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Abraca*Bibli

Krondor/La Guerre de la Faille, 1: Magicien (R.E. Feist)

J'ai longtemps été attirée par "Le Boucanier du roi", de R.E. Feist, pour sa superbe couverture. Or, c'est un tome situé assez loin dans les nombreux cycles des Chroniques de Krondor ; je m'étais donc dit qu'un jour je m'y mettrais correctement.

L'occasion est arrivée quand Raymond E. Feist a été annoncé comme invité d'honneur à Trolls & Légendes 2013, et même s'il n'y est finalement pas venu parce qu'il était malade au mauvais moment, ben voilà, je m'y suis mise.
(ma lecture remonte donc au mois de mars dernier)

krondorfaille2    krondorfaille1    krondorfaille3

Pug est un apprenti dans le château du Duc de Crydee dans le royaume de Krondor, sur Midkemia. Son maître est Kulgan le magicien de la cour. Mais si Pug est indéniablement doué pour la magie, aucune des formes que l'on donne à cet art en Krondor ne semble lui convenir. C'est en changeant de monde qu'il trouve sa voie et apprend d'un magicien immortel que son destin est de sauver le monde d'une menace divine millénaire.

Il faut déjà dire que le fait d'avoir lu les deux premiers tomes de la Trilogie de l'Empire co-écrite avec Janny Wurtz (il faudrait que je la chronique et finisse, un jour) m'a sûrement servi: j'avais déjà une bonne connaissance de l'Empire Tsurani et cet autre monde ainsi que ses coutumes m'étaient donc déjà familiers.

Et si ce monde inspiré du Japon médiéval m'avait paru intéressant mais un peu longuet dans la Trilogie de l'Empire, ici il apporte un intérêt et un dépaysement bien plus grands

Mais je préfère de beaucoup Midkemia, du côté med-fantasy très traditionnel avec ses fiefs, ses épées, ses chevaux, ses elfes, ses dragons anciens, ses nains, ses pirates, etc...

Bon, j'ai un peu de mal avec le nom du Duc de Crydee, là, conDoin, mais j'ai beaucoup aimé le suivre, lui et sa cour et sa famille, dans cette guerre de longue haleine pour tenir tête à l'envahisseur. Amos Trask me paraît également un personnage très prometteur...

J'ai bien aimé aussi comment tout se goupille à la fin, un nouvel ordre du monde (*des* mondes) qui prend la succession et marque le jalon d'un cycle, presque une période générationnelle, dans l'histoire de cet univers et de ses personnages principaux.

Malgré tout, je ne peux m'empêcher de trouver le tout très classique, et il me manque un petit je-ne-sais-quoi.

C'est assez contradictoire, puisque j'apprécie le parallèle entre les deux mondes et leurs cultures, leurs visions de la magie, la quête aux accents initiatiques de Pug/Milamber et celle de Tomas... que je ne me suis pas spécialement ennuyée, que j'ai repéré quelques traits d'humour, que l'ambiance générale me plait bien... Mais faut croire que ça ne (me) suffit pas.

Le style (ou la traduction) est peut-être trop simpliste. Peut-être une psychologie des personnages trop convenue.

Je verrai comment ça tourne par la suite... 

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* Le coin des citations *
*

"C'est une marque de sagesse de savoir ce que l'on veut et c'est une marque de sagesse encore plus grande de savoir que l'on y est arrivé, approuva Dolgan.
- En efft. Et il est plus sage encore d'être conscient de ce qu'on ne pourra jamais avoir, car l'envie peut rendre fou."
*

"Il y a bien des manières d'aimer quelqu'un. Parfois on a tellement envie d'être amoureux qu'on n'est pas trop regardant sur la personne. D'autre fois, on fait de l'amour quelque chose de si pur et de si noble que nul ne peut correspondre à la vision que l'on en a. Mais pour la plupart, l'amour est une reconnaissance, l'opportunité de dire: "Il y a quelque chose en toi que je chéris." Cela n'oblige pas les gens à se marier, ou même à avoir des relations physiques.
On aime ses parents, on aime sa ville ou son pays, on aime la vie, on aime les gens. Tout cela a beau être différent, c'est le même terme."
*

"- Vous parlez par énigmes.
Macros eut un sourire triste et amer.
- La vie est une énigme, qui repose entre les mains des dieux. Leur volonté doit être faite et de nombreux mortels verront leur vie changée."
*

"Le temps passé à l'Assemblée lui avait rendu sa véritable identité, comme on le lui avait dit. Cette identité fut pour lui la clé de sa maîtrise si inhabituelle de la magie supérieure. Il était lié à deux mondes réunis par une grande faille. Tant que ces deux mondes resteraient ensemble, il tirerait son pouvoir des deux à la fois, ce qui lui donnait deux fois plus de pouvoir que ce dont disposaient les autres Robes Noires. Il eut ainsi la révélation de son véritable nom, ce nom qu'il ne devait jamais prononcer s'il ne voulait pas qu'un autre puisse le contrôler. Dans l'ancien langage tsurani, inusité depuis le temps de la Fuite, cela voulait dire: 'celui qui se tient entre les mondes'. "

*

"Pug acquiesca et sortit précipitamment, laissant son maître regarder le tas de livres qui s'étalait devant lui. Avec regret, Kulgan prit le plus proche et le plaça sur une étagère. Au bout d'un moment, il en attrapa un autre et le fourra dans son sac.
- Un seul, ça ne peut pas faire de mal, dit-il à l'adresse du spectre invisible d'un Tully réprobateur en train de secouer la tête.
Il remit les restes des livres sur l'étagère, sauf le dernier volume, qu'il glissa dans son sac.
- Très bien, ajouta-t-il d'un air de défi, va pour deux!"
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CITRIQ

 

Le Protectorat de l'Ombrelle, 1: Sans âme (Gail Carriger)

Encore un bouquin dont j'ai énormément entendu parler et en bien, et que j'ai enfin fini par tâter de moi-même. Les couvertures et résumés m'attiraient déjà, mais j'hésitais sur l'aspect bit-lit et tout cet engouement massif... Si bien qu'en fait, ça se révèle une bien bonne surprise!

sans-ame-carriger2     sans-ame-carriger1

Miss Alexia Tarabotti doit composer avec quelques contraintes sociales. Primo, elle n’a pas d’âme. Deuxio, elle est toujours célibataire. Tertio, elle vient de se faire grossièrement attaquer par un vampire qui ne lui avait même pas été présenté ! Que faire ? Rien de bien, apparemment, car Alexia tue accidentellement le vampire. Lord Maccon – beau, compliqué, écossais et loup-garou – est envoyé par la reine Victoria pour démêler l’affaire. Des vampires indésirables s’en mêlent, d’autres disparaissent, et tout le monde pense qu’Alexia est responsable. Mais que se trame-t-il réellement dans la bonne société londonienne ?

J'ai tout de suite accroché, à commencer par Alexia Tarabotti, vieille fille qui ne s'en laisse pas conter - et pourtant, il y a fort à faire, entre sa famille superficielle, les mondanités et les codes de la bonne société... Une société mêlée d'être surnaturels, ce qui ajoute des règles et des protocoles parfaitement étudiés.
Tout ce que j'aime.

*

"Les créatures surnaturelles, qu'elles fussent des vampires, des loups-garous ou des fantômes, devaient leur existence à une surabondance d'âme, un excès qui refusait de mourir. La plupart savaient qu'il existait des êtres, telles mademoiselle Tarabotti, qui naissaient sans âme du tout. L'estimable Bureau du registre des non-naturels (le BUR), une division des services administratifs de Sa Majesté, appelait ses semblables des paranaturels."

* * *

"Un vampire affamé avait deux solutions socialement acceptables à son problème: prendre quelques gorgées de sang à divers drones consentants appartenant à lui-même ou à sa ruche, ou payer des prostituées dans les docks. On était au XIX° siècle, après tout, et l'on n'attaquait tout simplement pas les gens sans être annoncé ou invité! Même les loups-garous, qui ne pouvaient se contrôler à la pleine lune, s'assuraient d'avoir assez de porte-clés pour les enfermer."
* * *
"Les isolés étaient rares chez les suceurs de sang. Il fallait à un vampire beaucoup de force, psychologique, politique et surnaturelle, pour se séparer de sa ruche. Et une fois autonomes, les isolés avaient tendance à devenir un peu bizarres dans leur tête et à glisser vers le côté excentrique de l'acceptabilité sociale."
*


Dès les premières pages le ton est donné avec une collation auto-octroyée au calme de la bibliothèque lors d'une soirée mondaine navrante, grossièrement interrompue par un combat impliquant un vampire zozotant, une ombrelle solide, une épingle à cheveux, et une part de tarte à la mélasse.

J'ignore si c'est déjà aussi savoureux à l'original ou si l'excellente traduction de Sylvie Denis en rajoute une couche, mais c'est truffé d'humour et de distinction à toute épreuve, et c'est particulièrement agréable à lire.

L'ambiance victorienne teintée de steampunk est aussi magnifique, avec des rouages, de la vapeur, des savants fous, et cet ébullissement enthousiaste de la grande époque des découvertes techniques...

*

"Cette prairie à ciel ouvert située hors des sentiers battus était depuis peu utilisée par une compagnie de dirigeables. Elle possédait des machines à vapeur de type Giffart pourvues de propulseurs de Lôme. C'était la toute dernière mode en matière de voyage d'agrément. La crème de la bonne société en particulier avait adopté le royaume des airs avec enthousiasme. S'y promener avait presque éclipsé la chasse comme loisir favori de l'aristocratie. Les vaisseaux étaient splendides à voir et Alexia les aimait particulièrement. (...)
[L'un des dirigeables] s'approcha de la prairie, puis, comme les deux jeunes femmes observaient la manoeuvre, coupa ses moteurs et abaissa son propulseur avant de descendre lentement pour atterrir.
- Nous vivons vraiment à une époque remarquable, commenta Alexia, dont le regard étincelait. Ivy n'était pas aussi impressionnée.
- Ce n'est pas naturel que l'homme se mette ainsi à vivre dans les cieux.
Alexia émit un tss tss agacé.
- Ivy, pourquoi dois-tu toujours te montrer aussi vieux jeu? Nous sommes à l'époque des inventions miraculeuses et des avancées extraordinaires de la science. Le fonctionnement de ces engins est tout à fait fascinant, en fait. Les calculs pour le décollage sont...
Elle fut interrompue par une douce voix féminine. Ivy poussa un soupir de soulagement - tout était bon pour empêcher Alexia de se lancer dans ce charabia intellectuel emberlificoté."

* * *

"Êtes-vous au courant? On fabrique des bijoux avec ce nouveau métal léger extraordinaire - de l'alu-mini-minimum, quelque chose comme ça. Il ne se ternit pas, comme l'argent. Bien entendu, il est très cher pour l'instant, et papa ne nous as pas autorisées à acheter quoi que ce soit.
Elle fit la moue.
Mademoiselle Tarabotti s'illumina. Ses journaux scientifiques s'étaient extasiés sur les nouvelles méthodes de production de ce métal, découvert quelque vingt ans auparavant.
- Aluminium, dit-elle. J'ai lu des articles dessus dans plusieurs publications de la Royal Society. Il a donc enfin fait son apparition dans les magasins de Londres. C'est merveilleux! Vous savez, il n'est pas magnétique, ni éthérique, mais anticorrosif.
- Il est quoi et quoi?"

*

Avec ça, tous les personnages sont bien taillés, avec leurs personnalités propres et bien identifiables, parmi une galerie haute en couleurs et qui peut rappeller les feuilletons victoriens par ses stéréotypes assumés.

Je dois dire que j'ai une affection toute particulière pour lord Akeldama et ses incessants surnoms sirupeux et ridicules ("ma jonquille adorée", "mon minuscule cornichon"...) qui m'ont rappelé Thursday Next avec grand plaisir arf Sans oublier son usage des italiques qu'on entend quand il parle, y compris par la voix intérieure de la lecture.

Bien sûr, il y a aussi tout le jeu haine-amour, ça reste de la bit-lit, et les passages "olé-olé" () peuvent devenir un peu saoûlants à force, mais heureusement l'auteure a su doser ça avec assez de modération pour éviter d'arriver à saturation et que les "occasionnelles" situations de ce genre restent appréciables. Et la confrontation de ces deux caractères forts est distrayante ^^

*
"Mademoiselle Tarabotti continua de se diriger vers la porte. La peur lui serrait la gorge. Elle comprenait désormais ce que pouvaient ressentir de peites créatures couvertes de fourrure piégées dans l'antre d'un reptile.
Elle s'arrêta lorsqu'elle trouva un obstacle sur son chemin. Lord Ambrose s'était déplacé avec la rapidité caractéristique des vampires. Il lui sourit d'un air méprisant, toujours aussi grand et d'une beauté troublante. Alexia découvrit qu'elle préférait de beaucoup le type de physique imposant de lord Maccon: rude et un peu débraillé sur les bords.
- Ecartez-vous de mon chemin, monsieur! siffla mademoiselle Tarabotti en regrettant de ne pas avoir pris son ombrelle de cuivre. Pourquoi l'avait-elle laissée chez elle? Si cet homme avait besoin de quel chose, c'était d'un bon coup dans les parties."
* * *
"Alexia se demanda comment il la voyait - comme un chat, peut-être? D'après son expérience, les chats n'avaient pas beaucoup d'âme. C'étaient en général de petites créatures prosaïques et pleines de sens pratique. Etre comparée à un chat lui convenait parfaitement."
* * *
"Lord Maccon, en un mouvement plus rapide que ce que quiconque pouvait voir, apparut près de madame Loontwill, une main de fer autour de son poignet. "Je ne recommencerais pas, si j'étais vous, madame" dit-il. Sa voix était douce et basse et son expression neutre. Mais il ne faisait pas de doute que la colère qui flottait dans l'air était celle d'un prédateur: froide, impartiale et mortelle. Une colère qui voulait mordre et qui avait les dents pour le faire. C'était là un aspect de lord Maccon que personne n'avait jamais vu avant - pas même mademoiselle Tarabotti."
*

Bref, le tout fut encore bien plus appréciable que ce à quoi je m'attendais, et c'est un coup de coeur!

J'ai hâte de lire les autres tomes pour retrouver cette ambiance, ces personnages et ce style.

Allez, encore deux extraits parmi mes préférés :

*

"Le professeur Lyall se souvint des origines de son Alpha. Il était peut-être relativement vieux, mais il avait passé la plus grande partie de son existence dans une petite ville à peine civilisée des Highlands. Toute la bonne société londonienne considérait l'Ecosse comme un endroit barbare. Là-bas, les meutes faisaient peu de cas des raffinements des gens diurnes. Les loups-garous des Highlands avaient la réputation de faire des choses atroces et totalement injustifiées, comme porter des vestes d'intérieur à la table du dîner. Lyall frémit à cette idée délicieusement épouvantable."

* * *

"- Oh, Floote, cessez de materner, s'il vous plaît. C'est tout à fait inconvenant de la part d'un homme de votre âge et de votre profession. Je ne serai sortie que quelques heures, et je serai en parfaite sécurité. Regardez.
Elle indiqua le côté de la maison derrière Floote ; deux silhouettes sortirent de l'ombre avec une grâce surnaturelle pour venir se placer à quelques pas du fiacre d'Alexia, de toute évidence prêtes à le suivre.
Floote ne parut pas rassuré. Il renifla de façon tout à fait non majordomesque et claqua avec fermeté la porte du fiacre.
Etant des vampires, les gardes du BUR de mademoiselle Tarabotti n'avaient pas besoin de fiacre. Bien entendu, ils auraient sans doute préféré en emprunter un. Trotter derrère une véhicule public ne faisait pas vraiment partie de la maystique surnaturelle. Mais cela ne leur coûtait aucun effort physique. Aussi fut-ce exactement ce que mademoiselle Tarabotti les obligea à faire, en demandant au cocher d'avancer sans leur laisser le temps de trouver un moyen de transport."
*

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Et donc, ça me fait un jalon de plus dans le Défi Steampunk :

 

- Technologie uchronique = 0/10 > justement rien d'uchronique, tout me paraît authentique et documenté, là-dessus
- Dirigeables = 4/10 > d'assez loin certes, mais ils font partie intégrante du décor
- Automates = 9/10 > oh que oui, oh que oui.
- Goggles = 4/10 > non mais y'a les verribles
- Machines à vapeur = 3/10 > un peu trop tôt pour le décor général, mais elles ne sont pas absentes malgré tout
- Savant fou = 10/10 > oh voui, oh voui.
- Ère victorienne/Belle Epoque = 10/10 > complètement
- Métal riveté (mécanique) = 4/10 > ouais, on en voit quand même
- Engrenages = 4/10 > idem
- Célébrités d'époque = 3/10 > pas flagrant, hormis la jeune reine Victoria.

Ce qui nous fait donc 55% au steam-o-mètre, et ça correspond effectivement à mon ressenti: il y a des éléments, une touche de steampunk, mais ça pourrait l'être plus. (n'empêche! ^^)

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CITRIQ

 

Le Sidh, 1: Âmes de verre (Anthelme Hauchecorne)

Depuis La Tour des illusions aux Imaginales 2011, Anthelme Hauchecorne a su attirer et maintenir ma curiosité et mon intérêt: cet auteur a du potentiel, des idées qui me plaisent, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il sait vendre son bout de gras, avec une tchatche infatiguable et fort sympathique dont vous ne pourrez manquer de vous régaler si vous le croisez en festival ^^

Ayant eu la joie et l'honneur de me voir offrir son receuil de nouvelles, Baroque'n'roll (que je n'ai pas encore pris le temps de finir de lire, honte à moi), puis son nouveau roman, joli pavé déjà en gestation ou du moins en projet (je me souvenais du titre) la première fois que je l'avais rencontré, je me suis (cette fois) empressée d'en attaquer la lecture.



« Ce livre vous attendait. Il était écrit que vous feriez sa connaissance. Car peut-être êtes-vous, à votre insu, un(e) Éveillé(e). Auquel cas, vous êtes en grand danger. Les rues de cette ville ne sont pas sûres. Pour vous, moins que pour tout autre. Car les Streums rôdent, à l’affût d’une âme à briser. Je ne vous mentirai pas : vos options ne sont pas légion. Votre meilleure chance de survie git selon toute probabilité entre ces pages. 
Qui sont les Streums, demanderez-vous ? Pourquoi convoitent-ils les fragments du Requiem du Dehors? Quel avantage espèrent-ils retirer de cette partition funeste? Si vous ignorez les réponses à ces questions, vous vous trouvez alors face à un choix. Pour lequel il est de mon devoir de vous aiguiller. 
Souhaitez-vous rejoindre la Vigie, risquer votre vie et sans doute plus encore, dans une lutte désespérée pour déjouer les intrigues du Sidh ? …Ou bien demeurer parmi le troupeau des Dormeurs, à jamais ? 
Pareille aventure ne se présente qu’une fois. Sachez la saisir. »

Enki, enquêteur et logicien de la Vigie


Eh ben je suis épatée. C'est très consistant, on ne le lâche pas facilement, et il y a une certaine forme d'aboutissement du talent...

Tout d'abord, cette répartition entre Dormeurs et Eveillés: ceux qui ont la Vue ou pas, qui voient par-delà les apparences du monde "normal", distinguent les auras de chacun, humains ou streums - ces créatures difformes, vicieuses, malsaines et encore mal connues, même de la Vigie, regroupement d'Eveillés organisés pour les contrer dans cette guerre occulte.

Le monde parallèle intriqué au monde réel, ceux qui le voient et ceux qui ne le voient pas: assez classique, me direz-vous, simple ingrédient du genre fantastique, ou même de fantasy urbaine.
Les streums ou Daedalos, aussi, monstres-croquemitaines, âmes damnées, pompeurs de moral et incarnation du mal à travers les siècles (on notera au passage l'évocation du temps de la peste, sujet de prédilection de l'auteur (voir notamment son texte dans l'anthologie "Hommage à sir Terence") et ça se sent, la passion est communicative): ils recouvrent tellement de choses pré-existantes qu'on pourrait juger le procédé facile.

Mais tout ça est complètement réapproprié, d'une manière très personnelle, et ça crée un univers riche et solidement construit.

J'aime beaucoup l'intégration de divers éléments de culture celtique, aussi - c'est le premier tome d'une trilogie appelée Le Sidh, et c'est pas pour rien - ; et l'aspect régionaliste qui se balade allégrement dans Lille et ses environs, allant jusqu'à glisser du patois lorrain dans la langue fleurie du Craqueuhle.

Ce dernier est justement un protagoniste assez ambigu, streum dans toute sa splendeur... Bon, je me suis douté dès le début de ses véritables motivations, mais il n'en reste pas moins un personnage haut en couleurs qui marque tout du long par sa présence doucereuse et étrange - un délice (si, si )

Et il y a des scènes de baston absolument superbes - et pas mal de tripaille et de trucs bien gore, y'a des fois où vaut mieux avoir le coeur bien accroché... Je ne suis pourtant pas spécialement adepte de ce genre de choses - quoique, je n'ai rien contre non plus, mais ce n'est pas ce que je recherche, quoi - mais c'est clairement une lecture qui fait exception à la règle: c'est beau!

Par ailleurs, j'ai trouvé difficile de s'attacher aux principaux personnages, alors qu'ils sont pourtant bien construits et dotés d'une psychologie travaillée - mais peut-être justement un peu trop, et j'ai l'impression qu'ils sont desservis par les accès de lyrisme et une certaine grandiloquence qui restent indéniablement la patte du style d'Anthelme... Ce qui a aussi son charme et donne pas mal de merveilles, mais parfois (assez souvent pour le relever, hélàs) c'est juste too much à mon goût.

Par exemple, je n'aime pas cette façon de s'adresser directement au lecteur, de l'interpeller et le prendre à parti pour l'intégrer à sa lecture (voir par exemple la 4° de couv' plus haut) - j'ai jamais aimé ça, et je ne l'aime pas plus ici.
Certains trouvent peut-être que ça rend plus vivant, moi je trouve juste que ça fait trop forcé, et qu'au lieu de rapprocher le lecteur, au contraire ça casse le lien intime qu'il se crée lui-même en mêlant son propre imaginaire, son identité et son ressenti à sa lecture.

Il y a aussi le Codex Metropolis, ouvrage de référence des Eveillés de la Vigie, qui réunit les conseils, témoignages et analyses de ses piliers. Une bonne manière de glisser plus d'infos utiles à mieux saisir le contexte et les implications en jeu, et de faire des interludes - mais là encore, les voix sont trop alpagueuses et forcées, et ces interruptions ont parfois le désagréable effet de couper l'élan et casser le rythme.

Car rythme il y a bien, entre les (més)aventures à train d'enfer, les transitions plus posées, et le tempo de ce Requiem du Dehors, le véritable ennemi et personnage principal de toute l'intrigue, une partition chimérique, maléfique, inconcevable, et dotée d'une vie propre... 

Et l'ensemble est malgré tout une fresque superbe, de fantastique urbain glauque, merveilleux et réaliste - saupoudré, que ne l'ai-je précisé, d'un humour certain, de moult références et de réflexions sociales toujours aussi appréciables.

En un mot: ça vaut vraiment le détour.

Et moi j'attend la suite

* * *
*
"Camille traverse Euralille, le coeur inerte du quartier d'affaires, mégalithe moderne érigé entre les deux gares ferroviaires de la ville. Un ensemble de buildings dont la silhouette évoque quelque gigantesque Goliath pétrifié de béton et de verre, voguant sur une mer figée d'asphalte et de lumière, vaisseau conçu pour fendre les flots sinueux du temps, colosse impassible faisant cap vers l'inconnu."

*

"Enfin, parce que les races de Daedalos sont innombrables, leurs faiblesses le sont tout autant. Ne soyez pas surprise. Il est entendu que certaines armes (popularisées par la littérature et le cinéma) se sont taillé une réputation d'efficacité contre les créatures surnaturelles: ail, argent, eau bénite, feu, soleil... Mais quelle chercheuse minable je ferais si j'en étais restée à de telles évidences? La cuirasse de nos adversaires comporte bien d'autres failles. Me croiriez-vous si j'affirmais que certains Daedalos souffrent d'une allergie mortelle au beurre de cacahuètes, ou à la pâte de spéculoos? D'une intolérance létale au patchouli, ou à la musique country?
Ôtez vos oeillères et laissez vos préjugés aux vestiaires.
Quoi que vous pensiez savoir de nos ennemis, vous n'avez fait qu'effleurer l'épiderme de la réalité. Chaussez vos gants en latex. A mes côtés, vous en explorerez les entrailles."

*

"Quel danger une musique pourrait-elle présenter? murmure-t-elle.
- L'art sauve. L'art tue. L'art est une porte sur d'autres mondes, rauque le Craqueuhle. L'art reste la seule magie à portée des Hommes. En cette matière, votre race compte des virtuoses que vous envient les autres peuples..."

*

"Toutes les connaissances des Onze Piliers résident entre ces lignes. Hé, bas les pattes! C'est l'édition originale. On touche avec les yeux! Il y a du sang et des larmes sur ces pages.
Il y a des lectures qui vous changent à jamais, il paraît. Mais ce bouquin-là, il vous avale, il vous mâchouille et il fait des bulles avec votre cerveau.
Le CODEX METROPOLIS n'est pas exactement un livre, mais plutôt un capharnaüm de papiers divers, variés et avariés ; une pagaille de textes raturés, liés les uns aux autres par un égal mépris de l'orthographe, de la grammaire et par plusieurs kilos de colle industrielle. Un monstre de Frankenstein littéraire, cousu et recousu, aux pages tranchantes et à l'encre qui vous poisse les doigts.
Malheureusement, c'est encore la meilleure source d'informations pour qui espère survivre aux horreurs qui hantent les rues."
*
* * *

Et c'est chez Lokomodo/Misgard/Asgard, petit éditeur-diffuseur qui fait du bon.

 

 

[BD] Orbital, 1: Cicatrices (Pellé & Runberg)

logo 48hbdHier et aujourd'hui, il y a l'opération des 48h de la BD. Alors à défaut de pouvoir me déplacer chez un libraire indé à soutenir et dévaliser pour l'occasion, je me suis tournée vers la version numérique de l'évènement, parce que c'est une belle initiative qui part d'une bonne idée, et que c'est toujours cool de pouvoir faire des découvertes gratuitement.

J'ai donc lu en streaming le premier tome de Orbital, le seul dont le graphisme m'attirait autant que le résumé dans la sélection numérique.


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Caleb et Mézoké forment un binôme exemplaire : c'est la première fois dans l'histoire de la galaxie que leurs peuples respectifs accèdent à cet honneur.
Les Sandjarr, le peuple de Mézoké, s'étaient tenus à l'écart des instances politiques intermondiales jusqu'à ce que les guerres humano-sandjarr éclatent.
Les humains avaient été écartés jusqu'à présent des plus hautes instances.
Leur binôme revêt donc une importance symbolique.

À peine sortis de leurs séances d'entraînement, les voilà embarqués pour leur première mission. Ils partent pour Senestam où un groupe de parias humains tentent d'exploiter illégalement une mine détenue par les Jävlodes.

Bon, c'est peut-être pas exceptionnel, mais c'est de la bonne SF, plutôt bien ficelé et j'aime vraiment le dessin.

J'aime bien cette optique diplomatique, dans un monde interplanétaire où l'espèce humaine est marginalisée, déchue de sa sacro-sainte vision égocentrique par la force des choses.
On touche là à des notions très actuelles d'exclusion, de minorités ethniques, et tout ce qui va avec...

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Et un peu d'écologie ne fait jamais de mal, par-dessus le marché.

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Il y a un peu de baston quand même, mais la mission diplomatique rend les choses beaucoup plus intéressantes qu'un combat classique...

Et pour tout dire, j'ai bien envie de lire la suite pour savoir comment la situation va se décanter ^^

Le tracé des personnages, la diversité des espèces aliens, et les panoramas de cet univers futuriste spatial me séduisent grandement.



Et l'intrigue et intéressante, avec tous les enjeux politiques et sociaux, et assez bien construite, à mon avis - bien que ça soit un peu court pour vraiment en juger, sur un seul tome qui n'est que la première partie d'un ensemble.

En tous cas, ça s'est très bien lu, et si ce n'est pas la révélation du siècle, ce fut une petite découverte fort sympathique que je ne regrette pas

 

L'odyssée du temps, 1: L'oeil du temps (Arthur C. Clarke & Stephen Baxter)

Pour ma première lecture avec Odilon, je me suis laissée tenter par ce titre co-écrit par deux auteurs réputés de la SF que je voulais découvrir de plus près.



En un instant, une force inconnue a morcelé la Terre en une mosaïque d'époques, de la préhistoire à l'an 2037. Un gigantesque puzzle qui résume l'évolution de l'espèce humaine.
Depuis, des sphères argentées planent sur toute la planète, invulnérables et silencieuses.
Une poignée de cosmonautes et de casques bleus sont jetés dans cette situation incroyable, les uns dans l'armée d'Alexandre le Grand, les autres aux côtés des hordes de Gengis Khan !
Tous convergent vers Babylone, dont proviennent des signaux radios mystérieux...


Il se trouve que l'an dernier, Terry Pratchett a publié un livre co-écrit avec Stephen Baxter, The Long Earth, donc à force de m'y intéresser pour relayer sur le Vade-mecum (bien que je ne l'aie pas (encore) lu), Baxter ne m'était plus si inconnu, et j'ai reconnu tout de suite un shéma de narration, une similitude dans le scénario.

Ne serait-ce que cette planète morcelée en tranches temporelles qui évoque les univers parallèles, et les personnages de plusieurs époques qui se retrouvent confrontés les uns aux autres dans un monde perturbé.

Malgré tout, cela donne des situations très intéressantes, avec des personnages et des faits historiques qui semblent bien documentés, et pas mal de philosophie des personnages et de réflexions psychologiques, sociologiques, et science-fictives...

*
"Parfois, dans l'austérité de ce lieu antique, ses souvenirs du XXIe siècle semblaient absurdes, des images bariolées parfaitement illusoires et déplacées. Mais l'absence de Myra lui pesait toujours autant.
Ce n'était pas comme si sa fille lui avait été arrachée pour poursuivre sa vie quelque part ailleurs dans le monde. Cela ne lui était d'aucun réconfort d'imaginer quel âge elle aurait maintenant, quelle pouvait être son apparence, où elle devait en être de sa scolarité, ce qu'elles auraient fait ensemble si elles avaient été réunies.
Aucune de ces situations humaines compréhensibles ne s'appliquait, parce qu'il lui était impossible de savoir si elles avaient le moindre repère chronologique en commun.
L'existence de nombreuses copies de Myra sur une multiplicité de mondes fragmentés - dont certains allant jusqu'à comporter des copies d'
elle-même - n'était même pas exclue, et comment était-elle censée y réagir?
La Discontinuité avait été un évènement inhumain, la perte que Bisesa avait subie était elle aussi inhumaine et un être humain n'avait aucun moyen de supporter cette perte."
*

Bien sûr, c'est aussi passionnant d'en profiter pour replonger dans notre passé historique, avec des personnalités telles que Rudyard Kipling, Alexandre le Grand ou Gengis Khan ; et des pans archéologiques entiers miraculeusement revenus à la vie sous les yeux émerveillés d'humains d'un lointain futur - mais aussi exposés à des civilisations d'autres époques qui peuvent être des prédateurs aveugles et sanguinaires. Le mélange des civilisations a bien sûr son intérêt, notamment dans de nouvelles batailles.

*
"Mais elle se sentait déprimée en songeant à tout ce passé irrémédiablement perdu ; cette miette d'un mode de vie disparu, sortie de son contexte, n'était qu'une page de plus arrachée à un livre sans titre rescapé d'une bibliothèque anéantie."
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"Voici pourquoi les humains se font la guerre, se dit-il; voici pourquoi nous pratiquons cette activité aux enjeux immenses: pas pour le profit, ni pour le pouvoir ou pour la conquête de territoires, mais pour ce plaisir intense. Kipling a raison: la guerre est distrayante. Tel est le sombre secret de notre espèce."
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Malgré tout, c'est un peu faiblard, un peu trop sommaire, ça tourne un peu en rond... Il manque quelque chose, la petite étincelle qui ferait la différence.

En fait l'écriture est assez "américaine", on accumule des clichés et stéréotypes quasi hollywoodiens, et il n'y a pas grand chose en face pour compenser...

Dommage, parce qu'il y a quand même quelques bons ingrédients.
Mais je ne suis pas très chaude pour lire la suite, pour l'instant.
(d'autres romans des mêmes auteurs, en revanche, pourquoi pas!)

 

Anno Dracula (Kim Newman)

Une éternité qu'il me faisait de l'oeil, celui-là, et je n'en avais entendu que du bien.
Je l'avais dégoté avant que Bragelonne le réédite avec sa nouvelle couverture à tomber...
J'ai fini par le sortir des tréfonds de ma PAL, celui-là aussi, pour lui faire un sort en une traite.

          

Le comte Dracula n’est pas mort à la fin du roman de Bram Stoker. Il a épousé la reine Victoria, et règne sur la Grande-Bretagne. Chaque soir, au crépuscule, les non-morts poursuivent les sang-chauds pour leur donner "le baiser des Ténèbres" et boire le sang qui leur assure l'immortalité. La terreur règne, toute révolte est impitoyablement réprimée, mais un mystérieux tueur au scalpel d'argent, en s'attaquant aux prostituées vampires, menace la stabilité du nouveau régime.
~*~

C'est un postulat ambitieux, mais tout à fait réussi! Enfin, quand on connaît le Dracula de Bram Stoker, sinon je doute qu'on puisse l'apprécier à sa juste valeur.

Personnellement, c'était pile ce qu'il me fallait pour me refaire aimer ce classique, puisque les longueurs et miévreries d'époque sont ici complètement effacées pour ne garder que le meilleur, en développant même les personnages dans des directions très intéressantes et crédibles.

On ajoute à ça l'uchronie d'un règne vampire sur une Londres victorienne très bien plantée, en croisant au passage bon nombre de personnalités fictives ou historiques avec jubilation - il ne manque que la dimension mécanique pour en faire du steampunk -, et une intrigue bien ficelée et captivante qui rejoue la déjà passionnante affaire de Jack l'Eventreur dans une version complètement réappropriée, dans un style que j'ai trouvé très bon: c'est juste que du bonheur!

Et puis les personnages de Beauregard et Geneviève sont hyper attachants et classy...

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"La vampire se mordilla la lèvre inférieure, et pendant une seconde elle offrit l'image d'une sérieuse adolescente de seize ans vêtue d'une robe destinée à une soeur aînée plus frivole. Puis sa personnalité plusieurs fois centenaire reprit le dessus."
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"- Une arme assez onéreuse, certainement?
- C'est exact, Mr B. Ceci est le modèle Reid, du nom du gentleman yankee qui a dit que les balles devaient être chères, pour rappeler que la vie n'est pas une denrée qu'on doit gaspiller.
- Une pensée admirable. Et étonnante de la part d'un Américain...
[...]
"Beauregard dénoua les ficelles et ouvrit le carré de toile. Sa canne-épée avait été polie et laquée. Le bois noir luisait doucement d'un éclat parfait.
- Il est bien agréable de voir une telle qualité d'ouvrage, Mr B. L'homme qui l'a fabriquée était un véritable artiste.
Beauregard appuya sur le minuscule cliquet, dégaina l'épée et posa le fourreau de bois. Un mouvement de son poignet et la lame effilée accrocha les reflets rougeoyants des charbons dans la forge. Le poids était inchangé, l'équilibre parfait. L'épée ne pesait presque rien dans sa main, mais un geste et elle pouvait tuer. Beauregard la fit siffler dans l'air en souriant de contentement.
[...]
- Je vais vous demander une faveur, dit l'orfèvre. N'utilisez pas ce bijou pour découper des saucissons."

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Et y'a aussi quelques touches d'humour qui complètent bien le tableau

Sinon, au début je ne me souvenais plus trop des détails de l'oeuvre de Stoker, et tout du long j'ai eu un peu de mal à resituer qui était qui et tout ce que ça impliquait pour l'intrigue. Du coup je me suis beaucoup laissée porter, et malgré les indices plutôt flagrants je me suis demandé jusqu'au bout qui était le vrai coupable...

Mais c'est surtout l'ambiance qui est géniale.
Tous les mythes du vampire sont réunis avec intelligence pour n'en former qu'un, avec plusieurs stades qui distinguent les différentes caractéristiques, et les variations de comportement - tout y est, et ça coule tout seul.
L'invasion vampire et son impact sur la société victorienne est très bien réfléchie et poussée jusqu'au bout, c'est très intéressant aussi.
Les deux sont présentés avec pittoresque mais sans complaisance, la bestialité des vampires comme la misère et les travers de cette Londres ne sonnent pas faux, ce n'est pas là juste pour le décor.

C'est vivant et réaliste, voilà. Et y'a même des jolies petites réflexions quand l'occasion s'en présente...


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"L'étalage de l'autre boutique étincelait de toutes ses pierres précieuses ornant bagues, bracelets et broches en forme de chauve-souris, de crâne, d'oeil, de scarabée, de dague, de tête de loup ou d'araignée ; ce genre de colifichets était très prisé des non-morts qui se qualifiaient eux-mêmes de "gothiques". Les Londoniens de la rue leur avaient fabriqué un surnom tout exprès: "les gargouillardins". Les habitants de Soho étaient nettement plus excentriques que leurs cousins désespérées de Whitechapel, et parmi eux les gothiques portaient une attention toute particulière à leur apparence."
* * *

"Charles, dit Geneviève, presque un mois s'est écoulé depuis le "double évènement". Peut-être que ce cauchemar est terminé?
Beauregard secoua la tête avec une moue dubitative. (...)
- Non. Les bonnes choses prennent fin d'elles-mêmes. Les mauvaises doivent être interrompues."
*


Et, bien sûr, on ne se prive pas d'une bonne psychologie des personnages, particulièrement intéressante dans ce contexte et avec toutes ces données en jeu, notamment les personnages repris de Stoker et tout spécialement vers le dénouement. Là encore, le style me met en joie.

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"
Mon comportement est-il si différent de celui de Renfield amassant des petites morts comme un avare ses piécettes? Le Comte a fait de lui un monstre, comme de moi. Et je suis un monstre, Jack l'Eventreur, Jack le Sanglant, Jack le Rouge. Je serai rangé auprès de Sweeney Todd, Sawney Beane, Mrs Manning, Jonathan Wild, et on parlera de moi dans "Crimes célèbres passés et présents". Il y a déjà des romans à deux sous ; bientôt des numéros de music-hall, des mélodrames à sensation, une statue de cire dans la Chambre des Horreurs du Musée Tussaud. 
J'ai voulu détruire un monstre, et j'en ai créé un."
* * *
"
Godalming avait compris que Seward n'avait plus toute sa tête. La dernière fois qu'il l'avait vu - dans Purfleet street alors qu'encore sang-chaud, Arthur Holmwood avait osé défier Dracula et avait fini par fuir en laissant derrière lui ses compagnons face au Comte -, Seward lui avait semblé nerveux, mais maître de lui-même.
  Aujourd'hui ce n'était plus qu'un homme brisé. Toujours actif, mais totalement brisé de l'intérieur, et semblable à une horloge qui sauterait des heures et reviendrait en arrière à la recherche de la minute perdue."
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Bref: c'est clairement mon premier gros coup de coeur de l'année!

Et j'ai une raison d'avoir bien envie de mettre la main sur les suites et les autres titres de cet auteur, maintenant

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Bon, pour la forme, je le passe au steam-o-mètre du Défi Steampunk :


- Technologie uchronique = 0/10 > rien...
- Dirigeables = 0/10 > non...
- Automates = 0/10 > non plus
- Goggles = 0/10 > nope
- Machines à vapeur = 0/10 > je ne crois pas
- Savant fou = 5/10 > oui!
- Ère victorienne/Belle Epoque = 10/10 > complètement
- Métal riveté (mécanique) = 0/10 > hmm non...
- Engrenages = 0/10 > idem
- Célébrités d'époque = 10/10 > fictives, mais oui!

Ce qui nous fait donc 25% au steam-o-mètre, et effectivement c'est surtout victorien plutôt que steampunk.

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CITRIQ

 

Bilbo le Hobbit (J.R.R. Tolkien)

Comme je le disais plus tôt, j'ai récemment relu ce livre que je n'avais pas retouché depuis mes quinze ans, il y a une dizaine d'années. J'avais encore quasiment tout à découvrir, à ce moment-là, y compris la trilogie du Seigneur des Anneaux, et la plus grande part de ce qui fait ma culture de lectrice et SFFF aujourd'hui...



Je le préférais déjà au Seigneur des Anneaux, et c'est toujours le cas. Peut-être parce qu'on y voit plus les nains et Bilbon qui m'est plus sympathique que Frodon, et Gandalf avant qu'il soit trop Mithrandir (comme je préfère Grand Pas avant qu'il soit trop Aragorn). Peut-être aussi du fait que c'est plus ciblé jeunesse et que ça se ressent dans le rythme et un peu dans le style.

Malgré tout, ça a beau être plus "light" que le SdA, c'est quand même très dense, j'avais oublié à quel point! C'est incroyablement foisonnant, on va tellement d'aventure en aventure que rien que ce petit bouquin justifie bien une trilogie de films à lui tout seul, tout compte fait (et d'autant plus si on étoffe avec d'autres sources, mais ceci est une autre chronique).

Du coup, par moments on frôlerait presque la saturation, et bon nombre d'épisodes de transition, où le voyage se poursuit dans l'expectative ou sans action notable, en deviennent longuets.

Avec ça, je me suis retrouvée à tiquer sur certains éléments de la traduction (comme "Combe Fendue" pour Fondcombe), mais il n'y en a finalement pas tant que ça qui piquent vraiment et dans l'ensemble c'est tout à fait acceptable (comme l'indique aussi le très bon comparatif d'Acta Est Fabula).

Sinon, j'ai retrouvé avec jubilation cette petite touche d'ironie espiègle que Tolkien distille parcimonieusement - et toujours accompagnée d'au moins une graine de sagesse (qu'on retrouve à tout bout de champ, celles-là), souvent à travers Gandalf, mais aussi par des pirouettes de narrateur...

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"- Cela ne servirait à rien, dit le magicien, tout au moins sans un puissant guerrier, pour ne pas dire un héros. J'ai essayé d'en trouver un ; mais les guerriers sont occupés à batailler entre eux dans des pays lointains, et dans cette région les héros sont rares, sinon introuvables. Par ici, les épées sont pour la plupart émoussées, les haches, on s'en sert pour les arbres, et les boucliers servent de berceaux ou de couvercles de plats ; quant aux dragons, ils se trouvent à une distance tout à fait rassurante (et partant, relèvent de la légende.) C'est pourquoi je me suis décidé pour le cambriolage: surtout quand j'ai repensé à l'existence de cette petite porte. Et voici notre petit Bilbo Baggins, le cambrioleur, le cambrioleur choisi et trié sur le volet. Ainsi donc, poursuivons et dressons des plans."
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"Assurément, Bilbo était dans une position critique. Mais, il faut se le rappeler, elle n'était pas tout à fait aussi critique pour lui qu'elle l'eût été pour vous ou moi. Les hobbits ne sont pas entièrement comme les gens ordinaires ; et, après tout, si leurs trous sont des endroits agréables et gais, bien aérés et très différents des tunnels de gobelins, les hobbits sont cependant plus que nous habitués aux souterrains, et ils n'y perdent pas facilement le sens de la direction - c'est-à-dire une fois leur tête remise des heurts. Ils sont capables aussi de se déplacer en grand silence, de se cacher aisément, de se remettre merveilleusement des chutes et des contusions, et ils possèdent un fonds de sagesse et d'adages que les hommes n'ont pour la plupart jamais entendus ou qu'ils ont depuis longtemps oubliés."

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"Enfant, il avait accoutumé de s'exercer à lancer des pierres sur les choses, au point que les lapins, les écureuils et même les oiseaux déguerpissaient comme l'éclair dès qu'ils le voyaient se baisser ; et, même adulte, il avait encore passé une certaine partie de son temps à jouer au palet, aux fléchettes, au tir à la baguette, aux boules, aux quilles et autres jeux tranquilles qui consistent à viser et à lancer - en fait, il savait faire une foule d'autres choses que souffler des ronds de fumée, poser des devinettes et faire la cuisine, bien que je n'aie pas eu le loisir de vous en parler. Je n'en ai pas le temps à présent."

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Je suis toujours passionnée aussi par le peu qu'on entrevoit du passé de Gollum, qui donne bien envie d'en savoir bien plus...

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"Les énigmes étaient tout ce qui se présentait à son esprit. En poser et parfois les deviner avait été le seul jeu qu'il eût jamais pratiqué avec d'autres drôles de créatures dans leurs trous, il y avait très, très longtemps, avant qu'il n'eût perdu tous ses amis et n'eût été chassé, seul, et qu'il se fût glissé, descendant toujours plus loin, dans les ténèbres sous la montagne.
[...]
Il y avait longtemps, très longtemps qu'il était sous terre et il oubliait ce genre de choses. Mais juste comme Bilbo commençait à espérer que le misérable serait incapable de répondre, Gollum se remémora des souvenirs d'un temps infiniment lointain, de l'époque où il vivait avec sa grand-mère dans un trou creusé sur la berge d'une rivière: 'Ss, sss, mon trésor, dit-il. Le soleil sur les marguerites, ça veut dire, oui.'
Mais ce genre d'énigmes banales à la surface de la terre étaient pour lui fatigantes. Elles lui rappelaient aussi un temps où il était moins seul, moins furtif, moins méchant, et cela le mit de mauvaise humeur."


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Et puis il y a cette fameuse scène de "vrai courage", dans la confrontation esquivée par simple humanité et bonté d'âme - bien que les questions d'honneur et d'équité du combat agaçent un peu la pratchettienne que je suis - qui est encore plus forte que dans le film de Jackson (dont le raccourci pâtit de son stéréotype hollywoodien).

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"Le hobbit cessa presque de respirer et se raidit lui aussi. Il était aux abois. Il lui fallait absolument s'échapper de ces horribles ténèbres pendant qu'il lui restait un peu de forces. Il devait se battre. Il devait transpercer cet être répugnant, éteindre ses yeux, le tuer. L'autre voulait le tuer, lui. Non, le combat n'était pas loyal. Il était invisible, à présent. Gollum n'avait pas d'épée. Gollum n'avait pas positivement menacé de le tuer, ni encore tenté de le faire. Et il était misérable, seul, perdu. Une compréhensio soudaine, une pitié mêlée d'horreur s'élevèrent dans le coeur de Bilbo: il vit la suite interminable de jours non marqués, sans lumière, sans aucun espoir d'amélioration, la pierre dure, le poisson froid, les mouvements furtifs, le chuchotement. La pensée de tout cela lui traversa l'esprit en une seconde. Il frémit. Et alors, en un autre éclair aussi rapide, comme soulevé par une nouvelle force et une nouvelle résolution, il bondit."

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Et tant d'autres épisodes de l'Aventure avec un grand A que Blibon expérimente pour la joie de son côté Touque et le déplaisir de son côté Sacquet, tant d'autres personnages soigneusement taillés (ah, Beorn), et de ruses et d'astuces...

Smaug n'étant pas des moindres, le vieux dragon qui m'avait beaucoup marquée dans son image de ver puissant et redouté, dormant des siècles sur un trésor considérable en guise de couche (jusque là très traditionnel), mais surtout doué de parole, intelligent et roublard tel le Malin (oups, ça m'a échappé).

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"Alors, il vit que la coupe manquait. Au voleur! Au feu! Au meurtre! Pareille chose ne s'était jamais produite depuis sa venue même à la Montagne! Sa rage passe toute description - c'était le genre de rage des gens riches qui, possédant bien plus que ce dont ils peuvent jouir, perdent soudain ce qu'ils avaient depuis longtemps sans jamais s'en servir ou sans en avoir jamais eu besoin."

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L'épisode final à Esgaroth m'a rappelé pourquoi la couverture de cette édition montre un archer ringard échappé des Gipsy King que je prenais pour une mauvaise représentation de Bilbo sans avoir le souvenir de son implication dans une scène de ce genre - mais en fait non, tout s'explique et c'est normal

Après, Tolkien a quand même un peu de mal à se séparer de son histoire et ça s'éternise un peu sur la fin, envahie de filets d'informations sur l'après, la vieillesse et pourquoi pas la descendance de tout ce et ceux qu'on a suivis pendant l'aventure ; ça me chiffonne toujours un peu tellement j'aime les fins assez ouvertes pour laisser la place à l'imagination pour mieux s'approprier le livre, mais l'univers de Tolkien est tellement riche que c'est toujours intéressant d'avoir quelques détails en plus.

J'en retiens quand même l'extrême densité - je ne me souviendrai jamais de tout, et ça pourrait bien être l'occasion de passer à la V.O. à l'avenir - mais aussi le suspense bien maîtrisé: j'ai oscillé bien des fois au gré des humeurs de la compagnie, de leurs péripéties et de leurs réussites, sans oublier les quelques larmes que j'ai vraiment versées (et c'est assez rare chez moi pour être une échelle de valeur) sur un détail du dénouement - une chose est sûre, quand je regarderai ça au ciné, je serai à ramasser à la petite cuillère.
{moshide hidden SPOILER (voir) |SPOILER (cacher)}(je parle de la mort de Thorïn, Fili et Kili) {/moshide}

Ce fut un vrai plaisir de relecture, en tous cas, avec un petit passage par le groupe de marathon lecture sur Facebook initié par Arcaaléa et qui semble être bien parti pour se renouveler chaque week-end - un bon moyen pour retrouver d'autres lecteurs au même moment



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