Days

<< < juin 2017 > >>
Lu Ma Me Je Ve Sa Di
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 24 25
26 27 28 29 30    

Modération

 

Pour des raisons de sécurité, les commentaires sont soumis à modération.
Ne vous inquiétez donc pas si vous en postez et qu'ils n'apparaissent pas immédiatement !

Derniers commentaires

Abraca*Bibli

No et moi (Delphine de Vigan)

Ca faisait bien trop longtemps que ce livre traînait dans ma pile des emprunts, et comme je cherchais un poche pas trop gros pour occuper du temps en salle d'attente, l'occasion que j'attendais se présentait enfin. J'ai ensuite passé à peu près tout le reste de ma journée à le terminer...
C'est qu'un Delphine de Vigan, je le sais bien, ça ne se repose pas si facilement. Même si, et je le sais bien aussi, c'est toujours poignant, et sombre et beau, toujours une bonne claque qu'on se ramasse bien fort et qui ne laisse pas indemne.
Et malgré tout, j'y reviens, parce qu'il y a aussi de la lumière dans ses ténèbres, dans son style si particulier, et c'est tellement fascinant...



No et moi, c'est l'histoire de Lou, une ado surdouée qui a toujours un million de choses qui lui passent par la tête, mais qui est un peu asociale et a une vie de famille pas très rose.
C'est aussi l'histoire de Lucas, ce grand garçon désinvolte aux airs de voyou qui la soutient contre les préjugés envers "le cerveau" de la classe.
Et c'est enfin l'histoire de No, jeune fille SDF que Lou va "interviewer" pour un exposé à faire, puis tenter d'aider et d'apprivoiser...

Comme toujours, les personnages sont attachants, avec chacun leurs bons côtés et leurs côtés plus sombres. Le style haché, parlé, qui se lance d'une traite sans reprendre son souffle, me ferre toujours aussi complètement, ça rend vivant, on est "dedans"... Il y a des images d'une beauté à couper le souffle, et puis des tempêtes, des souffrances indicibles et pourtant bel et bien dites, d'une manière ou d'une autre, un dégradé de violences et de détresses sociales, et des lueurs d'espoir soufflées par la grisaille de la vie et des "choses qui sont comme ça", ou les retournements inopinés, ou au contraire qui vacillent mais tiennent, ou se ravivent, ou clignotent avant de s'éloigner...

Voilà voilà. Je dois dire aussi que je me suis pas mal identifiée à Lou par certains aspects de son caractère:

*

"La gare d'Austerlitz, j'y vais souvent, le mardi ou le vendredi, quand je finis les cours plus tôt. J'y vais pour regarder les trains qui partent, à cause de l'émotion, c'est un truc que j'aime bien, voir l'émotion des gens (...)
Bref, voilà pourquoi je me trouvais gare d'Austerlitz. J'attendais l'arrivée du TER de 16h44, en provenance de Clermont-Ferrand, c'est mon préféré parce qu'il y a toute sorte de gens, des jeunes, des vieux, des bien habillés, des gros, des maigres, des mal fagotés et tout. J'ai fini par sentir que quelqu'un me tapait sur l'épaule, ça m'a pris un peu de temps parce que j'étais très concentrée, et dans ce cas-là un mammouth pourrait se rouler sur mes baskets, je ne m'en rendrais pas compte."

*

"Elle me regarde avec l'air amusé, elle n'a pas l'air de me trouver bizarre, rien ne semble l'étonner, avec elle je peux dire mes pensées, même si elles se mélangent ou se bousculent, je peux dire le désordre qu'il y a dans ma tête, je peux dire et tout sans qu'elle me le fasse remarquer, parce qu'elle compend ce que ça veut dire, j'en suis sûre, parce qu'elle sait que et tout c'est pour toutes les choses qu'on pourrait ajouter mais qu'on passe sous silence, par paresse, par manque de temps, ou bien parce que ça ne se dit pas.
Elle pose son front entre ses bras, sur la table, alors je continue, je ne sais pas si cela m'est déjà arrivé, je veux dire de parler aussi longtemps, comme dans un monologue de théâtre, sans aucune réponse, et puis voilà qu'elle s'endort, j'ai terminé mon coca et je reste là, à la regarder dormir, c'est toujours ça de pris pour elle, la chaleur du café et la banquette bien rembourrée que j'ai veillé à lui laisser, je ne peux pas lui en vouloir, moi aussi je me suis endormie quand on est allés voir
L'école des femmes avec la classe, et pourtant c'était vraiment bien, mais j'avais trop de trucs dans ma tête et parfois c'est comme les ordinateurs, le système se met en veille pour préserver la mémoire."

*

"Parfois le hasard obéit à la nécessité. C'est l'une de mes théories (dite théorie de l'absolument indispensable). Il suffit de fermer les yeux, visualiser la situation souhaitée, se concentrer sur l'image, ne rien laisser interférer, ne pas se laisser distraire. Alors quelque chose se produit, pile comme on l'a voulu. (Bien sûr ça ne marche pas à tous les coups. Comme tout théorie digne de ce nom, la théorie de l'absolument indispensable souffre des exceptions.)"

*

"C'est vrai que ça fait un drôle d'effet, un oeuf carré, comme toutes les choses qu'on n'a pas l'habitude de voir, j'en imagine d'autres, des fourchettes télescopiques, des fruits translucides, une poitrine amovible, mais No est en face de moi, l'air renfrogné, ce n'est pas le moment de s'éparpiller, il faut que je revienne à l'essentiel, si seulement j'étais équipée d'un bouton retour immédiat à la réalité, ça m'arrangerait un peu."

*

"Je voudrais seulement être comme les autres, j'envie leur aisance, leurs rires, leurs histoires, je suis sûre qu'ils possèdent quelque chose que je n'ai pas, j'ai longtemps cherché dans le dictionnaire un mot qui dirait la facilité, l'insouciance, la confiance et tout, un mot que je collerais dans mon cahier, en lettres capitales, comme une incantation."

*

"Mon père m'a répondu que ce n'était pas possible. Les choses sont toujours plus compliquées qu'il y paraît. Les choses sont ce qu'elles sont, et il y en a beaucoup contre lesquelles on ne peut rien. Voilà sans doute ce qu'il faut admettre pour devenir adulte."

*

Je n'ai pas vu le film, je redoute un peu tellement le livre est fort et une adaptation peut gâcher cette puissance évocatrice.

Et me voilà une fois de plus bluffée par cette auteur!


CITRIQ
 

[BD] Dieu qui pue, Dieu qui pète (Fabien Vehlmann & Frantz Duchazeau)

Voici une petite trouvaille dégotée au boulot, vite lue et vite chroniquée, une petite parenthèse idéale!



"Dieu est arrivé chez nous par une belle journée de printemps. Enfin, quand je dis "Dieu", c'est pas trop sûr. Il ressemblait plutôt à une grosse nuée de mouches avec, au milieu, un type qui sentait comme mille crottins d'éléphants malades".

Ca, c'est le début d'une histoire. Une histoire cocasse, envoûtante, cruelle et douce à la fois.
Une histoire qui parle des hommes, des animaux et des dieux. Une petite histoire africaine.

*

Et il y en a 9 comme ça, de seulement quatre pages chacune, qui nous emportent aussi sûrement qu'un griot africain bien caustique dans des petits contes magnifiques, avec cette petite touche d'humour - souvent inopinée et d'autant plus bonne - et cette poésie propre aux contes africains.

Dans Princesse-de-la-colline, une petite fille se joue des animaux de la savanne avec une certaine malice ;
Dans Le tout petit voyage, les deux fils du chef d'un village doivent se départager pour sa succession en prenant pour monture le premier animal qu'ils voient ;
Quelques mots dans le désert
est un très bel interlude à propos de ce que deviennent les mots emportés par le vent ;
Dans A peine deux battements de coeur, un vieil éléphant donne une belle leçon aux hommes orgueilleux ;
Avec Le pays empoisonné, un nom difficile à porter finit par porter les fruits d'une ruse longue et malicieuse ;
Dans Chaka et les lièvres, un infirme prouve qu'il est capable malgré tout d'être initié en adulte ;
Dieu qui pue, Dieu qui pète, est un conte théologique délicieusement moqueur ;
Le jeune homme égoïste est une belle leçon de vie ;
et dans Le berger bien tranquille, un homme très avisé fait l'exception pour une princesse qui éblouit tout le monde.

Le ton est assez traditionnel, dans cette façon atemporelle des contes de l'Afrique sauvage, et puis pouf!, un mot familier bien de notre époque vient pimenter l'humour déjà sous-jacent de la manière africaine: c'est un délice

    

"Dans sa jeunesse, Senou était un jeune homme rapide et fort, qui ne craignait personne. En fait, il ne respectait personne non plus, pressé qu'il était de sauver des princesses, de découvrir des trésors et d'aller combattre des ennemis! Pas un vrai méchant, donc, mais plutôt un petit couillon."



Un très bon moment de lecture, dépaysant, drôle et intelligent.

CITRIQ
 

Dodger (Terry Pratchett)

Le nouveau roman de Terry Pratchett, Dodger, n'est pas de la série du Disque-monde. Il avait été mentionné que son univers était le même que dans Nation, mais en fait c'est plutôt l'époque: alors que Nation se déroulait sur une petite île au bout de la terre, où les standards de la société victorienne n'étaient représentés que par une jeune fille échouée bien loin de tout ça, avec Dodger on est vraiment plongés dans l'époque victorienne en plein coeur de Londres.



Dodger is a tosher - a sewer scavenger living in the squalor of Dickensian London. Everyone who is nobody knows Dodger. Anyone who is anybody doesn't.
But when he rescues a young girl from a beating, suddenly everybody wants to know him. And Dodger's tale of skulduggery, dark plans and even darker deeds begins...


Dodger, dans le Oliver Twist de Dickens, c'est le plus malin des filous de la bande du vieux juif Fagin.
Ici, c'est un peu différent: Dodger est un tosher, un gars qui se balade dans les égoûts pour récupérer la monnaie et les objets perdus qui y sont drainés. Il vit dans une mansarde avec Solomon Cohen, un vieux juif qui fait un peu de joaillerie à ses heures. Et un chien malodorant, Onan.
Solomon parle plusieurs langues, s'est échappé d'innombrables pays, cuisine diablement bien, et bien sûr maîtrise l'argent comme un juif, mais il n'est pas un maître voleur. Dodger n'a pas son pareil pour repérer un demi-centime derrière un caillou boueux ou arpenter les galeries sans lumière, et il a parfois la main baladeuse en général, mais il n'est pas vraiment un cambrioleur non plus.
Ils sont simplement des gens de la rue, qui ont déjà de la chance d'avoir un toit, et qui survivent simplement dans ce milieu qu'ils maîtrisent parfaitement - Dodger est une figure parmi les toshers, et il entretient méticuleusement sa popularité de type que tout le monde connaît et qui connaît tout le monde, ce qui est toujours utile dans la rue...

Jusqu'à ce que, par un terrible orage, Dodger suive une impulsion héroïque pour sauver une jeune femme maltraitée tombée d'une diligence et d'une sale situation...

A partir de là, il va rencontrer Charles Dickens himself, et Henry Mayhew (auteur de "The London labour and the London poor", grande inspiration pour Pratchett) - deux gentlemen qui aiment se balader dans les quartiers miséreux et côtoyer les pauvres, pour mieux saisir et s'efforcer de dénoncer l'ampleur de ces conditions inhumaines - et par là, d'autres grandes personnalités, comme Disraeli ou Sir Robert Peel, et globalement se retrouver embarqué dans une affaire qui dépasse largement sa petite vie tranquille.

Mais Simplicity, comme est appelée la belle secourue à défaut de connaître son vrai nom, lui semble enluminer le monde, et voilà que Solomon s'énerve contre le potentiel frustrateur du jeu des 7 familles qui semble alors être très à la mode, qui ne fait qu'entériner une structure sociale bien établie et inaccessible pour les plus désavantagés...

*

"Young man, the games we play are lessons we learn. The assumptions we make, things we ignore and things we change make us what we become.
It was biblical stuff, right enought. But when Dodger thought about it, what
was the difference? The whole of life was a game. But if it was a game, then were you the player or were you the pawn? It seeped into his mind that maybe Dodger could be more than just Dodger, if he cared to put some effort into it. It was a call to arms; it said: Get off your arse!"

*

Alors ouais, Dodger va se bouger le cul. Et la débrouille, les astuces, le filoutage, ça le connaît! Pour une meilleure allure, la friperie peut faire l'affaire pour commencer, et une vraie coupe de cheveux chez un vrai coiffeur est un bon début aussi.
C'est là que décidément, l'héroïsme ne le lâche plus, puisqu'il se retrouve à devoir écarter le rasoir de Sweeney Todd...
Et comme l'explique si bien Charlie, qui aiguille sa popularité naissante par ses articles au Morning Chronicle: peu importe la version des faits honnête de celui qui ne se considère pas comme un héros, les gens ont besoin de héros et en verront un là où ils veulent en voir un, qu'il le veuille ou non.

*

"Dear Mister Dodger, the truth, rather than being a simple thing, is constructed, you need to know, rather like Heaven itself. We journalists, as mere wielders of the pen, have to distil out of it such truths that mankind, not being god-like, can understand. In that sense, all men are writers, journalists scribbling within their skulls the narrative of what they see and hear, notwithstanding that a man sitting opposite them might very well brew an entirely different view as to the nature of the occurrence."
"[...] the truth is a fog, in which one man sees the heavenly host and the other one sees a flying elephant."


*

Cette citation est la première qui m'a vraiment marquée au point de m'interrompre pour la noter, j'aime énormément cette réflexion sur la vérité, et il s'est trouvé qu'elle est une clé du livre entier

Mais la vérité, c'est aussi que Simplicity fuit un mari violent et surtout très important, et la situation est délicate. Avec ça, il semblerait qu'un assassin insaisissable s'intéresse d'un peu trop près à elle et à Dodger.

Mais Dickens est lui aussi un type qui connaît beaucoup de monde, et il mise beaucoup sur Dodger! Très vite, celui-ci gagne en standing et en réputation, entraînant avec lui son fidèle mentor Solomon, qui se charge de le mettre au jus sur les manières de la bonne société, de leur obtenir de beaux habits chez un vrai tailleur, jusqu'au chapeau que Dodger choisit très haut de forme (comment peut-on ne pas penser à Terry lui-même à ce moment-là ^^).

Et pendant qu'ils se mettent à côtoyer de plus hautes sphères, c'est l'occasion de pas mal de jolies réflexions sur les différences sociales...

*

"Three days! It was as if the world was moving too fast, laughing at Dodger to keep up with it. Well, he would chase the world and take what came and deal with it. Tomorrow he would be attending a wonderful dinner at a place where there was certainly going to be Simplicity, and it appeared to him as tiredness built up that the important thing in all this was how you seemed and he was learning how to seem. Seem to be a hero, seem to be a clever young man, seem to be trustworthy. That seemed to fool everybody, and the most disconcerting thing about this was it was doing the same to him, forcing him on like some hidden engine."
*
*

"Maybe that's how it goes, he thought. The more you've got, the more worried you become, just in case you lose it. If money gets a bit short, then you might be worrying about losing your nice house and all those pretty little ornaments.
Dodger hadn't ever worried too much about anything beyond the important things - a decent meal and a warm place to sleep."

*
*
"Mmm, said Solomon. That is because mmm the government thinks mostly about all the people - they are not very good at individuals (...)"

*

Et bien sûr, Dodger a un plan, comme l'escomptait Charlie, un plan que seul quelqu'un d'aussi "extérieur" - et plein de ressources - que Dodger pouvait concocter et réaliser...

Un autre clin d'oeil qui m'a immensément ravie, c'est une petite escapade dans le Somerset, région devenue chère à mon coeur avec mes multiples voyages à Wincanton et son consulat morporkien

*

"She seemed very keen to speak like they did in the Somerset accent, which might have been called bucolic because it was slow. It was indeed slow, because it dealt with things that
were slow - like cheese and milk and the seasons, and smuggling and the brewing of fiery liquors in places where the excise men dared not go - and in those places, while the speech was slow, thought and action could be very fast indeed."

*

Au final, bon, ce n'est pas le chef d'oeuvre que j'escomptais (non parce que Pratchett + Londres victorienne avec Dickens, c'était quand même un ultra combo très prometteur), mais c'est un bon Pratchett: bourré d'un comique prosaïque, de personnages réalistes et attachants, de réflexion sur plein de choses (je retiens surtout celle sur la condition de la femme, qui devrait toujours être en mesure de s'affranchir d'un mauvais mari quelle que soit sa condition), et d'un univers très documenté - mention spéciale au monde souterrain des toshers, avec ses codes, son folklore, et la vie des rues miséreuses en général - même s'il avoue et corrige quelques menues distorsions historiques en postface qui ne distordent pas grand chose.

Le petit défaut que je lui trouve, par contre, c'est d'être assez prévisible, et j'ai l'impression que ce n'est pas seulement parce que je connais bien Pratchett et ses ficelles habituelles, ni aussi à force de teaser et d'attendre tellement de ce bouquin... Il manque juste la haute dose de jubilation qui me fait vibrer quand je lis du Pratchett.

Mais ça n'en reste pas moins une lecture fort agréable, que j'ai très hâte d'aller voir adaptée au théâtre par Stephen Briggs (presque en même temps que l'écriture par Pterry) avec Mirliton à côté d'Oxford en janvier  (oui, c'est encore une folie)

A noter enfin que comme j'avais pré-commandé une édition spéciale de Waterstones, je dispose en fin d'ouvrage d'un petit supplément, le
"Guide to the Wise Sayings of Solomon Cohen", qui en fait n'a rien d'un contenu bonus inédit, c'est simplement quelques citations de ce personnage extraites du roman - ce qui peut être sympa quand même: vu le personnage, y'a du bon ^^



 

Une place à prendre (J.K. Rowling)

Quand la nouvelle est parvenue à mes oreilles, j'ai évidemment été assez curieuse de ce nouveau livre de J.K. Rowling, curieuse de voir ce qu'elle pouvait donner dans l'après-Harry Potter.

L'opération des matches de la rentrée littéraire 2012 sur Priceminister est tombée à pic, puisqu'elle m'a permis de le recevoir en échange d'une chronique que j'avais bien l'intention de faire de toute façon!



Bienvenue à Pagford, petite bourgade en apparence idyllique. Un notable meurt. Sa place est à prendre...
Comédie de moeurs, tragédie teintée d'humour noir, satire féroce de nos hypocrisies sociales et intimes, ce premier roman pour adultes révèle sous un jour inattendu un écrivain prodige.


On est effectivement bien loin de Harry Potter avec ce coquet pavé de 680 pages et cette petite bourgade très contemporaine qu'on reconnaît très bien quand comme moi on connaît les villes de campagne, leurs guerres de clochers, leurs ragots épidémiques et leurs jeunes en mal-être dans un environnement étriqué.

Je l'ai même trouvé très dur, bien plus sombre que je pensais.
Avant d'entamer ma lecture, je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre et je m'étais volontairement abstenue de chercher, mais j'avais vaguement cru entendre dire qu'il y avait du whodunnit à la Agatha Christie - alors qu'en fait, on en est à des années-lumières et ce n'est pas du tout le but de "Une place à prendre"...

Il m'a quand même fallu un petit moment pour mieux cerner les différents foyers entre lesquels on alterne, en jonglant aussi entre les générations, le milieu social, et la position politique dans ce petit microcosme où la logique de clan est très forte et les pressions sociales exacerbées.

J'ai même fini par me faire un petit pense-bête sur les personnages, et évidemment c'est pile à ce moment-là que j'ai commencé à bien les identifier et donc à ne plus avoir besoin de mon mémo

Quant aux personnages eux-mêmes, beaucoup sont très attachants (Krystal Weedon en tête), et tous sont dépeints d'une façon très juste et réaliste, dans tous leurs travers comme dans leurs points de vue personnels.

*

"La grande erreur commise par quatre-vingt-dix pour cent des êtres humains, selon Fats, était d'avoir honte de ce qu'ils étaient ; de mentir, de vouloir à tout prix être quelqu'un d'autre. L'honnêteté était la devise de Fats, son arme de choix et son principal moyen de défense. L'honnêteté faisait peur aux gens ;  elle les choquait. Les autres, avait-il observé, étaient perpétuellement englués dans le malaise et le faux-semblant, terrorisés à l'idée qu'on découvre leur vrai visage, alors que lui, Fats, était attiré par la réalité brute, par tout ce qui était laid mais authentique, par toutes les vérités abjectes qui ne suscitaient chez les gens comme son père que dégoût et humiliation."
*

"Tessa refréna une envie subite de s'énerver. Colin avait une fâcheuse tendance à porter des jugements catégoriques sur les gens, fondés sur des premières impressions, des faits isolés. Il ne paraissait pas comprendre que la nature humaine était extraordinairement changeante, ni avoir conscience que derrière chaque visage en apparence quelconque se cachait un monde intérieur aussi unique et foisonnant que le sien."
*

"Andrew aperçut Krystal Weedon, emblème de la cité et objet de blagues salaces en tout genre. Elle marchait d'un pas bondissant, entre deux éclats de rire féroces, au milieu d'un petit groupe hétéroclite d'adolescents. A chacune de ses oreilles se balançaient plusieurs anneaux, et la ficelle de son string dépassait du pantalon de jogging qu'elle portait à mi-hanches.
Andrew la connaissait depuis l'école primaire, et elle figurait dans la plupart des souvenirs les plus hauts en couleur qu'il conservait de cette lointaine enfance. Son nom, bien entendu, lui avait valu d'innombrables quolibets, mais au lieu de pleurer comme l'aurait fait n'importe quelle autre petite fille, Krystal, du haut de ses cinq ans, caquetait en choeur avec les autres: 'Weed-on! Krystal Weed-on!'
[NdT: Weed: mauvaise herbe, chiendent ; et en argot, "herbe" au sens narcotique du terme]"


*


Il y a une très bonne psychologie des personnages, et un regard très lucide sur la société, jusque dans ses tréfonds les plus terribles qui prennent des formes plus ou moins flagrantes ou pernicieuses - ça a d'ailleurs un léger goût de fond de vécu, je pense que peut-être l'expérience de JKR à Amnesty International et les périodes les plus dures de sa propre vie n'y sont pas pour rien.

Dans chaque foyer il y a un ver qui ronge, que ce soit sur des petits riens qui s'accumulent sans y paraître, ou des choses beaucoup plus extrêmes, d'une violence effroyable.


La misère de la cité, l'engrenage de la drogue et des horreurs à oublier, mais aussi les névroses, la crise de la trentaine, les désillusions, les humiliations et harcèlements ordinaires...

Peu à peu on découvre la face cachée de tous ces citoyens lambdas, et les remous causés par la place libérée à pourvoir dans le conseil paroissial... jusqu'à quelques gros pavés lancés dans la mare par des ados qui n'ont plus que ça pour crier certaines vérités à la face du monde et tenter d'infléchir sa course inexorable, chacun englué dans son enfer privé.

La place libérée au conseil ouvre ses fissures et ses gouffres pour certains, ses tremplins et passages inattendus pour d'autres, et le paysage intime comme public s'ébranle et se reforme sous des coups de plus en plus puissants et rapides, jusqu'à une terrible apogée.

Je n'ai pas trouvé tellement d'humour noir, juste quelques pointes d'ironie grinçante qui affleurent par-ci par-là, mais ce n'est clairement pas le ton général du livre.

En revanche il y a beaucoup d'émotion, des moments très forts, et une fresque de vie dans laquelle JKR nous embarque tranquillement, jusqu'à ce qu'on réalise qu'on ne peut plus lâcher ce bouquin.

Je ne suis pas déçue, et même plutôt bluffée par ce nouveau bébé de J.K. Rowling!

*
* * *



Livre reçu dans le cadre des
matches de la rentrée littéraire 2012 sur Priceminister

(18/20)

CITRIQ
 

Lignes de vie (Graham Joyce)

Tant que j'étais à déterrer des vétérans de ma PAL, l'envie m'a pris d'un coup de ressortir celui-ci, que j'avais déniché après avoir aimé "La Fée des dents" du même auteur - avec le petit plus que celui-ci est traduit par Mélanie Fazi



Coventry, durant la Seconde Guerre mondiale.
Une famille de sept sœurs aux vies fondées sur l'amour, la tradition, l'angoisse et l'espoir, dominées par la sagesse et l'autorité d'une matriarche aussi indomptable que truculente. Des vies simples et émouvantes auxquelles se mêlent presque imperceptiblement l'étrange et le merveilleux, l'ordinaire et l'extraordinaire. Cassie, la plus jeune des sœurs, a eu un petit garçon de père inconnu et n'a pas eu le courage de le céder à des parents adoptifs. C'est une fille fantasque et imprévisible, "la dernière fille au monde à qui laisser la garde d'un enfant" selon sa propre mère.
Il est alors décidé que le petit Frank sera élevé par chacune des sœurs, à tour de rôle. Ainsi l'enfant sera-t-il le témoin privilégié de ces vies aux lignes si différentes, dans les drames et les illusions de l'après-guerre. Mais Frank est un enfant particulier, doué d'intuitions étonnantes ; comme sa jeune mère, sensible à des signes invisibles; comme sa grand-mère, parfois visitée par des apparitions lui annonçant l'avenir...
Et au centre de leur histoire, il y eut la nuit du bombardement de Coventry par la Luftwaffe. La jeune Cassie s'est trouvée au cœur de cette nuit d'horreur hallucinée et y a laissé son secret le plus précieux...


C'est long, pour une 4° de couv', mais ça a le mérite de bien tout balayer sans trop spoiler pour autant.

D'autant plus que dans les bouquins de Graham Joyce, c'est surtout l'ambiance qui est intéressante: on suit un certain quotidien, à peine parsemé de quelques notes de fantastique, mais le réalisme prime beaucoup.

C'est surtout une saisissante galerie de portraits, sans qu'on s'en rende forcément compte, d'ailleurs, tellement on est embarqués dans la petite vie de ces personnages, chacun extrêmement bien identifié, avec un caractère bien cerné, autant dans ses certitudes et sa manière de voir le monde que dans ses doutes, ses faiblesses et ses remises en cause...

Alors avec cette famille nombreuse et matriarcale, dans le Coventry de la reconstruction après les bombardements, c'est tout à fait saisissant!

On pourrait craindre de se perdre dans la floppée de noms, surtout ceux des innombrables soeurs, mais elles sont toutes tellement bien caractérisées qu'on s'y retrouve sans peine.
Et tout ce petit monde gravite autour de la mère de famille, Martha, véritable figure centrale, à l'image de ce clan soudé et un brin atypique.

*
"Martha avait l'esprit mathématique. Elle additionnait, soustrayait, comparait. Elle se consacrait tout entière à la tâche consistant à remettre à plat les divergences. Une fois une équation résolue, elle passait à la suivante. Savoir que les problèmes de la vie en général et les équations de ses filles en particulier étaient sans fin ne la décourageaient pas le moins du monde. La vie était là: dans la zone d'ombre qui séparait la perfection d'une part, et d'autre part le chaos du flux et du reflux humains qui empêchaient de l'atteindre. Martha savait d'instinct reconnaître la perfection mais ne s'attendait jamais à la trouver, ne l'avait même jamais souhaitée. A ses yeux, ça revenait à mourir. Ce qui l'avait fait soupirer de satisfaction dans l'air vif de ce matin-là, c'était de voir les billes glisser de l'autre côté du boulier."
*

Ce passage est l'essence même d'une bonne partie du livre ^^
Et dans ce style très fluide et un peu contemplatif sans être longuet, qui me donne toujours beaucoup de plaisir à lire du Graham Joyce (surtout traduit par Mélanie Fazi, à qui ça colle si bien, me permet-je de répéter)...

Le fil rouge de "Lignes de vies", c'est aussi Frank, l'enfant de Cassie la fantasque qui a parfois des "absences", ce qui motive Martha à entériner la décision que chaque soeur le prendra sous son aile (généralement en même temps que Cassie) dans son propre foyer, chacune son tour.
Le petit Frank va ainsi régulièrement changer de vie au gré des nouveaux foyers, découvrant les joies d'une ferme à la campagne,
le logement plutôt étouffant des jumelles maniaques et spirites, l'expérience communautaire de Beatie et Bernard les progressistes gauchistes, ou encore la maison moderne mais stricte aussi de Una et son embaumeur de mari - un beau panorama qui passe par toutes les situations plus ou moins insolites!

*
"Tu vois, bonhomme, même si tu n'es encore qu'un loupiot, je vais t'expliquer pourquoi je fais ces choses-là. Je suis une 'tite fée, oui, oui, hi hi, une 'tite fée envoyée ici pour agiter une baguette magique au-dessus de ces vieux emballages, pour les arranger un peu. Pourquoi? Parce que même les adultes, les grandes personnes, ne supportent pas de voir la vérité ; ils ne la supportent pas. C'est la décomposition. On essaie de faire croire que la mort n'est pas vraiment passée par là. Alors moi, je sors ma 'tite baguette et je l'agite par-dessus ce vieil emballage de viande. Et on me paie pour ça, c'est mon métier ; mais je le fais parce que j'aime les gens, Frankie, tous autant qu'ils sont. Je le fais par amour pour les vivants. Parce que je ne veux pas qu'ils souffrent en voyant les gens qu'ils aimaient. Alors je sors ma baguette et je fais mon travail, tu vois?"
*

Et Cassie, la jeune Cassie, libre et inconséquente, hypersensible et étrange magicienne à ses heures, le mystère de sa vie...

*
"Alors que tous les autres levaient les bras en l'air devant ce qu'ils considéraient comme une grossesse non désirée, Cassie y voyait seulement confirmation de pouvoirs spectaculaires, un rayon lumineux dans un univers obscur.
(...) Restait à déterminer si c'était elle qui contrôlait la magie ou l'inverse, question à laquelle Cassie n'avait jamais trouvé de réponse satisfaisante. Elle ne pouvait en parler ni à sa mère, ni à ses soeurs. Elle avait essayé mais elles se contentaient de la regarder comme s'il venait de lui pousser une deuxième tête. Son plus grand espoir était que le bébé Frank, en grandissant, devienne assez intelligent pour tout lui expliquer.
Le moment venu, elle lui en apprendrait autant que nécessaire sur Frank senior. Elle lui raconterait aussi ce qu'elle avait vécu la nuit du bombardement. Il la croirait et lui expliquerait tout. Il connaîtrait les réponses à ces questions délicates car il était lui-même un enfant de la magie."

*


On ne peut que l'aimer, malgré ses absences et son insouciance générale.
Et elle est magnifique dans ses parenthèses surnaturelles...
Son évocation de sa fameuse nuit du bombardement, et l'épisode de Lady Godiva sont deux scènes qui restent gravées dans mon esprit, et la première est un vrai moment clé de tout le roman.

Voilà voilà... Les dernières pages sont chargées d'une émotion forte mais simple à la fois, ce qui est tout à fait représentatif de tout le livre.

{moshide hidden SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}
*

"Et lorsqu'ils eurent fini de chanter, chacun passa les bras autour des épaules du voisin, et la tendresse familiale sembla en cet instant presque plus éprouvante à porter que le deuil."
{/moshide}
*
"- Quelle histoire.
- Qu'est-ce que tu dis de ça, Frank? demanda Tom.
- C'est bizarre, répondit le gamin. Mais c'est bien que vous leur ayez donné une tasse de thé. Ca ne coûte rien d'être gentils, non?

{moshide hidden SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}Tom sourit à sa femme, car il aurait juré entendre Martha.{/moshide}"
*

 

Un très beau moment de lecture, en somme.


CITRIQ

 

World War Z (Max Brooks)

Voilà un bon livre de zombies, dont je n'avais entendu que du bien, et que je m'étais laissé convaincre d'intégrer à ma PAL. Ca fait plus de 2 ans



La guerre des zombies a eu lieu, et elle a failli éradiquer l'ensemble de l'humanité. L'auteur, en mission pour l'ONU - ou ce qu'il en reste - et poussé par l'urgence de préserver les témoignages directs des survivants de ces années apocalyptiques, a voyagé dans le monde entier pour les rencontrer, des cités en ruine qui jadis abritaient des millions d'âmes jusqu'aux coins les plus inhospitaliers de la planète. Jamais auparavant nous n'avions eu accès à un document de première main aussi saisissant sur la réalité de l'existence - de la survivance - humaine au cours de ces années maudites.
Prendre connaissance de ces comptes rendus parfois à la limite du supportable demandera un certain courage au lecteur. Mais l'effort en vaut la peine, car rien ne dit que la Ze Guerre mondiale sera la dernière.

Je l'avais ressorti lors du ReadAThon de l'avril 2011, en espérant en profiter aussi pour recoller les wagons de la lecture commune du Cercle d'Atuan de ce mois-là , mais j'avais alors eu trop de mal à accrocher.

"Une histoire orale de la Guerre des Zombies", dit le sous-titre. Ca se présente en effet sous forme d'un collectage, une série de témoignages (fictifs bien sûr) disparates que je n'ai pas tout de suite réussi à relier entre eux. J'ai donc d'abord été freinée par cet aspect morcelé.
Avec ça, au début je ne voyais pas où ça allait en venir, c'était trop lacunaire. Le temps qu'on s'installe et qu'on commence à deviner les éléments intéressants d'un "témoignage", il s'arrêtait déjà et on passait au suivant, en recommençant le même effort peu fructueux.
J'ai trouvé ça un peu trop frustrant, ce qui a certainement été très accentué par les conditions dans lesquelles je le lisais, qui auraient nécessité un démarrage beaucoup plus direct dans le vrai vif du sujet et au coeur de l'action.

Je l'avais donc laissé en pause, pendant très longtemps, et récemment j'ai eu envie de le reprendre sur un coup de tête, et cette fois j'étais dans la disposition adéquate
J'ai très vite été accrochée, happée, complètement captivée, et je ne me suis même pas rendue compte d'à quel moment j'ai basculé vraiment dans l'action et les enjeux de l'intrigue.

Une fois qu'on est "entré dedans", la forme de collectage de témoignages est très vivante et dégage une authenticité très forte.
Après tout, le "et si" de base est d'une grande simplicité: pousser le mythe du zombie à l'extrême et imaginer ce qui se passerait si cela arrivait vraiment sur notre monde actuel, dans nos sociétés actuelles.

Et ça sonne horriblement juste, d'abord une sorte d'indifférence tant que le phénomène est encore assez isolé pour permettre de faire l'autruche, un ébahissement progressif face à la réelle nature du danger que l'on n'appréhende véritablement qu'avec lenteur et incrédulité, puis la terrifiante impuissance face à l'incontrôlable et les sursauts maladroits pour tenter de sauver ce qui peut l'être, opposer un maigre rempart au chaos qui se propage si vite et si entièrement...

*
"Oh, je ne leur en veux pas. Le gouvernement, tous ces gens censés nous protéger... Objectivement, j'arrive à comprendre. Tout le monde ne pouvait pas accompagner l'armée à l'ouest des Rocheuses, je m'en rend bien compte. Comment auraient-ils fait pour nous nourrir, nous canaliser, et comment empêcher les hordes de morts-vivants de nous suivre? Aujourd'hui, je comprend mieux pourquoi ils ont tout fait pour qu'un maximum de réfugiés se dirige vers le nord. (...)
Non, je ne leur en veux pas de nous avoir fait ça, je leur pardonne, même... Mais leur irresponsabilité, le manque d'informations vitales qui auraient pu sauver tellement de monde... Ca, je ne leur pardonnerai jamais."

*
* *

"Alors pourquoi les avoir filmées?
- Parce que les Américains vouent un culte à la technologie. C'est un trait inhérent à notre culture nationale. Qu'il soit d'accord ou pas, même le dernier des luddites ne peut nier l'étendue de nos exploits technologiques. Fission de l'atome, alunissage en 69... On a rempli chaque maison et chaque bureau de plus de gadgets et de machins que n'en aurait rêvé le plus allumé des écrivains de S-F. J'ignore si c'est une bonne chose, je suis mal placé pour en juger, mais ce que je sais, c'est que les Américains se comportent comme ces ex-athées, là, planqués dans leur terrier... Ils implorent le dieu de la science de les sauver."

*


Tout ça nous ramène aussi aux problématiques "traditionnelles" d'une guerre mondiale à part entière, avec un ennemi impossible à éradiquer, et des enclaves qui se forment ici et là, où les rescapés s'efforcent de s'auto-gérer, recréer une autonomie noyée dans le progrès devenu caduc, et éventuellement chercher des moyens de lutte plus efficaces contre "Zack", le p'tit surnom des zombies.

Et comme dans toutes les guerres, certains aspects de l'humanité remontent à la surface et s'exacerbent dans cette situation tendue...

*
"C'était ça, notre nouvelle technique de combat. Retour au Moyen Âge, comme pour le reste."

*
"Il parlait évidemment de ceux qui résidaient dans la zone sécurisée de l'Ouest. Soit ces tarés avaient une dent contre la politique du gouvernement, soit ils préparaient leur sécession depuis longtemps et ils se servaient de la crise comme prétexte. C'était eux, les "ennemis de la nation", le mal absolu que ceux qui jurent de défendre leur pays mentionnent toujours dans leur discours."
*
"Tout ce qui comptait à ses yeux, c'était l'avenir de la nation. Il était déterminé à sauver les rêves qui l'avaient construite. J'ignore si les grandes époques font les grands hommes, mais je sais qu'elles les tuent."
*


Par la nature même du fléau zombie, c'est aussi une grande guerre psychologique et éthique, qui en fait un contexte plus extrême qu'autrement, d'un certain côté. Pas facile de devoir se défendre contre ce qui a été un semblable, un humain - parfois même dans le corps d'un proche ou d'une connaissance; et d'éradiquer des morts-vivants...

*
"J'ai mis un terme à ses souffrances, si on peut appeler ça des souffrances, puis j'ai essayé de ne plus y penser. Encore un truc qu'on vous apprend à Willow Creek: pas la peine de faire leur élégie, pas peine d'imaginer qui ils étaient ni ce qui leur est arrivé. Je sais bien, mais on le fait tous, non? Je veux dire, qui peut regarder ces choses sans se poser la question? C'est comme quand on a lu les dernières pages d'un livre... L'imagination prend le relais, tout simplement. Et c'est là qu'on baisse la garde, qu'on devient moins attentif. Et on laisse aux autres le soin de se demander ce qui nous est arrivé."
*



{moshide hidden SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}La survie s'est installée et l'humanité pourrait vivoter encore longtemps comme ça - du moins tant que les dissensions et les conditions de vie ne font pas encore craquer trop de nerfs - mais il vaut mieux finir par réunir ses forces et relever la tête.

*
"Un long et dur retour vers l'humanité, ou la régression progressive des primates les plus évolués au monde... Nous avions un choix à faire. Maintenant.
C'est tellement nord-américain, ce genre de discours, ce "j'ai le cul dans la boue mais je contemple les étoiles". Dans n'importe quel film gringo, un figurant se serait levé pour applaudir, et puis on aurait eu droit aux cris de joie des autres, aux gros plans sur leurs yeux remplis de larmes et toutes ces conneries. Mais là, silence total. Personne n'a esquissé le moindre geste. Le Président a déclaré qu'on aurait l'après-midi de libre pour réfléchir à cette proposition, et qu'on se réunirait à nouveau au crépuscule pour voter."

*

Son destin repris en main, le monde finit par redevenir vivable, mais sous quel nouveau jour et à quel prix...

*
"Je sais, je sais, je suis sans doute trop optimiste. Dès que les choses reviendront à la normale, dès que nos enfants et nos petits-enfants auront grandi dans un monde sûr et confortable, ils deviendront aussi bornés, aussi étroits d'esprit et aussi cons que nous. Mais merde, tout ce qu'on a vécu, vous croyez vraiment que ça peut disparaître comme ça? Un proverbe africain dit: "Impossible de traverser une rivière sans se mouiller." Ca me plaît, comme idée."
*
*    *
"Vous voulez savoir qui a perdu la Guerre des Zombies? Qui l'a vraiment perdue, je veux dire? Les baleines. Elles n'avaient aucune chance. Pas avec plusieurs millions de boat people remplis à ras bord de gens affamés... Pas avec la moitié de la flotte mondiale transformée en bâteaux de pêche. Il suffit de pas grand chose, vous savez, une simple torpille air-mer, même trop loin pour leur infliger des dommages physiques, ça les sonne complètement. Elles n'apercevaient le navire-usine qu'au dernier moment. On les entendait à des kilomètres. L'explosion, les cris. Le son se propage extrêmement bien, sous l'eau.
C'est une vraie catastrophe, pas besoin d'être un hippy shooté au patchouli avec un cerveau rempli de yaourt pour s'en rendre compte. Mon père bossait au Scripps, pas l'école de filles de Claremont, non, l'Institut océanographique de San Diego. Voilà pourquoi je me suis engagé dans la marine, ça m'a fait aimer l'océan. Les baleines grises de Californie, on en croisait tous les jours. Des animaux magnifiques, majestueux... Elles avaient réussi à s'en sorir, finalement, et elles revenaient en force après avoir pratiquement disparu. (...) Des créatures extraordinaires, les baleines grises de Californie, et maintenant, terminé, il n'en reste plus une seule.
(...)
Alors la prochaine fois qu'un mec vous raconte que la plus grznde perte de cette guerre, c'est "l'innocence", notre "part d'humanité"...
[Il crache dans l'eau.]
Mais oui, mon garçon, raconte ça aux baleines."

*

(c'est con, j'ai tout de suite eu une pensée pour Lionel Davoust )
{/moshide}



Et pour ensuite comprendre la tragédie, tâcher d'en tirer des leçons, garder la mémoire, et cicatriser... Là encore, comme dans toute guerre.

Au final j'ai trouvé que le mythe des zombies était très bien développé et utilisé, d'un réalisme effrayant, autant que toute la guerre mondiale humaine qui gravite autour...

Un livre très intéressant une fois qu'on a mordu- hmm, disons plutôt: qu'on a réussi à rentrer dedans

*
* *

Et me voilà entrée dans l'Armageddon pour le challenge Fins du monde chez Tiger Lilly...



CITRIQ

 

Abraham Lincoln, chasseur de vampires (Seth Grahame-Smith)

Il y a quelques mois, j'avais été très intriguée par la nouvelle d'un film à venir portant ce titre, et dans ce cas un de mes premiers réflexes est de chercher s'il a été inspiré par un livre. Comme dans la plupart des cas, ça s'est confirmé, et je l'avais aussitôt rajouté dans ma PAL, sans plus y toucher jusqu'à la semaine dernière - as usual
Non mais quand même, constatez le pouvoir de séduction de la couverture!



Abraham Lincoln, 16e président des Etats-Unis d’Amérique est connu pour avoir sauvé l’Union et libéré des millions d’esclaves des chaînes de l’oppression, mais son combat contre les vampires est resté dans l’ombre jusqu’à ce que Grahame-Smith mette la main sur son journal secret. Il est la première personne à avoir posé ses yeux sur ce journal depuis plus de 140 ans.
A l’aide des notes du président défunt, l’auteur écrit une grande biographie, reconstruisant la vraie vie du plus grand leader américain, révélant aussi l’histoire secrète de la Guerre civile et le rôle des vampires aux Etats-Unis.

Oui, auteur de "Orgueil et préjugés avec des zombies", on avait pas deviné, tiens. Tss tss. Heureusement, ce "too much" pompeux du résumé ne ressort pas du tout dans le livre, du moins j'ai trouvé.

Sans les éléments fantastiques, ça pourrait même faire une biographie romancée très fidèle. Mais tout l'intérêt de la chose est justement dans cette réécriture avec le postulat du chasseur de vampires, et même là, l'auteur ne fait que choisir une certaine interprétation et la soutenir de quelques ajouts, sans travestir la réalité historique: il s'appuie dessus, mais ne l'écrabouille pas.
J'admire la façon dont il entrelace sa réécriture fantastique aux faits historiques, qui souvent pourraient le détourner complètement de sa trame, mais qu'au contraire il intègre au point que ça justifie ses arguments et étaye son scénario.

(pour distinguer le vrai du faux, surtout si cette partie de l'histoire américaine vous est totalement inconnue, il y a ce blog bien sympa - pour anglophones, par contre)

On suit donc la vie d'Abe, très vite frappé par les drames et les désillusions, ce qu'il va contrer par une détermination farouche à la vengeance et à la vision d'un monde plus juste, qu'il nourrit d'un apprentissage autodidacte à travers
d'innombrables expériences - c'est l'Amérique de l'aventure, où l'on peut vivre plusieurs vies en une, selon les opportunités et les revers de fortune, les installations et les errances; changeant de métier au gré du vent...

Son enfance est déjà en demi-teinte, mais j'aime sa soif de lecture

*
"Là où je rechignais à me lever, John ne tenait pas en place. Il était toujours à préparer des batailles imaginaires et à regrouper le nombre requis de galopins pour les jouer. Il me priait sans cesse d'abandonner mes bouquins pour me joindre à lui. Lorsque je refusais, il me harcelait, me promettant le grade de capitaine ou de colonel, ou encore de s'occuper de mes corvées si je participais. Il me tourmentait sans relâche jusqu'à ce que je n'aie plus d'autre choix que de quitter le confort de l'arbre dans lequel je lisais pour courir la campgne. A l'époque, je le croyais benêt, mais je comprend aujourd'hui tout l'étendue de sa sagesse; il faut plus que des livres pour faire un garçon."
*


Et sa rencontre fictive avec Edgar Allan Poe est une idée qui me plaît bien, même si elle est plutôt anecdotique et ne sert un peu trop clairement qu'à orienter l'intrigue.

*
"Poe avait eu tout ce qu'Abe avait voulu: la meilleure éducation possible, un foyer digne de ce nom, des livres à ne plus savoir qu'en faire et un père ambitieux.
Néanmoins, Abe et lui étaient pareillement malheureux."

*


Une autre rencontre fictive, qui cette fois détermine tout le livre, c'est avec Henry Sturges, vampire humaniste un peu mentor.

*
"Le fait qu'un homme libéré de l'ineluctabilité de la mort puisse l'appeler de ses voeux me dépassait, ce dont je fis part à Henry. "Sans la mort, la vie n'a aucun sens," répondit-il. C'est une histoire impossible à raconter, une chanson impossible à chanter. En effet, comment se terminerait-elle?"
*

Il va aussi guider le grand destin d'Abe, tout comme les vampires vont y prendre une grande part...

*
"Et cela m'agaçait plus encore que la lettre elle-même, car Henry avait raison. L'heure était venue. De quoi faire, je l'ignorais. Je savais uniquement que toute ma vie... les épreuves endurées... les missions... la mort... tout avait convergé vers quelque chose d'autre. Je l'avais senti dès l'enfance. J'avais eu l'impression d'avoir été placé sur une longue rivière dont le courant m'emportait de plus en plus vite sans que je puisse bifurquer. Autour de moi... des terres sauvages et, au loin, un obstacle encore invisible que j'étais destiné à heurter. Bien évidemment, je n'en avais jamais parlé de crainte qu'on ne me traitât de de vaniteux (ou pis, de m'être fourvoyé; si chaque jeune homme convaincu qu'un avenir grandiose l'attendait voyait juste, le monde serait peuplé de Napoléons). Mais aujourd'hui, l'obstacle commençait à prendre forme, bien que ses détails demeurassent flous. S'il me fallait traverser le pays pour le voir enfin clairement, alors qu'à cela ne tienne. J'avais fait de plus longs voyages pour moins que cela."
*
"Même aujourd'hui, une part de moi peine toujours à le croire. Une part de moi s'attend encore à se réveiller d'un cauchemar de cinquante ans. Malgré toutes ces années, malgré tout ce que j'ai de mes yeux vus. Et pourquoi pas? Après tout, croire aux vampires, c'est rejeter toute raison! C'est admettre l'existence de ténèbres censées être révolues depuis des lustres.
"Elles ne peuvent exister maintenant, dans une époque glorieuse où la science fait le jour sur tous les mystères. Non... non, les ténèbres sont bonnes pour l'Ancien Testament ou les tragédies de Shakespeare. Mais pas pour nous." Messieurs, voilà précisément ce que recherchent les vampires. Ils ont oeuvré sans relâche siècle après siècle pour nous faire croire que les ténèbres n'ont pas de prise sur nous. Je vous le dis, c'est là le plus grand mensonge qu'on ait fait croire à l'humanité."

*

Sans oublier que Lincoln est lui-même un grand humaniste, bien connu pour être le président de l'abolition de l'esclavage, notamment.

*
"Je vous laisse en espérant que la flamme de la liberté continuera de brûler dans vos coeurs, jusqu'à ce que nul ne doute plus que tous les hommes naissent égaux."
Abraham Lincoln lors d'un discours à Chicago, Illinois, le 10 juillet 1858.

*

Et tout ça est bien écrit, et fort bien documenté, émaillé de notes qui sont la plupart du temps véridiques.

Un petit bémol cependant: les photos truquées qui illustrent certaines pages. Quelques-unes passent plutôt bien, mais beaucoup sont de trop et gâchent carrément l'effet. Trop de détournement tue le détournement...


    
à gauche, ça va encore, à droite, plus too much tu meurs

Il y a aussi quelques oublis de mots, mais pas de fautes d'orthographe et la traduction m'a l'air bonne, bien que je n'aie pas comparé avec le texte V.O. - en tous cas ça se lit très bien et ça n'a même pas gêné mon côté chipoteur, tellement j'étais prise dans le bouquin ^^

Pour moi c'est pas loin d'un coup de coeur!


Et c'est l'oeuvre de la petite maison d'édition Eclipse, malheureusement disparue récemment


  

Je vais peut-être aller voir le film, j'avais prévu ça ce soir mais ça va dépendre de ma motivation avec ma migraine caniculaire... (rien n'est moins sûr, donc)