contre j'ai franchement pas accroché. Je crois que c'est surtout dû au thème: on suit un soldat en mission dans une guérilla sud-américaine, où l'armée dispose d'une drogue très avantageuse mais à double tranchant. A la condition de soldat déjà aliénante et difficile, surtout dans une campagne de guérilla larvée, s'ajoute l'amplificateur sécurisant qui exacerbe les réactions volontaires et agressives...
Avec ça un petit aperçu de la culture des autochtones que l'oppresseur a bien été obligé de finir par connaître un peu, bon gré mal gré, convaincu ou pas, mais peut-être toujours avec quelques questions dérangeantes en arrière-pensées qui ne s'occultent jamais complètement...
Objectivement c'est un bon style et un beau texte, mais perso c'est définitivement pas mon trip.

"Quelqu'un hurla, appelant le toubib, et Dantzler plongea dans l'herbe, tandis que sa main tâtonnait déjà à la recherche de ses ampoules. Il en sortit une du distributeur et la fit éclater sous son nez, aspirant frénétiquement ; puis, pour plus de sûreté, il en écrasa une deuxième - "un double coup de main aux arts martiaux", comme aurait dit D.T. - et resta le nez dans l'herbe jusqu'à ce que la drogue ait produit son effet magique. Il avait de la terre dans la bouche, et il était terrifié."

*

~* Pragmata (David Calvo) *~



Déjà, je crois que c'est la dédicace la plus sympa de ma tournée du festi pour l'antho.
Plusieurs occasions ratées, je croyais que ça ferait partie de mes manquantes, et finalement la surprise de le voir sur le parvis, et sa gentillesse de se faire encore embêter pour une dernière dédicace impromptue et à l'arrache.
D'un autre côté, j'avais été plutôt déçue par "Wonderful", le seul que j'aie lu. Mais je l'avais bien apprécié lors des conférences.
Mais alors là, ce texte m'a complètement réconciliée!
Et pourtant c'est assez space aussi, mais c'est un texte sur l'écriture, sur les vissiscitudes de l'écrivain moderne, l'ennui profond et la vacuité du quotidien, les pièges de la procrastination...

Ca peut sembler décousu, une succession de réflexions et constatations qui pourraient être des statuts Facebook. J'ai reconnu bon nombre de situations et acquiescé frénétiquement à tout un tas de trucs ("mais oui! c'est exactement ça!"). Ca m'a renvoyé à toutes mes brèves tentatives de scribouillages, et aux témoignages de tant d'autres...
Et puis il y a une envolée, qui culmine tellement au milieu de tout ce fatras bassement prosaïque que ça forme une certaine transcendance.
Une très agréable surprise, donc!

"J'ai ouvert un fichier .txt, car j'ai peur d'ouvrir des .doc, trop de temps, chaque fois j'hésite, puis je change d'avis pendant le chargement. Je ne dois pas prendre le temps de réfléchir. Je dois agir, maintenant."

*

Voilà voilà, donc au final je dirais une sympathique petite anthologie qui reflète assez bien l'esprit de ces Utopiales 2011!


Et voilà donc ma (sûrement seule) participation au Winter Time Travel 2
du RSF blog, et une nouvelle lecture de petit éditeur à suivre

 
 

Un sale boulot (Christopher Moore)

Et donc... j'ai lu ce livre pour préparer mon envoi du Swapocralypse.
J'hésitais entre 2 livres, dont je n'avais lu aucun des deux. Je me devais donc de les tester pour vérifier que ça entrerait bien dans le thème et mon enveloppe... Et bientôt c'est bien celui-ci qui l'a définitivement emporté.

Et ça m'a fourni l'occasion que j'attendais pour découvrir ce bouquin dont j'avais entendu beaucoup de bien



Le résumé éditeur est un poil trop long, je vais donc tenter de m'y coller...

C'est l'histoire de Charlie Asher, un gars tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Il vit à San Francisco, où il est propriétaire d'un immeuble hérité de son père, dont il a repris la brocante au rez-de-chaussée, avec ses deux employés un peu spéciaux, une jeune gothique et un flic à la retraite.
Il est assez satisfait de sa vie plan-plan et un poil bordélique, d'autant plus qu'il s'estime incroyablement chanceux d'avoir épousé une femme formidable, Rachel, ce qui relève de l'exploit quand on se sait appartenir à la catégorie des mâles bêta - "vous savez ? le genre à traverser la vie dans les clous, toujours là pour tendre un Kleenex à celle qui s’est fait larguer par une grosse brute de mâle alpha".

Mais sa vie bascule quand sa femme meurt après avoir mis au monde leur petite fille, et que Charlie est le seul à avoir vu un intrus dans la chambre d'hôpital à ce moment-là.
Ce n'est que le début d'une aventure bizarre qui va occuper son nouveau quotidien de jeune père veuf, plus ou moins aidé (ou pas) par son androgyne de soeur, ses voisines asiatiques et autres nounous de fort caratère, et ses employés légèrement barrés.

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"Et, parce qu'il appartenait à l'espèce des mâles bêta qui, après une évolution de plusieurs millions d'années, apportent une réponse aux choses inexplicables, Charlie lâcha:

- Quelqu'un s'amuse à m'emmerder."

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Il finit par découvrir que si des gens tombent raides morts autour de lui, dont les noms sont apparus dans son agenda écrits de sa main sans qu'il s'en souvienne, s'il voit des objets émettre une lueur rougeâtre qu'il est le seul à voir, si des corbeaux géants le menacent et des murmures moqueurs lui parviennent depuis les égouts, c'est parce qu'il a écopé malgré lui d'un job de "marchand de mort".

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"Il déplia le quotidien sur l'asphalte pour protéger son pantalon. Une fois à quatre pattes, il hurla dans l'égout:
- Je suis l'élu, alors arrêtez de m'emmerder!
Il se releva sous les yeux d'une douzaine de badauds éberlués qui attendaient le changement de couleur du feu pour traverser.
- Je devais le faire, expliqua Charlie sans chercher à s'excuser.
Des employés de banque aux sous-directeurs en passant par les secrétaires des services des ressources humaines, sans oublier la jeune femme qui s'en allait prendre son emploi de serveuse de soupe à la palourde à la boulangerie Boudin, tous hochèrent la tête. A vrai dire, et parce qu'ils travaillaient dans le quartier des affaires, ils savaient confusément ce que se faire emmerder signifiait ; à l'évidence, Charlie avait gueulé dans la bonne direction."

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Et malgré toute ses bizarreries, cette nouvelle activité qu'il doit mener en parallèle redonne un semblant de sens à sa vie et lui évite de trop penser à Rachel.

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"De retour au magasin, il prit conscience, sans la moindre ironie, qu'avant d'incarner la Mort jamais il ne s'était senti aussi vivant."
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Sa fille participe aussi un peu de cette histoire de dingue, mais ça ne l'empêche pas de la voir avant tout comme un innocent bébé dont il est complètement gaga ^^

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"Il s'était levé à cinq reprises pour vérifier si Sophie n'avait besoin de rien ; chaque fois, il l'avait trouvée endormie. Il pouvait bien perdre quelques minutes de sommeil si cela aidait sa fille à traverser l'existence sans connaître les peurs qu'il éprouvait et les limites qu'il se fixait sans cesse. Il tenait à ce qu'elle goûte aux meilleurs fromages de la Création."



Mais tout ça va sacrément se corser avec des créatures surnaturelles avides d'âmes volées pour retrouver leur puissance, sans parler de la prophétie apocalyptique qui pourrait bien s'accomplir malgré le sceptiscisme initial de Charlie...

Tout ça nous donne une fantasy urbaine fort sympathique, avec des éléments surnaturels bien construits puisés dans diverses mythologies (dont la celte), des personnages tous plus atypiques et attachants les uns que les autres, une jolie dose de loufoquerie et un style riche en humour

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"L'imagination de notre mâle bêta l'avait souvent incliné à la timidité, voire à la paranoïa. Quand il dut accepter l'inacceptable, ladite imagination lui fut aussi utile qu'un rouleau de papier hygiénique en Kevlar à l'épreuve des balles, dont l'utilisation exige tact et doigté. Son incapacité à croire l'incroyable ne le ferait pas trébucher. Il était hors de question que Charlie Asher devienne le moucheron écrasé contre le pare-brise fumé d'une imagination trop terne."

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"Quand le visage de son patron vira au vert, Ray essaya d'user de son statut d'ancien flic auprès d'une infirmière chef qu'il avait bien connue dans une vie antérieure.
- Betsy, il souffre terriblement. Tu ne pourrais pas le faire passer en douce avant les autres? C'est un brave type.
L'infirmière répondit d'abord par un sourire. C'était sa manière à elle de dire aux gens d'aller se faire foutre. Puis elle daigna lui adresser la parole."
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Oh, et puis il y a aussi quelques ptites réflexions philosophiques (tant qu'à suivre la Mort et les âmes d'aussi près) pour parsemer tout ça l'air de rien, c'est finement joué.

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"Nous ne sommes pas un seul moi qui vivrait en harmonie avec le monde, mais plusieurs. Quand on meurt, tous ces moi regagnent l'âme, qui est l'essence même de ce que nous sommes, qui transcende tous les rôles que nous avons endossés au cours de notre existence."

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Voilà, globalement, je n'ai pas toujours été à fond dedans, surtout dans les débuts, mais j'ai fini par accrocher complètement et ne plus pouvoir le lâcher , surtout à la fin (laquelle est terriblement triste, mais belle) ; et je dirais que c'est un bon livre pour s'aérer un peu les idées entre deux lectures plus conséquentes, on passe un bon moment!

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"Je me sens radieux, dit Charlie.
- Ouais, ben imaginez ceux qui l'ont mauvaise au sujet de la fin du monde, y a pas de quoi rigoler.
- Ca ne va pas être la fin du monde, Mentalo, les Ténèbres vont seulement recouvrir la terre. Mais, tu sais, ajouta Charlie d'un ton enjoué, s'il fait noir, il suffit d'allumer la lumière.
- Parlez pour vous, Charlie. Maintenant, excusez-moi, mais je dois aller sortir ma voiture de la fourrière avant que vous ne vous lanciez dans un discours du genre "La nature t'a donné des citrons? Fais donc de la limonade." "

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~ Et du coup, je passe au niveau "hiver nucléaire" du challenge Fins du monde chez Tiger Lilly


 

Les heures souterraines (Delphine de Vigan)

Bon, celui-là n'était pas du tout prévu, mais c'est une des rares auteures récentes de littérature générale qui m'intriguait, et quand ce livre m'est passé entre les mains et que je l'ai feuilleté vite fait pour voir, il m'a assez happé pour que je prenne la peine de le lire entièrement.

      

D'un côté, on a Mathilde, mère de trois enfants, dont la vie est devenu un calvaire depuis son supérieur, mécontent de la voir en désaccord lors d'une réunion, a radicalement changé son attitude envers elle et a entrepris de l'humilier, la déposséder de tout, et la briser à petit feu.

De l'autre, on a Thibault, un médecin qui assure des visites en sillonnant la capitale, qui vit une relation d'amour compliquée et insatisfaisante.

Bon, j'avoue que c'est pas lui qui m'a intéressée le plus. Pour moi il était surtout là pour alterner les histoires, et pour accentuer le thème de la solitude dans la capitale.

Mais alors l'histoire de Mathilde, c'est... pfouh!

Vraiment horrible, et pourtant tellement vrai.
On plonge avec elle dans les affres du grand pouvoir destructif  du harcèlement moral et des manipulations mesquines d'un patron immonde... C'est dur.

Même en ce jour du 20 mai, en lequel elle a placé une dernière lueur d'espoir absurde depuis qu'une voyante le lui a prédit comme un jour de rencontre et de changement, sa situation est toujours plus intenable.

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"Ou bien elle rencontrerait un homme, dans le wagon ou au Café de la Gare, un homme qui lui dirait madame vous ne pouvez pas continuer comme ça, donnez-moi la main, prenez mon bras, posez votre sac, ne restez pas debout, c'est fini, vous n'irez plus, ce n'est plus possible, vous allez vous battre, je serai à vos côtés. Un homme ou une femme, après tout, peu importe. Quelqu'un qui comprendrait qu'elle ne peut plus y aller, que chaque jour qui passe elle entame sa substance, elle entame l'essentiel."

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Le désir d'évasion, l'envie insensée d'un miracle, d'une aide extérieure qui tient du conte de fée... Ca me touche beaucoup. Sans avoir vécu de désastre aussi grand que le sien, je connais bien ce genre de sentiments...

Et aussi les impératifs de la société, la pression parfois étouffante du système, de la vie...

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"Dans l'escalier, elle croise Monsieur Delebarre, son voisin du dessous, qui monte chez elle deux fois par semaine parce que les garçons font trop de bruit. Même quand ils ne sont pas là. (...) Aujourd'hui elle n'a pas envie de s'arrêter quelques minutes pour parler avec lui, d'être aimable, de maintenir un échange. Elle n'a pas envie de se souvenir que Monsieur Delebarre est veuf et seul et malade, qu'il n'a rien d'autre à faire que d'écouter les bruits qui viennent du dessus, de les multiplier, quitte à les inventer, elle n'a pas envie d'imaginer Monsieur Delebarre perdu dans le silence de son grand appartement.
Elle se connaît. Elle sait où ça la mène. Il faut toujours qu'elle cherche pour les autres des excuses, des explications, des motifs d'indulgence. Elle finit toujours par trouver que les gens ont des bonnes raisons d'être ce qu'ils sont. Mais pas aujourd'hui. Non. Aujourd'hui, elle aimerait pouvoir se dire que Monsieur Delebarre est un con. Parce que c'est le 20 mai. Parce qu'il faut que quelque chose se passe. Parce que cela ne peut pas durer comme ça, le prix est trop lourd. Le prix à payer pour avoir un badge de pointage, une carte de cantine, une carte de mutuelle, un passe trois zones à la RATP, le prix à payer pour s'insérer dans le mouvement."
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Et on est là, avec elle, à découvrir avec un effarement grandissant le pétrin dans lequel elle s'est retrouvée, et le traitement inhumain qui lui est réservé dans l'indifférence générale.
D'ailleurs ce jour-là marque un nouveau cap dans son purgatoire, avec quelques rebondissements, dont un nouvel espoir complètement illusoire.

Le style est très prenant, je n'ai pas pu lâcher ce bouquin avant de l'avoir fini.
Et la langue est riche, c'est agréable à lire - si ce n'est la souffrance du thème...

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"Emporté par le flot dense et désordonné, il a pensé que la ville toujours imposerait sa cadence, son empressement et ses heures d'affluence, qu'elle continuerait d'ignorer ces millions de trajectoires solitaires, à l'intersection desquelles il n'y a rien, rien d'autre que le vide ou bien une étincelle, aussitôt dissipée."
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M'enfin je ne suis pas mécontente de ma lecture, pour une fois que je lis un truc "normal"